PABLO DE SÉGOVIE
Les enfants de l’amour sont, dit-on, les plus beaux.
On sent que Vierge a fait son Pablo avec passion. Les cent vingt dessins où sa fantaisie s’est ébattue sont absolument exquis, tout l’esprit du terroir y éclate. L’Espagne y revit.
Pablo de Ségovie, El gran Tacano, le grand taquin, le grand rusé, le grand ruffian, le grand matois, l’aventurier, le maraudeur bascon, paru en même temps que Don Quichotte, c’est-à-dire en 1605, l’une des fines perles de cette série de charmants contes de misère et d’expédients, qui commence au Satiricon de l’excellent Pétrone pour finir à la Vie de Bohême de l’excellent Murger, en passant par les les Repues Franches où sont si gentiment rimés les bons tours de maître François Villon, par le populaire Til Ulespiègle, colligé par Thomas Murner, le savant
cordelier strasbourgeois , par Lazarillo de Tonnes , datant de 1535, première étude naturaliste, où le savant D. Diego Hurtado de Mendoza rompit en visière avec le genre épique, Mendoza, que Cervantes proclame le miracle de la nature, l’ornement du siècle, appelle enfant d’Apollo et introduit en sa Galatea sous les traits du berger Meliso et qui, devenu grave personnage , représenta Charles- Quint au Concile des Trente, — excusez du peu ! — pour devenir sur ses vieux jours le Salluste de sa patrie après avoir, en sa jeunesse, créé ce genre si caractéristiquement espagnol du gusto picaresco, ensuite cultivé avec bonheur, en 1599 par Mateo Aleman dans son Guzman d’Alfarache, en 1608 par Fray Andres Lopez de Ubeda dans sa Picara Justina et dans son Don Qiierubin de la Ronda , en 1618 par Vicente Espinel dans son Escudero Marcos de Ombrego, en 1634 par Solorzano dans sa Garduna de Seville en 1641 par Velez de Guevara dans son Diable boiteux, ainsi que par Juan Cortès de Toledo dans son Lazarillo de Manzanares, émules de Quevedo, qui nous occupe et dont, en 1653, un certain Jaquet trouva séant d’accommoder la croustilleuse historiette en une très défigurée traduction française... en vers ! tandis qu’en 1776, d’après une traduction de Vaquette d’Hermilly, censeur royal, à qui l’on doit diverses autres traductions, celle de l’ Histoire d’Espagne de Ferreras
et de la Luisade, entre autres, Restif de la Bretonne publiait, sous le titre Le fin matois ou Histoire du Grand-Taquin, une libre imitation
à laquelle sept chapitres de son crû donnent une allure française, édition accompagnée d’une Préface, de Notes, et d’une Histoire de l’Inquisition de la Cuença qui sont pages à lire.
Deux mots sur l’auteur du livre espagnol ayant eu plus de cinquante éditions.
Don Francisco de Quevedo de Yillegas, né à Madrid en 1580, fit de solides études à Alcala de Henares, où Cervantes était né trentequatre ans auparavant, ville intellectuelle s’il en fut, dont l’Université fut créée, en 1499, par le cardinal Ximénès qui y fit imprimer la luxueuse Bible polyglotte, en hébreu, chaldéen, grec et latin.
Quoique myope, boiteux et infirme des deux pieds retournés en dedans, Quevedo, ayant l’épée frémissante comme tout bon gentilhomme, un duel, affaire de cœur affaire d’honneur, où il tue son adversaire, l’oblige à s’exiler en Italie. Il y devient, à trente ans, l’ami du vice-roi de Naples, Tellez y Giron, duc d’Osuna, enfant de Valladolid, qui n’eut de petit que la taille.
Revenu en Espagne après une excursion en Allemagne et en France, il s’y voit condamner à trois ans de détention pour raisons politiques, strictement enchartré en son château de la Torre de Juan- Abad, dans la Mancha. Cependant, il rentre en grâce et nous le retrouvons secrétaire d’Etat, poste qu’il abandonne volontairement en 1632, l’année même où Frédéric d’Orange enlève Maestricht à Philippe IV qui, du Pardo, assiste placidement à la perte de toutes les conquêtes espagnoles.
Quevedo parcourt alors son Espagne et publie bientôt les Œuvres du Bachelier de la Torre , puis, devenu veuf après huit mois de mariage, quitte le monde. Il ne le quitte pas assez, paraît-il, car, au mois de décembre 1639, accusé d’avoir commis un libelle en vers contre Olivarez-l’Implacable, empoisonneur très probable de Charles- Quint, entremetteur très certain de son roi, despote cupide dont, sans autre forme de procès, la haine fait enlever l’auteur de Madrid à Leon où il est enchaîné au monastère royal de San Marcos. Quevedo, alors âgé de soixante hivers, y demeure quatre ans dans
la nuit, en un cachot bâti au-dessous du niveau du Bernezga, véritable sépulcre, d’où il sort aveuglé de l’œil gauche et perclus, pour mourir bientôt, le 8 septembre 1645, à Villanueva de los Infantes, laissant une œuvre considérable et de haute valeur, onze volumes, prose et vers
(plus de vingt mille), qui font de lui quelqu’un, quelqu’un entre Voltaire et Beaumarchais.
lel est l’homme, illustre fils d’Espagne, dormant son éternel sommeil au Panthéon de San Francisco el Grande , non loin de
Calderon.
Maintenant, guidés par le fin crayon et l’esprit de Vierge qui se plaît, on le sent, à ensoleiller, à passionner le chemin, voyons ce que l’histoire raconte, — et Le bien pour tout le monde, le mal pour la maîtresse du curé » — suivons le héros.
Héros ! — Traiter ainsi pareil malandrin, de limpidité de sang douteuse, peut-être pas très vieux chrétien, enfant d’un rti de prison avec honneur et tenant à ce qu’en sa ville ne soit autre voleur que lui, enfant de sorcière savante aux diableries de la dévotion espagnole, par oraisons guérissant maladies, au besoin pleureuse d’enterrement, mécréants absents de l’office aux quatre jours de Pâques, qui sont, comme on sait, Noël, Epiphanie, Pâques, Pentecôte, en un mot, tout sujet de Sa Majesté ne pouvant être grand d’Espagne, fils de rien voulant paraître fils de quelque chose, c'est-à-dire hidalgo, de bon cep seulement quand il boit, de bonne foi seulement quand il vole et riche seulement des péchés qu’il doit à Dieu.
Pourquoi non? En la noble Espagne, l’exemple vient de haut, savez-vous?
Le Cid , Seigneur qui est aussi Eltaghijet, le Tyran, fidèle représentant, incarnation du caractère espagnol, fils de meunier peut-être et peut-être bâtard, — Les enfants de l’amour... — (Masden arrive à nier jusqu’à son existence, mais les Critiques, se considérant, se connaissant eux-mêmes, tout naturellement aboutissent à la négation, admirer étant contraire à qui ne sait créer) — le Cid, outre qu’il sait opportunément
faillir à la foi jurée (ce vaillant n’admet pas qu’on lui cache un trésor, demandez plutôt à Ahmed ibn Djahhâf!), le Cid, fils de ses œuvres, soldat vivant de son épée, Tizona ou Colada, et dont le cheval,
Babieca, est enterré au couvent de San Pedro, vécut aussi parfois d’expédients par les tribunaux aujourd’hui qualifiés, à preuve la légende attachée à sa fameuse cassette, arche sainte pieusement conservée à Burgos,
sa ville natale. Le Campeador, ayant emprunté aux juifs Rachel et Vidas — leurs noms, glorieuse fortune, sont venus jusqu’à nous! — la somme respectable de six cents marcs d’argent, sut, en nantissement du prêt, voler hébreux n’est pas voler, leur «refiler» la cassette... lestée de sable!
Qu’en dites-vous ?
Et voilà le grand Cid, le héros de Corneille, passé beffleur avéré, pair et compagnon avec René de Montigny,
Montigny qui fut, pour l’exemple.
Haut et court mis au Hallegrup,
autrement dit à la potence, puni de la liai t, cravaté de chanvre au gibet de Montfaucon.
En effet, ledit Montigny et son compagnon Jean le Sourd, d’un seul exploit trouvèrent moyen de tirer de certain marchand drapier, outre vingt-quatre écus de son étoffe, les vingt-quatre écus destinés à en solder l’acquisition , cela en substituant avec dextérité une boîte alourdie de cailloux à la bougette qu’ils lui avaient d’abord remise et qui contenait réellement la somme, bon tour utilisé au joyeux chef-d’œuvre Villonnesque qu’est La Farce de Maître Pathelin.
Le Cid, digne de figurer en Y Inventaire général de l’Histoire des Larrons, publié à Paris en 1625, Rodrigue, qui l’eût dit !
Le hâve Pablo, si justement prototypé par Vierge, est donc personnage national, indépendant Castillan toujours prêt à castille, « ne demandant pas de bon gré ce qu’il peut prendre de force. »
Filous sont de tous les pays, mais il convient ici de tenir compte de la morgue espagnole qui, modestement, appelle Genil, « semblable au Nil, » un torrent de Grenade, et force est d’avouer que plus