LE SIÈGE
La Marseillaise! Daniel la retrouve à Paris, Marseillaise imposée à la force par la puissance des événements, et, l’entendant sous le second empire, il peut s’imaginer n’avoir pas changé de pays.
On est au mois de décembre, à la fin de l’an de grâce 1869, — an de grâce est ici le terme juste — où le chef de l’Etat, chef responsable, mais cela n’engage à rien, vient de déclarer solennellement en son Discours de la Couronne « qu’on pouvait être calme quand on était toujours prêt » et, bien qu’il ait parlé d’agitation « factice », songeant au « Spectre rouge », il a même ajouté, mémorable parole : « L’ordre, j’en réponds ».
La France peut donc dormir tranquille, dormir sur ses soixantedouze millions d’oreilles.
De quoi profite le jeune Espagnol qui, chaque matin, de la rue Blanche, où il demeure avec sa famille, s’en va à la découverte,
exploration merveilleuse, éblouissante, charmeresse, opérant ce miracle, la multiplication des croquis.
Certes, Madrid, nombril de l’Espagne, est une noble et fière, une glorieuse et brillante cité, mais, pour en être le centre, la Puerta de Alcala n’est pas le centre du monde. Madrid reste la grande ville espagnole, mais Paris, enclume des renommées, est la ville de l’univers, la ville-guide, la ville-flambeau, la ville-avenir, comme Athènes est Astu, comme Rome est Urbs.
Daniel passe donc son temps, jours et nuits, à courir la capitale, album en poche, crayon en main, très occupé, chassant la grisette, race éteinte, qui est la maja du quartier par Balzac l’Epistolier baptisé « Pays Latin », — croquis — allant de l’Arc-de-Triomphe, cette grande Puerta de Alcala, où le groupe de Rude le passionne, — croquis — à la noire Venise que faisait la Bièvre, ce petit Manzanares, — croquis — de l’enterrement d’un écrivain nommé Sainte-Beuve — croquis — aux funérailles d’un journaliste appelé Victor Noir, — croquis — des barricades de Belleville, faubourg soulevé par un certain Gustave Flourens — croquis — aux Sections fort animées d’un vote plébiscitaire qui doit ramener le calme — croquis !
Mais voici qu’un compatriote à lui, le général Juan Prim, comte de Reus et marquis de Castillejos, tout récemment immortalisé par le pinceau d’Henri Régnault et dont le nom bruyant fut un instant prononcé comme celui d’un président possible à une éventuelle Union Ibérique devant unir, malgré lui et sans son consentement, le Portugal à l’Espagne, voici que Prim, qui bientôt, dans sa voilure, passant Plaza del Rey, sera, en plein Madrid, assassiné à coups de fusil, après s’être livré à cette occupation insolite et bizarre, « chercher un roi », sans le trouver d’abord, met la main sur un Léopold Hohenzollern-Sigmaringen, né le