SCENE DE LA GUERRE FRANCO.ALLEMANDE
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22 septembre 1835, mort à Berlin, le 8 mai 1905, et que cette candidature, décidant de la guerre franco-allemande, va faire de l’élégant Paris du baron Haussmann la cible du comte de Bismarck, le Soudard de fer.
Et, de même que, destin logique, il a vu disparaître la reine d’Espagne, de même Daniel voit, destin logique, disparaître le fils Hortense, pas méchant, bon garçon même, et naïf jusqu’au mariage qu’on sait, pas bête non plus et toujours ayant le mot heureux, bohème de la couronne, parti sans payer hôtel ni table d’hôte, neveu, un peu à la mode de Bretagne, de Napoléoncle, de l’« Homme entré si avant dans l’histoire par ses actions, qu’il pouvait dire et qu’il disait : Mon prédécesseur l’empereur Charlemagne, et tellement mêlé à la monarchie par ses alliances, qu’il pouvait dire et qu’il disait : Mon oncle le roi Louis XVI ». —
Croquis, croquis, croquis !
Devant l’étonnante parade impériale des derniers jours pendant lesquels, déjà, Gambetta, précurseur, demande la Bépublique, Daniel, songeur, malgré lui se ressouvient du manuscrit de Skylitzes, un jour feuilleté, dont les miniatures révèlent de si frémissante réalité la fin du monde byzantin. Empires et livres ont leur destin !
A ce moment, alors qu’un bois de Gustave Janet au Monde Illustré — « la reine Isabel lisant, en un salon de l’Hôtel Basilewski, son acte d’abdication en faveur de son fils, l’Infant Don Alfonse, prince des Asturies » — continue de faire croire à Daniel qu’il est toujours en Espagne, un écrivain distingué, esprit de haut goût, Charles Yriarte, qui a su deviner le talent du jeune artiste et déjà rêve lui voir illustrer Don Quichotte et Gil Blas, en attendant.
le fait entrer à ce journal dont il est le très brillant chroniqueur et dans lequel, parmi les chevaliers du crayon, son protégé fera bientôt école, désormais, pour se différencier de son père, signant Daniel Vierge.
Au Monde Illustré , qui compte alors quatorze ans d’existence et d une vogue soutenue et méritée. Vierge aura à se mesurer avec une élite de dessinateurs, parmi lesquels Edmond Morin, Godefroy Durand, F. Lix, Gustave Janet, Adrien Marie, Régamey, Darjou, Sahib, Chifflart, Rohida et d’autres encore, tous gens de valeur, pour ne rien dire de Chain, lequel, bourgeois d’étroit esprit réactionnaire, sous l’étiquette de Caricaturiste, n’a jamais fait que concevoir de petites choses sur les grandes et livrer à la risée publique tout ce qui est généreux, précurseur et beau.
Rien à craindre de pareil avec Daniel Vierge. Pour lui comme pour Howard, les petits faits sont grands. Aussi va-t-il révolutionner l’illustration, en faire un art, n’acceptant que cette formule, la vérité, — l’âpre vérité.
« Aujourd’hui encore, dit M. Roger Marx, en sa très élégante et judicieuse Préface de Pablo de Ségovie, aujourd’hui encore, on traite l’art de l’illustration sans grands égards, comme en sousordre. C’est oublier qu’il faut, pour y réussir, la rencontre des qualités les plus rares : une nature assez inventive et assez plastique pour transformer en image toute conception du cerveau ; la faculté de fixer, avant qu’elle s’évanouisse, la vision intérieure ; enfin, le don de la composition et un métier approprié à la technique de l’interprète. Dans cette tâche méprisée, des peintres de grand renom ont lamentablement échoué : ceux-ci manquaient d’imagination, de mémoire; les autres ne parvenaient pas à définir leur pensée ; presque tous étaient désorientés par ce labeur, où l’artiste puise en lui-même la substance de sa création. »
De son grand œil profond et investigateur. Vierge regardera passer la macabre vision en philosophe, estimant que la seule justice est la bonté, et son libre esprit aura pour l’infâme guerre le même dégoût et le même mépris qu’il a des Inquisitions , les champs de batailles lui rappelant les monstrueux quemaderos du Saint-Office.
Lui, qui vient de découvrir ce monde, Paris, va se mettre à chérir la grande ville en la voyant souffrir, et son cœur va le naturaliser Français.
Naturaliser, soulignons le mot. Durant les cinq mois de l’investissement, il demeure rue de Vaugirard, 108, c’est-à-dire sous les bombes. Sa carte de boulangerie, sa carte de boucherie, voilà son acte de naturalisation !
Suivons la tragique aventure, guidés par son crayon qui, souvent, est allé résolument là où bien des baïonnettes hésitaient à se
hasarder, rapportant des pages émues, d’éloquente simplicité éclairant ces jours lugubres, documents fidèles que pourra consulter l’avenir, renseignements précis sur l’âme de la cité.
Spectacle terrible mais grandiose, qui va tremper son âme à toutes les énergies, morales et physiques. L’énergie! hélas! Vierge en aura besoin le jour où le frappera l’angoissante paralysie, mal dont il sortira vainqueur à force de volonté.
Dans le numéro 701 du Monde Illustré „ en date du 17 septembre 1870, voici le premier dessin signé de son nom. Les Spahis quittant Paris pour contribuer à sa défense extérieure, avec de jolis mouvements des chevaux galopant dans la rue, où la foule acclame les goums arabes.
Puis c’est, grouillante, animée, pittoresque, observée avec esprit et justesse, l’entrée d’une Boucherie municipale avec sa pauvre clientèle faisant queue sur le trottoir, sous l’œil de gardes nationaux sédentaires, ceux-là qu’on appelait alors les « pantouflards » et qui maintiennent paternellement l’ordre.
Croquis charmant, voici le Colombier des pigeons messagers, dressés par le président de la société « l’Espérance », M. Ed. Cassiers, pigeonniculteur, qui, le 28 octobre, à neuf heures, partira de la gare d’Orléans avec le marin Guillaume par l’aérostat Le Vauban, emportant nombre de porte-dépêches ailés dont les retours successifs offriront aux enfermés la consolation de nouvelles du dehors.
Tout particulièrement intéressante comme panorama du paysage parisien, la grande page montrant Y Observatoire de la place du Trocadéro, d’où les assiégés regardent les mouvements de nos troupes et des assiégeants, le vendredi 27 octobre où, pour la première fois, se fit sentir le froid qui devait devenir terrible, journée qui fut une des rares heures heureuses de nos armes en cette lutte,
où l’on alla constamment de fausse victoire en bataille perdue. 11 v a là, autour d'un maitre télescope affectant des allures de pièce d'artillerie, un mouvement prodigieux de curieux, avec, sur la gauche, un amusant bataillon de recrues faisant l’exercice. Dans le même numéro, Vierge arrive à saisir l’irradiation trépidante de l’Aurore boréale du 24, à huit heures du soir. Une merveille.
Puis ce sont, d’un beau souffle, les Enrôlements volontaires à la mairie du square du Temple ; et, lamentable scène, le Dégagement gratuit au Mont-de-Piété des objets de nécessité dont la valeur ne dépasse pas quinze francs, spectacle de vraie misère ; et traité de franche lumière, le Requiem de Chérubini, exécuté à la Madeleine par les artistes de l’Opéra, en faveur des blessés. Et les voix montent vers le ciel en une envolée d’art qui est la plus fervente des prières.
Mais voici, véritable tableau, page de premier ordre, un Episode de r affaire du Bourget où, d’une fureur enragée, nos troupes délogent d’une boulangerie les Casque-à-pointe qui se sauvent par les fenêtres. Et l’on pense à De Neuville qui se produira bientôt.
Ici, entre Créteil et Bonneuil, lieux de plaisante villégiature, c’est la Remise aux autorités prussiennes des étrangers sortis de la capitale le 9 novembre. Bouches vraiment inutiles en des jours où la chasse au rat installe son marché place de l’Hôtel-de- Ville. On y paie un chat 7 francs 50. Et un chat mal nourri !
La faim ! Quel maître de philosophie ! Comme elle supprime les classes sociales et crée l’égalité ! Fraternisation de l’estomac, entente cordiale du ventre, voici de vrais messieurs attablés avec de vrais traîne-misère à la Cantine nationale, y mangeant le diable sait quoi! On trouve là des détails typiques d’observation profonde, petits enfants eî petites vieilles dévorant quelque douteux légume, et surtout un chien, un chien extraordinaire de passion naïve et goulue, en attendant que, peut-être bien, il passe lui-même à l’état de
comestible. Mais la bonne bête ne paraît se douter de rien, ne troublons pas son appétit.
Plus de viande ! Alors qu’en la libre Amérique, uniquement dans le but d’en vendre la peau, on brûle chaque année quelque chose comme un million de bœufs, dont la chair est ainsi perdue, au seul profit des bons mégissiers ! L’industrie avant tout.
Qui se rappelle que le Cirque des Champs-Elysées ait été transformé en atelier de fabrication de cartouches, pyrotechnie remplaçant alors pirouette ? Vierge rafraîchit notre mémoire avec sa précision habituelle, nul détail utile, significatif, n’étant jamais omis par lui. Et nous voyons des femmes et des enfants préparer la mort.
Deux croquis d’étonnante finesse, Trochu et Ducrot au château de Poulangis après la journée de la Marne, puis Trochu rencontrant la voiture d’ambulance emportant le glorieux Franclietti, saignantes pages d’histoire très grande en leur petit cadre.
la Rentrée des blessés à la porte d’Italie, particulièrement émouvante, fait penser : 2 Décembre, Anniversaire d’Austerlitz et du Coup d’Etat. - Résultat : Champigny 1
Cela est beau, très, très beau !
Fort beau pareillement le tableau des simples Funéradles, au cimetière Montparnasse, des officiers Berthier, Dufour, Bury et Jules Sérv, tombés sous la mitraille d Avion.
Ici, nous rencontrons un croquis signé Urralneta, le p re de Daniel. Une fois rentré dans son pays, après les événements, Urralneta restera le correspondant espagnol du Monde Illustre- Son dessin représente la Vente, au profit des victimes de la guerre, faite au ministère de l'Instruction publique.
Cependant, le siège continue, s'assombrissant d heure en heme. Le bombardement fait rage, bat son plein, et Vierge consacre le
très simple héroïsme des habitants du quartier, '^-P^Grâce ambulances volantes du jardin du Luxembourg au N a 1-de-Grace tes blessés que n 'épargnent pas les Ivrupp, en cet mstan pal marck baptisé le « moment psychologique » et ou, dans la nu.
8 au 9 janvier, le dortoir Saint-Nicolas, visité par les obus, six enfants sont grièvement blessés et cinq sont tues. îen
poignant comme cette humble salle défoncée par les projec i es.
L'esprit de conquête a passé là.
Saisissante, la page montrant, dans la nuit au à la gare d'Orléans, le départ de deux ballons montes par des marins, Paul Louis avec Jules Père dans le Parmentier, Pel.uchon, seul, dans le Gutenberg... Gutenberg 1 nom qm réapparaîtra au dernier chapitre de ces notes, car ce seia en e e rue Gutenberg que mourra Daniel Vierge.
Panorama anecdotique, ici l'artiste nous initie aux ruses des bataillons de marche pour s'emparer des hauteurs de Buzenva ,
lors de l’effort dernier dans la sinistre journée du 19 janvier où le peintre du général Prim, Henri Régnault, trouva la mort.
deux fois sacré : par la gloire de l’art, par la gloire civique.
Et nous rentrons dans Paris, la ville-lumière devenue la villeombre. Descendons au Panthéon. Dans la crypte dite voûte de l’écho nous allons trouver, fuyant le bombardement, les inoffensifs
habitants de la butte Sainte-Geneviève réfugiés en un indescriptible pêle-mêle de campement, improbable, fantastique, et réel pourtant, ayant toute l’incohérence de la réalité. Vierge, Hérodote du crayon, fidèlement, a peint ce qu’il a vu. Et l’on pense à Bosco, à Callot, à Goya.
Sa dernière « sensation » du siège, Méduse-Paris, est un coin du marché Saint-Germain, Boucherie canine et féline. Dame !
Quand, en une ville comptant deux millions de bouches, un lapin se vend 60 francs, un poulet 80, un dindon 200, chien et chat peuvent bien se coter 4 francs la livre, réjouissance comprise. D’ailleurs, en l’an 975, Paris tirait bien au sort pour savoir qui serait mangé.
En foi de quoi, sous le ciel, un roi de plus, Thénardier en uniforme, se trouve avoir commis un assez grand crime de lèsehumanité pour se décréter empereur et se croire justement en
droit d’inviter Dieu au couronnement de son édifice, ayant détruit assez de choses, versé assez de sang, mobilisé assez de cadavres, créé assez de tombeaux pour pouvoir dire pieusement son Exegi monumentum, bien qu’il n’ait pas réussi à cambrioler Paris.
La paix est signée. Mais quoi ! Rome a bien eu les Fourches caudines.
L’assassinat d’une nation est impossible, a dit Hugo, le droit c’est l’astre; il s’éclipse mais il reparaît. Il y aura désormais en Europe deux nations qui seront redoutables : l’une parce qu elle sera victorieuse, l’autre parce quelle sera vaincue.
Après cent trente-et-un jours de siège, le canon s’est lu On va respirer.