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cent soixante dessins, dessins qui ont pris dix ans à leur auteur, collection de chefs-d’œuvre définitifs laissant bien loin les naïves figures , d’ailleurs fort intéressantes , gravées sur cuivre et non signées, de la première édition illustrée donnée à Bruxelles par Juan Montmarte en 1662.
En ces pages merveilleuses, Vierge, manchot comme Cervantes, comme Cervantes est visiblement pour Don Quichotte, incline à sa noble chimère. Sa sympathie est acquise au Chevalier dont la détresse l’émeut profondément et si son inspiration monte jusqu’à l’outrance folle, jamais elle ne descend ni ne condescend à la caricature, le plus souvent, au contraire, s’affirmant tragique, grandiose, comme en la scène où la lecture de quelque Amadis enflamme le regard et passionne les traits du héros bouffe.
C’est qu’à la folie d’en bas, qui se plaît à tout voir en laid, Vierge préfère la folie d’en haut, qui magnifie tout ce qui lui tombe sous le regard, différence d’hestétique résumée par une certaine querelle d’antan où Zola, comme Sancho à son maître, ayant reproché à d’Aurevilly de prendre son armoire à glace pour un lac, d’Aurevilly comme Don Quichotte à son écuyer, répliqua en plaignant Zola de prendre tous les lacs pour des armoires à glace.
Il y a aussi le réalisme des roses.
L’art savant et subtil de Vierge va jusqu’à exprimer clairement les deux styles du prosateur qui, pour faire parler ses héros et les bonnes gens de son entourage, employé le simple langage de la nature, tandis que, pour faire discourir les personnages artificiels et mondains de sa galante intrigue, il emprunte à Gongora y Argote l’argot cultoriste. Avec un tact raffiné, sachant à propos maniérer sa manière, Vierge arrive au même résultat que Cervantes, donner toute sa puissance de relief à l’austère et hautaine vertu de Don Quichotte en le détachant en vigueur d’un trait purement
classique sur le fond papillottant où s’ébat la trépidante et giratoire humanité, nous montrant le maigre héros pareil à quelque personnage de Zurharan égaré au paysage de l’Embarquement pour Cythère.
Et l’on sent Vierge, le bon géant, heureux en pensant qu’il va combler le vœu du Chevalier « ne souhaitant rien tant que voir ses prouesses peintes sur le bois. »
Depuis la première édition de Don Quichotte, sur laquelle en 1874, Eugène Hartzenbusch n’a pas publié moins de seize cent trente-trois Notes, le nombre des éditions du Livre en toutes les langues et dans tous les pays, doit, à l’heure présente dépasser notablement le millier, — La Bibliothèque de Madrid en comptait huit cents il y a quelques années — mais nous ne pensons pas qu’aucune ait trouvé dans le passé ni ne puisse rencontrer dans l’avenir illustrations pareilles à celles de Vierge qui, lui, possède à la fois, rare fortune, et le génie de son art et le génie de sa race.
Vierge a travaillé de libre inspiration tout en prenant pour stricte ligne de conduite le mot même de Cervantes, c’est-à-dire Sans rien omettre ni rien mettre. Se gardant religieusement d’amplifier, jamais, comme dit le prince Hamlet, il n’outrehérode Hérode, et se révèle psychologiste avisé du peuple espagnol qu’il montre tout entier, corps et âme, fidélité qui est la gloire de l’artiste.