BERGER ESPAGNOL
d’art, dans la rue, où est la vie, et la vie, nul n’en sait plus quelle. Instinct prime calcul. Pratique et réflexion seules font l’œil juste. Cet Espagnol, Grec par la science, l’invention et la poésie, sait qu’il trouvera le beau partout, résolu à ne peindre que celui qu’il aura vu, vu de ses yeux.
La rue ! la rue, la vie, la vie et la mort. La rue, avec son actuel grouillement sous le soleil et les ressouvenirs qui s’imposent, la rue où, jadis, accusés de l’imaginaire péché d’hérésie, les innocents condamnés, au sortir de la prison inquisitoriale, conduits à la Plaza May or — où Lope de Vega fit jouer un à-propos célébrant la béatification de Loyola, père des pères Jésuites — ou à la Gloriette San Bernardo, alors el Quemadero, « le Bûcher », sont livrés à des autodafés qui durent dix-huit heures, honorés de l’auguste présence du roi, de la reine, des présomptifs, des dames et des seigneurs de la Cour, spectacle à tous égards supérieur aux combats de coqs et même aux Corrida où l’on ne tue que le taureau, la rue, pittoresque toujours, avec son marché dominical du Rostro , unique au monde, indescriptible, et dont le croquis seul peut donner idée, avec ses Verbenas, kermesses aux réjouissances prolifiques, avec son cortège historique de
la Bulle des Croisades, avec, à Noël, sa messe du chant du coq. Misa el gallo, sans omettre la quotidienne parade militaire du royal palais, le tout sous l’oeil du patron de la ville de Philippe II, San Isidoro Lobrador, le Laboureur, et de la tant bonne Vierge d’Atocha, patronne de toutes les Espagnes.
Quel pinceau lui a jamais offert l’équivalent des scènes qui animent la cité, le jour où les étudiants se soulèvent, indignés, parce que l'autorité vient de suspendre, à l’Université, le cours de leur professeur, un idéologue dangereux, un esprit perturbateur qu’il s’agit de réduire une bonne fois au silence, Emilio Castelar ?
Quel maître, même Goya, en son Episode du 2 Mai 1808, à la Puerta del Sol, et en ses Fusillades de Murat dans la nuit du 3, des chefs-d’œuvre, pourtant, est arrivé à montrer rien de pareil à la journée où le général Narvaez tombe blessé sur le pavé où se déchaîne, formidable, la tourbe furieuse des insurgés, bandes composites, soldats, gamins, bourgeois, ouvriers, femmes, bandits, frocards, défroqués?
Quel audacieux a jamais osé réalité comparable à la fuite de la reine, débâcle tragique et bouffonne, Cour et courtille, poudre et poudre de riz, heure vraiment extraordinaire et rare où l’on peut, à Madrid, entendre, impunément proférés, ces deux cris : A bas les Bourbons 1 Vive la République 1
Voilà des tableaux !
Ces aspects caractéristiques de Madrid , ces quarts d’heure humains, comme Daniel aimerait en reproduire l’impression, si on le lui permettait, dans le journal où il vient de donner sa première illustration, à dix-sept ans, comme son père. Mais tout n’est-il pas défendu aux heureux pays de Droit divin ?
Telles sont les choses matérielles, les choses vues par le jeune Daniel, choses dont il importe de se ressouvenir pour bien juger
l'esprit de son œuvre, comme il importe aussi de se remémorer les laits du domaine moral pour savoir à quelle école il a puisé cette rapidité d’analyse et cette large philosophie, qui seront le dessous de ses libres inspirations, car toutes ces choses, tous ces faits sont au vrai le prologue de sa vie artistique et nous les allons retrouver sous son cravon de penseur, d’artiste humain, social... Mais n’anticipons pas, suivons-le.
Comme premier enseignement historique, voici ce que lui ont révélé les turpitudes de la politique.
Les Cabinets succédant aux Cabinets, les ministres aux ministres. Combinaisons sur combinaisons. Boue Dens ! comme dit Bazile, quelle consommation ! Un vrai jeu de massacre. Lanterne magique, pièce curieuse à voir 1 Pas une minute d’ennui. Tous ces empanachés parlementaires, hâbleurs-jurés, l’un après l’autre au peuple répétant le même fameux : Je vous promets ! des Brigands, non pas ceux de Schiller mais ceux d’Ofïenbach car, s’il y a drame, il y a aussi opérette, le pays de l’homme à la carabine étant par excellence le terroir de la tragi-comédie.
Je vous promets! Ou rase gratis demain 1 Constitution, Réformes, Libertés? Attendez-Ies sous l’orme 1
lit des partis sans nombre, à la douzaine, des partis à revendre, pour ne pas dire à vendre, « que c’est comme un bouquet de Heurs », fleurs plutôt vénéneuses.
C’est, implacable et tenace, le vieux duel des principes contre l indépendance, de la camarilla religieuse — le père Claret confesse la reine et du parti militaire, moines et généraux contre Peuple, traditionnelle hérédité contre Souveraineté nationale.
Avec cela, choléra quasi endémique, rareté et cherté des vivres et, brochant sur le tout, brûlante question financière, pénurie métallique, angoissant embarras financier, emprunts
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consécutifs, dette flottante que nul expédient ne parvient à remettre à flot, balance qui ne se balance pas, finances en éclatant état de déficit.
Peste, famine et guerre, comme dit le Psalmiste.
Charles-Quint, où es-tu ?
En foi de quoi, au milieu des intrigues de palais et des tentatives soldatesques, la dynastie arrive à l’effondrement. La vieille Espagne s’est tout à coup souvenue de la formule des Cortès d’Aragon : « Nous qui valons autant que vous et qui pouvons plus que vous, nous vous faisons notre roi pour que vous gardiez nos libertés, sinon non », elle s’est souvenue que ces Cortès osèrent déclarer à Charles Quint, par Gemma Frizius représenté en 1540 assis dans les airs à côté de Jupiter, « qu’un roi n’est que le mercenaire de ses sujets *>. Effondrement logique en ce pays d’ignorance encyclopédique, suprême indigence, où chacun, d’abord et avant tout préoccupé de « faire hériter son âme », enrichit l’Eglise au détriment de la mère-patrie, où le moine pullule, où le moine est tout, conseiller, gouverneur, juge, ministre, vice-roi, voire même chef de brigands, et veut être plus encore, où la noblesse a détruit la royauté qui l’a détruite, où le peuple, malgré les efforts dévoués de l’élite nationale, incapable de s’élever à la compréhension, à la dignité souveraine de la liberté, se contente de humer le soleil, tomar el sol 1
Aussi, fatigué, attristé de ces perpétuels déchirements, de ces troubles continus et, en même temps, le jeune fou de Daniel ayant de trop près portraituré certaine dame mariée, pour le soustraire à la fureur jalouse d’un époux intransigeant et vindicatif, le bon père de famille prend-il la résolution de quitter Madrid, de passer les Pyrénées et de s’aller fixer avec les siens à Paris, où il était venu pour la première fois en 1851.
Le jour du départ, alors que toute la famille a pris place dans le wagon, comme on a crié déjà le sacramentel Viajaros al
Enfin, au coup de sifflet du dérapement, il se précipite dans le compartiment, tardive arrivée qui n’a l’air de rien au premier abord, mais qui reste le symbole de toute sa vie artistique, jamais Vierge n’ayant livré un dessin qu’à la dernière minute, qu’à la dernière seconde. Ainsi fut le bon André Gill.
Vicente Urrabieta quitte l’Espagne au moment de la vertigineuse sarabande, du galop final, où la révolution mène le fandango, tout en chantant l’hymne de Riego.. et la Marseillaise !