‹ Daniel Vierge, sa vie, son œuvreChapitre 19 sur 31 · DON QUICHOTTE · texte numérisé non relu

DON QUICHOTTE

Don Quichotte, c’est l’Espagne.

Don Quichotte, c’est le génie, le dieu intime de l’âme Espagnole, Don Quichotte, en son temps chimérique bouffonnerie, aujourd’hui œuvre de grandiose philosophie, émouvant drame humain, maigre figure comique métamorphosée en un type héroïque, après avoir fait rire, fait penser, symbolisant ces vertus rédhibitoires qu’on traite d’illusions et de rêveries, Don Quichotte qui, précipité du sublime au ridicule, est remonté du ridicule au sublime, Don Quichotte de la Manche est redevenu Alonzo Quizano-le-Bon et, sur son Rossinante, parait un centaure.

Pour les rudes terriens de la Mancha, encore aujourd’hui, trois siècles après la création de Cervantes, Don Quichotte est mieux qu’un personnage inventé, sorti tout armé, c’est le cas de le dire, du cerveau d’un écrivain, c’est bel et bien un être réel, un homme ayant vécu, vécu pour de bon, et dont le livre ne fait que raconter la très véridique histoire.

Essayez de les désabuser. Autant mettre en doute l’existence de Guillaume Tell devant un montagnard du Grutli.

Si Cervantes est né à Alcala de Henares, Don Quichotte est né à Argamasilla, alors très noble localité, puisqu’elle comptait une demi douzaine d’hidalgos incontestés. Si l’acte de baptême de Cervantes est à Santa-Maria, le portrait de Don Quichotte est dans son église paroissiale, authentique, pieusement conservé, portrait d’un autre, avouons-le, n’ayant rien de commun avec celui dû à François Pacheco et qu’en de si jolis vers a célébré Cervantes luimême. C’est donc en la ville natale du héros que son biographe, padrasto mais non padre, père putatif mais non père véritable, a dû venir afin de compulser les archives et de se renseigner exactement à la source sur ses faits et gestes, utilisant le loisir, le repos, la paix d’un providentiel emprisonnement dans les caves, toujours existantes, de la Casa Medrano pour en examiner, de sens rassis et d’esprit mûr, et consigner fidèlement, « bien que sans annotations en marge et sans commentaires à la fin », les événements extraordinaires mais non pas fabuleux ni légendaires , réellement advenus au plus chaste amoureux comme au plus vaillant des chevaliers.

Et que, si le narrateur, ayant bien osé nommer son cheval Rossinante, pour affirmer urbi et orbi qu’il était la première de toutes les rosses du monde, rocin-antes, n’a pas cru devoir prononcer le nom de la bourgade ayant vu naître Don Quichotte, c’est uniquement dans la crainte de froisser l’orgueil de toutes les autres villes du royaume.

En conservant quand même cette croyance à la vie vécue par Don Quichotte, le peuple, en sa foi naïve, d’instinct, reste dans la vérité idéale, supérieure à la réalité, celle-ci n’étant que momentanée, tandis que l’autre demeure éternelle.

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