FRONTISPICE POUF LA •* VIE ARTISTIQUE
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Villon, Rabelais, Marot sont d’avant le bon goût.
Grécourt, Dorât, J. -B. Rousseau sont d’après.
Marmontel, qui, tout en s’exprimant avec des adjectifs au lieu d’écrire avec des verbes, prétendit un jour assigner des règles fixes au Conte, toujours au nom du « bon goût », Marmontel blâme Le Sage de ne pas assez connaître les gens de bonne compagnie, les honnêtes gens, tandis qu’en l’espèce on lui pourrait surtout reprocher d’ignorer les autres, ceux-là qu’il met en scène.
Le Sage, dit Patin, prête à ses personnages l 'apparence de la vie, fort juste observation car, en effet, il ne leur en donne pas la réalité.
Son Gil Blas, conscience dégonflée de tout, cœur avili, âme à tout faire, sans discernement, sans bonne foi, jésuitique, superficiel, avec ses bas instincts d’office, n’est qu’un plat intriguant de la plus subalterne médiocrité.
Se rapprochant de l’Espagne uniquement par le cidre — avezvous goûté le cidre de Gigon? — et par les sanctuaires de pèlerinage et dévotion, — à Santiago de Compostelle, avez-vous vu la fiole contenant du lait de la Sainte Vierge, lait authentique, bien entendu? — Basse Bretagne étant à tous les chefs l’opposé de Vieille-Castille, par saint Paterne ! le contraste eut été suggestif et piquant entre la correcte monotonie d’un style voué au glacial prétérit — Je naquis, je pastichai, je mourus — et l’active, fougueuse et variée fantaisie éclatant aux inventifs tableaux d’une vierge originalité.
On ne remplace pas des castagnettes par un biniou.
Combien sont supérieures, plus vraies, plus vivantes, plus riches d’invention, et surtout plus originales, les Aventures du Gil Blas anglais, Roderick Random, publiées en 1748 par Tobie Smollett qui, lui, a traduit le Don Quichotte de Cervantes et non sa contrefaçon. C’est que Smollet avait vu ceux qu’il peignit et raconte sans emprunt d’aucune sorte, soit à Apulée, soit à d’autres.
L’Espagne de Le Sage nous remet en mémoire une boutade de Manet : « Certains peintres, dit-il un jour, vous font le portrait d’un monsieur d’après le signalement de son permis de chasse. »
Malheureusement nous n’aurons pas ce beau livre, interrompu par la maladie, demeuré à l’état de feuilles volantes, notations, ébauches d’ébauches. Nous devrons donc nous contenter du Gil Blas de Jean Gigoux, d’ailleurs charmant, original en ceci que l’artiste, ayant après attentive lecture, bien compris son auteur, a eu le bon goût, lui, de rester uniquement d’impression française.
Deux mots à propos de ce Gil-Blas, voulez-vous bien, livre capital dont les six cents vignettes dans le texte révolutionnèrent le livre illustré. Il parut en 1835, l’année même où Jean Gigoux exposait son tableau des Derniers moments de Léonard de Vinci, remportant un double succès de peintre et d’illustrateur, sa toile lui donnant la notoriété, observe M. Béraldi, tandis que le livre lui donnait la popularité, popularité de choix, si l’on peut accoupler ces deux mots, car, de la livraison à cinq sous, l’édition est entrée désormais au panthéon des gloires bibliophiles. Ajoutons que, réédité une quatrième fois en 1846, il fut alors précédé de Lazarille de Tormes enrichi de dix dessins sur bois signés Meissonnier, — dont les Reîtres, que l’artiste se plut à traiter en une variante à l’eau-forte.
Soyez certains que le Don Quichotte de Vierge, auquel nous reviendrons, trouvera même succès devant la foule et l’amateur, effaçant les huit cents compositions de Tony Johannot pour la même œuvre, bois qui restent l’œuvre la plus goûtée de ce gracieux romantique, tout en portant la date de 1836.
A Victor Hugo qui, pendant dix-huit ans, partageant l’exil de la liberté, a attendu son retour avec une grande patience personnelle et une grande impatience nationale, Paris est reconnaissant d’être rentré
en même temps qu’elle dans sa capitale, et comme le poète-prophète des Châtiments touche à ses quatre-vingts ans, la grande ville se propose de fêter le grand homme, le Grand-Père.
L’âme du pays tressaille toute entière , l’universalité des nations s’associe à la France, et le dimanche 27 février 1881, deux cent mille hommes, deux cent mille âmes, défilent devant une petite maison de l’avenue d’Eylau, — qui, bientôt, par Arrêté préfectoral du suivant 9 mai, sera l’Avenue Victor-Hugo — acclamant le radieux vieillard revenu dans sa patrie « pour se mettre à désapprendre la haine et épeler la paix ».
Or, tandis que déferle le flot humain, installé à la fenêtre d’un voisin cabaret, qui existe toujours, et placé de façon à voir arriver en pompe naïve et sincère les corporations nationales ou étrangères, bannières déployées, chants de triomphe, palmes de gloire et fleurs
prendre garde à la verte froidure de février, qui de plus en plus le gagne, le faisant par instants grelotter. N’importe, il va toujours ! C’est pour Hugo ! c’est pour le Maître ! c’est pour l’ami, l’ami sublime !
Le lendemain, chez lui, tout le jour il travaille, mais, le soir venu, tombe épuisé de fatigue.
d’amour, Daniel Vierge, tout le jour, prend croquis sur
croquis , enthousiasmé de
l’ u n i v e r s e 1 enthousiasme , joyeux de la joie de tous, fier aussi de pouvoir léguer, inoubliable, un vivant tableau de cet instant unique et merveilleux, mais hélas!
par degrés s’enfiévrant sans
— Qu’on me laisse reposer, dit-il, reposer longtemps.
Et, dans la nuit, Clara, Clara qui veille, inquiète, surprise
de ne le point entendre bouger, s’en vient, épeurée, vers lui.
L’hémiplégie l’a terrassé. Désormais il ne parlera plus. Et sa main, cette main élégante, cette main délicate, cette main-fée douée du pouvoir d’évocation, cette main magique, savante à tout montrer, à tout transfigurer, cette main ne pourra plus tenir un crayon !
Angoissante émotion, drame réel.
Cela durera plusieurs années !
Oui, plusieurs années, années de douleur et de larmes, années de constante alternative, années de doute, années d’enfer où, à chaque minute, jour et nuit, une intelligente, une tendre sollicitude fera gaiement son austère devoir, tout en croyant ses soins inutiles, tout en désespérant.
Charcot a dit : Vierge est perdu !
Années qui vont par degrés produisant de la part des amis négligence, puis délaissement, indifférence puis oubli. C’est long, si long que le chapelet s’égrène et qu’à la fin, des hôtes du passé nul n’est plus vu à l’atelier du Cherche-Midi quand il devient enfin possible d’emmener le malade au grand air, à Meudon.
Vierge est perdu, a dit Charcot, et, de fait, il est perdu pour tout le monde, sauf pour lui-même.
A ce paralysé, deux choses sont restées, l’œil, le cerveau. Vous croyez qu’il dort, il veille ; vous croyez qu’il s’abandonne, il pense ; vous croyez qu’il renonce, il veut.
— Paciencia ! dit- il un jour , premier mot prononcé depuis le Mardi gras fatal.
Et, le bras gauche au long du corps pendant, inerte, de sa main valide mais affaiblie, il saisit un haltère et commence, timidement d’abord, des exercices qui, souvent répétés, lui rendent graduellement
DÉJEUNER A LA CAMPAGNE (essai)
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force et souplesse et surtout le font adroit, « plus dextre de sa gauche », bientôt assez pour que, resté gai quand même au milieu des épreuves, triomphant, il parvienne à tracer un premier bonhomme trébuchant comme enfant, titubant comme ivrogne, mais debout! Et Vierge arrivera à se servir de sa main gauche comme, au XVIIIe siècle, fit le peintre japonais Katsou-kava Shoun-ko, de l’ecole de Myagava, lequel, vers l’âge de quarante-cinq ans, paralysé de tout le côté droit, sut forcer la main qui lui restait libre à continuer la pratique de son art, entre autres œuvres exécutant alors un portrait resté fameux de l’acteur Hakou-yën.
Paciencia ! Indocile d’abord, cette main gauche, par le vouloir du maître, sera bientôt domptée, cheval rétif obéissant à l’écuyer tenace.
Car, incapable de lire, en impossibilité d’écrire, s’il a perdu la mémoire des faits, ce que nous pourrons appeler la mémoire extérieure, du moins la mémoire intime lui est restée, il n’a rien oublié de ce qui se rapporte à l’art ; toute sa science, instinctive et acquise, est intacte et, miracle, l’inspiration n’a pas été atteinte, seul arbre resté debout en la forêt incendiée.
Paciencia ! Sans doute il reste encore tout à fait privé de la parole, mais Navarrete, le grand naturaliste précurseur, sa première vision au Prado comme au sombre Escorial, Navarrete, dont le moine d’Estrella sut reconnaître le génie pictural, était-il pas muet comme lui, el Mudo ! Et Vierge, de son œil de feu et de velours, de cet œil fier comme une épée et doux comme un baiser, le pauvre Vierge arrive à se faire couramment comprendre, parfois à la mimique ajoutant un mot, dit ou tracé, parfois même esquissant un bout d’image explicative, flamme du regard, ascendant de l’intelligence, magnétisme de la volonté.
Captif, jamais l’éspoir de recouvrer sa liberté n’abandonna Cervantes, et quand, en ce qu’il imaginait et mettait en œuvre, le
succès ne répondait pas à l’intention, aussitôt, sans s’abandonner à la douleur, il se forgeait une nouvelle espérance qui, si faible qu’elle fut, soulageait son courage. Comme Cervantes qui, prisonnier pendant cinq ans, pendant cinq ans tenta sans cesse de recouvrer sa liberté par l’évasion, Vierge, prisonnier du mal, ne cessa de travailler à sa délivrance et, finalement, à force d’énergiques efforts, finit par s’évader de la paralysie, ce cachot.
Il a pleuré; maintenant il rit, maintenant comme par le passé, il chante.
Degengano , lui, jamais! Ce n’est qu’à la porte de l’enfer qu’on laisse toute espérance. Et Vierge le condamné, Vierge l’oublié, d’héroïque puissance saura conquérir une seconde fois sa renommée. Paciencia !
Le dessin n’est pas que dans les doigts, il est dans l’esprit.
Pareil à la France, qu’il a vue terrassée continuant malgré tout de tenir haut et ferme le flambeau de la liberté guidant la conscience humaine, après la terrible crise, il sent qu’il se relève. Cette paralysie, dont tout autre eut été définitivement abattu, peu à peu et de plus en plus il arrive à la dominer, à la vaincre, à force d’énergie, à force de volonté, à force de force morale parvenant à être plus fort que le mal, après la lutte obscure et prolongée ayant fait de sa vie une voie douloureuse, il se sent renaître, il se sent revivre.
Et ici éclate son génie.
Comme Cervantes, il va montrer cette patience, au juste dire d’Antonio de Sales, seconde valeur des hommes et aussi fille du cœur que la première.
Pour continuer de rester l’égal de lui-même il trouve ce moyen, qui n’est pas à la portée de tous, se surpasser.
Volontairement, sciemment, il se crée une nouvelle manière, dessinateur désormais peintre, supprimant la ligne, forme algébrique,