OUVRAGES DE TOUSSAIN DÉDIÉS AUX ÉGLISES DE FRANCE
Il ne nous est rien resté de ce que Daniel Toussain à pu écrire en France ; nous ne connaissons que l'ouvrage d’édification que nous avons indiqué. L'activité essentiellement pratique de son ministère, les difficultés incessantes du temps ne lui laissaient peut-être pas tout le loisir qu'il eut désiré. En Allemaÿne, à Heidelberg, à Neustadt par contre, il écrivit beaucoup. Ses ouvrages nombreux (1), quoique introuvables, traitent la plupart des questions controversées à l’époque : questions d'exégèse, d’apologétique. Dans ce milieu, il se trouvait en contact avec des adversaires qu'intéressait surtout la théologie, et, par la situation qu'il occupait, il était au centre même de cette activité intellectuelle et religieuse ; le choix des princes indiquait déjà qu'il était à même de lutter avec les autres théologiens : la faveur ne dut pas suffire à le distinguer de ses collègues de l'Université d'Heidelberg.
Ces luttes, d'un nouveau genre, ne lui faisaient pourtant pas oublier celles qu'il avait soutenues autrefois avec son
(1) Voir la liste des ouvrages dans la France protestante, t. IX, aïticie Toussain: comparer et compléter avec celle de Müller, p. 5.
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Eglise d'Orléans et que celle- ci soutenait encore, non plus peut-être contre le fanatisme et l'intolérance violente, mais contre le découragement, l'indifférence, l'infidélité. Il était resté attaché à ces Eglises pour lesquelles il avait tant souffert ; il s'informait de ce qu'il leur advenait et s'intéréssait encore à leur sort (1). En 1578, époque à laquelle Daniel Toussain se trouva momentanément éloigné de la cour de l'électeur, et devenu pasteur d'une petite bourgade des environs de Neustadt, il voulut faire profiter ses amis de France de sà solitude, en reprenant un volume de méditations « que j'avais, dit-il, autrefois mis en lumière et dédiées à l'Eglise d'Orléans » pour les remettre et digérer en meilleur ordre. Il nous explique lui-même le but qu'il poursuit; après avoir adressé, vers la fin de sa préface, de pressantes exhortations à l'Eglise d'Orléans à ne pas se décourager, à reconnaître le vrai sens des épreuves que Dieu a envoyées et qui sont pour vous édifier et vous détacher de plus en plus du monde... il ajoute :
Considérant que ces grandes infirmitez qui se trouvent aujourd’hui en plusieurs ne procèdent d'autre chose sinon d’être bien fondés et enracinés en la foi, faute aussi de prier Dieu si souvent et ardemment comme il serait requis... j'ai pensé tant pour consoler et fortifier de plus en plus ceux qui, par la grâce de Dieu, sont demeurés fermes jusqu’à présent, que pour redonner du courage à ceux qui l’ont perdu, qui se sont laissés aller au gré de la tempête après les idolâtries, qu'il n'y avait rien de plus propre et à propos que de vous remettre devant les yeux les articles de notre toi avec brèves méditations et prières qui vous en donnent la sommaire intelligence et comme le suc et la sub-
(1) Voyez Bulletin, t. XXXII, p. 210, une lettre à M. Béroalde.
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stance afin aussi que cela vous remette en vue succinctement la pure doctrine qui vous a été preschée.
L'ouvrage n’est rien autre, ainsi que l'indique d'ailleurs le titre, L'Exercice de l'âme fidèle (A), qu'un manuel de piété, mais la lecture n’en est pas moins intéressante pour autant. On y sent une grande conviction, une piété virile et un ardent désir de communiquer sa foi et d’en faire partager aux autres les réconfortantes perspectives.
L'auteur prend chacun des articles de la foi qu'il discute, prouve et établit,en s'en rapportant toujours à l'autorité par excellence, à l'Ecriture sainte. Sa théologie, comme celle de tous ses contemporains, est essentiellement biblique, c'est-àdire fondée sur les écrits des prophètes et des apôtres. Ilen appelle également au témoignage des Pères des premiers siècles.
Il ne procède point d'une facon absolument scientifique ; sa méthode est plutôt objective; il ne définit point les choses, mais les détermine ; il ne cherche point tant à rendre compte de ses expériences religieuses et de sa foi qu'à les faire naître dans-le cœur de ses lecteurs, à l’aide de « dicta probantia ». C'est à l’aide d'exemples nombreux qu'il veut montrer ce que sont les faits principaux de la vie religieuse t il trace le tableau d'une vertu chrétienne en en indiquant les défauts correspondants.Cette maniére de faire toute extérieure, si elle ne satisfait pas entièrement l'esprit, a pourtant
(1) L'exercice de l'âme fidèle, c'est assavoir prières et méditations pour se consoler en toutes sortes d'afflietions. Avec une préface consolatrice aux pauvres résidus de l'Eglise d'Orléans, contenant un brief récit des affections qu'a souffert la dite Eglise. Francfort, 1583, in-16, La lettre consolatoire est datee du 20 juillet 1578, de Saint-Lambert.
d'immenses avantages au point de vue pratique, et, en réalité, elle convenait seule au but que visait l'auteur, but qui n'était point une adhésion intellectuelle, mais plutôt de déterminer une action. On serait mal venu à chercher ici de la théologie pure. Il faut d’ailleurs, pour juger de la valeur réelle de l'œuvre de Toussain, reconnaitre que la vie chrétienne ne repose pas sur des définitions, mais sur des faits moraux, elle est faite de tentations, c’est-à-dire d'occasions de lutte entre le bien et le mal, d'où la nécessité de procéder comme il le fait.
L'auteur prend une déclaration d'un symbole, ill explique sommairement d’abord, puis vient généralement une prière pour obtenir l'objet de la déclaration étudiée; suivent alors une série d'exemples tirés de la Bible, quelques-uns de ces exemples sont simplement cités, d’autres accompagnés de considérations nouvelles, et le paragraphe se clôt par une dernière prière. Telle est la marche suivie.
En tête de l'ouvrage, se trouvent les symboles de Nicée- Constantinople et celui d’Athanase, puis comme « le vrai principe et fondement de la religion, c’est croire», vient alors une étude sur la foi qui n’est point «une opinion ou ou crédulité légère de tout ce qu'on nous pourrait mettre en avant, car c'est un don de Dieu et une œuvre de Dieu», qui nous amènent à la connaissance de sa volonté. L'auteur passe ensuite immédiatement aux effets de foi qui sont la «rémission des péchés et vie éternelle par Jésus-Christ », puis aux signes auxquels on reconnait le manque de foi: le mépris de la Parole de Dieu et de la Prédication évangélique et, dé même, le doute et l'incertitude du salut.
«S'ensuit prière à Dieu pour‘obtenir vraye foi et-accrois-
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sement en icelle ». De nombreux exemples de foi, des méditations sur ces exemples, quelques notables sentences et beaux passages tirés des psaumes, des prophètes et des Evangiles, une observation sur la tentation de Jésus, laquelle nous enseigne comment sortir victorieux de la tentation et croître en la foi, l'indication de la soumission, de la persévérance, entre autres vertus, comme conséquences de la foi terminent cette première partie de l'ouvrage, dont le reste est à l’avenant et contient l'étude des articles du Symbole des apôtres et de la prière dominicale; c’est parfois une véritable anthologie des principaux chapitres de l’Ecriture sainte classés par ordre ide matière; on rencontre des énumérations, des réfutations d'erreurs, des méditations et des prières de saint Augustin, de saint Jérôme, de Cyprien et d’Æcolampade.
Le deuxième ouvrage que Daniel|Toussain adressa aux Eglises de France, c'est « L’Arche de Noé » (1), d'un intérèt un peu plus général. Vers la fin de sa carrière (1596), Daniel Toussain, qui jamais ne s'était désintéressé des destinées des Eglises de France, voyait avec tristesse qu'elles n'étaient point encore sorties de la fournaise de l'épreuve ; il craignait qu'elles ne se décourageassent dans leur lutte et qu'elles n'en vinssent à douter du succès de leur cause et de celle de l'Evangile; il voulut une dernière fois les assurer de toute sa sympathie et de son attachement, en leur donnant cette supréme exhortation à la fidélité; ce fut comme son mot d'adieu aux Eglises françaises.
(1) L'Arche de Noé, traité nécessaire en ce temps, tant pour consoler les pauvres fidèles de longtemps agités de diverses tempêtes, que pour les résoudre des marques de la vraie Eglise, adressé et dédié aux Eglises réformées de France.
Le but est donc aussi essentiellement pratique.il n’y a pas lieu, dit en substance notre auteur, de considérer les maux
dont souffre la France, comme une preuve de la fausseté ou de l'impuissance de la religion nouvelle. La cause de ces maux n’est point en effet l'Evangile de la Réforme, qui fait fuir le monde des pécheurs et expose ceux qui acceptent la lumière aux colères de ceux qui suivent les ténèbres; mais la dissolution des mœurs qui a suivi la guerre civile: toutes les brides sont lâchées dans la guerre, et après, on aime mieux relever sa maison que de rebâtir le temple de Dieu; et même, c'est grâce au petit nombre de fidèles qui subsistent encore, que la France doit de n'être pas encore au cercueil. Car, comme la paix n'est qu'avec Dieu, la guérison n'est possible qu'avec le retour à lui et la séparation d’avec la corruption du monde. Le refuge, le lieu où l’on rencontre
Dieu, c'est l'Eglise, que préfigure l'arche de Noé.
Car l'Eglise, à parler d’icelle proprement, c'est la communion des saints, encore qu'il y ait entre eux beaucoup d'infirmités, et qu'ils ne soient pas tous appelés, ni sanctifiés du premier coup ; comme aussi nous accordons volontiers et savons qu’en l'Eglise visible il y a plusieurs hypocrites, aussi qu'il y avait un Cham en l'arche de Noé, lequel fut depuis maudit et condamné à être le serviteur des serviteurs de ses frères.
C’est Jésus-Christ qui est le fondement de l'Eglise et non pas l’apôtre Pierre; les docteurs des premiers siècles en font foi jusqu'à Cyprien; aucun d'eux n’a pensé qu'un apôtre püt être le fondement de l'Eglise. Des âmes craintives et timides, qu’effraient les prétentions de Rome à être l'Eglise universelle. doivent se rassurer, fla véritable Eglise étant fondée
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sur Christ et non sur des prélats et formant plutôt ce « petit troupeau que le Seigneur a trié de tout ce monde pervers, lequel, obéissant à sa parole et croyant à ses promesses, se sépare de la corruption du monde et se range en son Arche, étant toutefois bâtie d’une matière incorruptible, conduite par son autorité, cherchant vie en la mort et passion de Christ ».
L'Eglise romaine, d’ailleurs, est corrompue dans sa tête et dans ses membres, tandis que l'Eglise réformée cherche la constance, la fermeté, la persévérance dans la doctrine des apôtres, la communion et la fraction du pain. Cette dernière repose sur la doctrine des apôtres et de Jésus, et, si elle possède tous les signes de la vraie Eglise, elle est donc bien l'Eglise de Christ. L'Eglise romaine s’est dévoyée de la doctrine dela pure foi, et peu importe le nombre; si l'Eglise a la foi, celle-ci vaut mieux que le nombre.
C'est donc pécher que de prêter l'oreille aux exhortations des papistes qui cherchent à nous rappeler à eux et nous détourner de la vérité : c’est retourner à l'erreur. Ceux qui abjurent la foi protestante n’ont pas vraiment connu la lumière ; ils restent dans les ténèbres. Le devoir présent est de rester fidèlement attaché à la vérité évangélique : elle seule sauve. Ce sont là les premières convictions, que l'auteur n'indique pas expressément, mais qu'il veut faire naître dans l'esprit de ses lecteurs comme des conséquences nécessaires et inévitables de la possession de l'Evangile de Christ. C'est là aussi tout le but de son ouvrage : convaincre les Eglises de la réforme qu'elles sont bien dans la tradition chrétienne, dans l'esprit de l'Evangile; que le Maitre n’aurait point à les renier : elles sont l'épouse fidèle du divin
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Epoux. Si elles ont la paix avec Dieu, il est dans l'ordre des choses qu'elles soient méprisées, persécutées par le monde et le diable.
L'auteur, qui eût pu s’en tenir là, aborde encore quelques questions de détail, quelques points controversés et qui n'étaient pas les moindres griefs des catholiques contre les protestants.
La source, la règle de l'Eglise est l'Ecriture sainte, la Parole de Dieu, sans laquelle elle n’est pas et dont elle tient toute sa valeur; cela est admis par les uns et les autres. Mais quelle est l'attitude que doit prendre l'Eglise vis-à-vis de cette Parole de Dieu ? Les catholiques disent que celle-ci doit-être interprétée par celle-là, en la personne de son chef, le pape. Non, dit Toussain, Car la parole de Dieu n'est pas
si discutable.
Elle a vigueur par elle par le Saint Esprit de Dieu, par lequel Dieu l’anime, pour convaincre de péché; et, de plus, il y a telles vérités toujours enseignées pour la conduite de l'Eglise, à savoir la doctrine de la foi comprise au Symbole des Apôtres, et particulièrement la doctrine de la justification gratuite, la doctrine de repentance desmæurs et de cette obéissance que les croyants et régénérés lui doivent comme fruit de la foi vive, la doctrine des deux sacrements du Baptême et de la Cène, finalement la doctrine de la discipline et police de l'Eglise.
L’Écriture n’est ténébreuse que pour ceux qui n'entendent point'et ne cherchent point la foi. L'Eglise a le dépôt de la Parole de Dieu pour l'annoncer, la prècher par ses pasteurs et docteurs; mais ce n’est point pour faire la Parole de Dieu, mais pour y rendre témoignage dans l'esprit de soumission au Christ et aux vérités apostoliques.
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