VICTOR HUGO
L’idéal va s’appeler Victor Hugo.
Mais, tout d’abord, avant de montrer la fière joie pour Vierge d’étudier les œuvres du génie et l’honneur de les commenter au crayon, un coup d’œil sur sa vie intime.
Dès son arrivée à Paris, M. Urrabieta étant allé avec son fils chez un de leurs parents, M. D. Mariano Urrabieta, 4, passage Saulnier, aux bureaux du Correo de Ultramar, organe dont M. L. Garcia Ramon était l’un des collaborateurs, une mutuelle sympathie s’établit aussitôt entre ce dernier et Daniel.
Les événements de 70 avaient brusquement interrompu leurs entrevues presque journalières. S’étant retrouvés après la tourmente, l'idée vint aux deux jeunes gens de louer en commun, au n° 15 de la rue Richelieu, un logement au sixième étage, sous les toits. La moins
petite pièce servit à la fois d’atelier à l’artiste et de bureau au publiciste et la moins grande, de chambre à coucher, dortoir serait plus juste, car soixante centimètres à peine séparant les deux lits, on pouvait, sans allonger le bras, se serrer la main avant de s’endormir. Restait une troisième pièce, la plus exiguë, qui servit bientôt de cuisine, le travail abondant et ne permettant plus à Daniel de continuer à se rendre rue de Lille, à la gargotte, où l’addition mensuelle atteignait d’ailleurs des totaux de plus en plus élevés, des totaux Evérestiques !
En humeur de réaliser des économies, sérieuses comme toutes les économies, Daniel, sagement résolu à manger désormais chez lui, engagea donc le cuisinier inoccupé d’une de ses tantes, pour quelques temps à Londres.
Des économies ! Ce chef, italien madré, excellent maître-coq mais trop expert à la danse de l’anse et plus somptueux même que Juan Cuchiller, maître des cuisines d’Henri III de Castille, en trois mois, trouva le moyen de ne pas dépenser moins de douze cents francs 1 Pour deux, cuisine salée !
Dans les conventions verbales de l’amicale association, avait, naturellement, été stipulé que jamais, au grand jamais, femme ne franchirait le seuil du logis, clause irrévocable, serment par Santa-Gadea I
Parlons-en, des conventions verbales ; parlons-en, des clauses irrévocables !
Ce que nous n’avons pas dit, ce qu’on a été libre de supposer, c’est qu’en ce ménage d’amis, très sérieux pour tout ce qui touchait au travail, pas du tout sérieux pour le reste, Garcia Ramon représentait le calme, l’esprit critique, le frein, et Daniel, la fantaisie, le charme, l’insouciance, la joie de vivre, en un mot.
Aussi, un jour. . ., non, un soir, le seuil fut-il franchi !
Venue pour ce soir là, Elle devait rester toujours — toujours pour elle, c’est-à-dire jusqu’à sa mort, la pauvre fdle.
Alors, grisette ? Non. Alors, bourgeoise ? Non. Alors, quoi ? Femme, tout simplement, ce qui est plus compliqué que ça n’en a l’air.
La petite créature, fluette, rose avec de grands yeux bleu de ciel, bouche rieuse, nez éveillé et, cas rare sur l’autre versant des Pyrénées, coiffée, blonde chevelure, plusieurs fois rencontrée rue
nimbée d’une de Lille , au
temps où l’on s’y demandait s’il faisait jour ou si c’était l’incendie, sans avoir été remarquée par Daniel, s’était juré ou, ce qui est pire, mis en tête de le conquérir, car il était alors beau comme un jeune dieu.
Nous venons de voir qu’elle avait réussi.
Discrètement, silencieuse, fine, avisée, petit à petit, comme l’oiseau fait son nid, sans trop en avoir l’air, avec, parfois, des airs d’indifférence, elle s’installe, s’installe tout à fait, pour de bon, à telles enseignes qu’elle reçoit un nouveau baptême, d’Euphrasie,
à bon droit jugé discordant et rococo, se muant en Clara, nom qui lui reste.
Intelligente, douée de cet impondérable tact féminin qui, chez Elles, cache bien des défauts et tient lieu de bien des vertus, ayant un instinct artistique particulier, elle sait vite se rendre l’indispensable.
— Clara? Où est Clara?
Clara apporte avec elle le on ne sait quoi, auparavant inconnu, délicats raffinements, frais parfum d’éventail, ordre, harmonie, bienêtre de l’élégance, et des grâces tendres sous l’influence desquelles s’épanouit et s’accroît encore le talent de Vierge, en qui des qualités nouvelles font éclosion, dont la rudesse s’émeut, dont la puissance sait s’adoucir, s’estompant en un demi-jour vaporeux, personnalité s’affirmant chaque jour davantage en un essor toujours plus audacieux, toujours plus personnel, floraison riante, jours printaniers, aurore délicieuse. — Clara, clarté.
oo
Amour ! voilà bien de tes coups I
Vierge, qui a aquarellé son amie assise en un fauteuil, vêtue en page et jouant du violon, tout en chantant des airs du pays, l’hymne de Riego, le Guernikako Arbola d’Iparraguirre, travaille sans relâche, sans perdre une minute, de l’aube au couchant et très souvent du couchant à l’aube, justifiant cette vérité dite par Diderot, que la fécondité est l’une des preuves du génie.
En ce logis touchant au ciel, bien que la voix se contente de monter, on chanta tant de seguidilles, on entonna tant de chorals, on modula tant de vocalises, on battit tant de trilles, on appuya de telles appogiatures, on atteignit à de si hautes tessitures, on fit tellement vrombir ce gros hanneton qu’est la mandoline, on pinça de telle énergie la guitare, on fit cliqueter les castagnettes tant et si bien en la nuit de Réveillon de 1872, que, dans le sabot traditionnel, Daniel, sans y prendre garde et s’apprêtant ainsi à l’illustration de Pablo de Segovie, trouva son congé. Le propriétariat, comme on sait, imbécillise.
Tl y trouva autre chose. Paris, ce même matin-là, Paris, qui s’y connaît, s’émerveillait d’une double page irradiant son Monde Illustré, à savoir un Noël en Espagne qui est une pure merveille, un chef-d’œuvre.
A dater de ce Noël, la réputation de Vierge était faite, éclatante. C’était le succès. La gloire allait venir.
Le « chassé » de la rue Richelieu alla s’établir au 30 de la rue Saint-Marc, mutation à laquelle il gagna un atelier véritable, mais perdit son cher compagnon, Garcia Ramon, qui s’en fut de son côté, ainsi va la vie I
Sur ces entrefaites, la famille Urrabieta revint en France, et, après un premier choc assez dur, malgré quelques remontrances maternelles, en fin de compte, accepta, reconnut le règne
de Clara. Avec un tel fils, le moyen de faire autrement 1 Et le moyen de faire autrement avec aussi gentille créature que cette petite Clara?
Désormais entré dans le mouvement, admis dans le train, Daniel commence d’entendre sonner chez lui, d’y voir d’autres visages que ceux des modèles, d’y recevoir du monde, du vrai monde, quelques journalistes, quelques graveurs, parmi lesquels Bordenave — Avant Nana ? —
et Fortuné Méaulle , maître ès-bois , et même ... et même quelques amateurs.
L’amateur, ce rêve !
Vierge se sent devenir Centre.
Léopold Flameng , le fresquiste improvisé de Villon au Cabaret de Pomme de Pin , qu’on vit jadis rue Vavin, au café Génin, ’aqua-fortiste original de Sauvée ! — Jésus dans la vie moderne, idée depuis exploitée par plusieurs — l’artiste intéressant , dont le millier d’œuvres est l’honneur des cartons qui se respectent , épris de l’art nouveau de Vierge, en parle à Paul Meurice, le lui présente, et celui-ci le conduit chez Hugo, dans la petite maison de 1 avenue d’Eylau, maison de Socrate habitée par Homère.
Le maître, qui s’y connaît en génie, l’accueille en camarade.
Pour Vierge, devant ce radieux, il y a éblouissement. C est le respect d’Otbert devant Job. Il est en présence de Celui-là qui, à
travers la succession des âges , toujours , toujours , comme Rabelais, sera France, ainsi qu’Homère et Eschyle sont Grèce, ainsi que Lucrèce et Juvénal sont Rome, ainsi que Dante est Italie , ainsi que Shakespeare est Angleterre , ainsi que Cervantes est Espagne.
Mais l’élu qui mène la pensée du siècle, la conduit à l’assaut de l’avenir, et dont les conceptions, en dotant l’humanité d’un trésor d’idées nouvelles, ont repeuplé le monde de l’imagination, Victor Hugo, pas du tout solennel, est le plus simple des hommes, simple jusqu’à l’intimidation, très gai, très bon, avec le sourire de Platon.
Et comme Vierge reste muet, Hugo le met à son aise, il cause, évocateur et prophète qui sait tout et, en se jouant, réveille et révèle.
C’est que l’artiste complet, l’artiste universel qu’est Hugo aime ceux-là qu’une Muse a touchés de son aile. — Le premier discours prononcé par lui à la Chambre des Pairs, le 18 février 1846, est-il pas la défense de la Propriété des œuvres d’Art?
Et voici que l’auguste proscrit, qu’en 1871 un nommé Lhorgeryl (ou Laurgerile?) déclarait « ne pas parler français » et qu’un peu plus tard, un nommé Montépain (ou Montespein ?) proposait d’exclure comme indigne d’une Société de Gens-de-Plume, — Rien ne guérit les sots de leur sottise ! — voici que le clairvoyant justicier, que le penseur clément, que le prosateur merveilleux, que le poète fulgurant, voici que l’homme chargé de tant d’outrages et de tant de gloire, en badinant, montre à Vierge les dessins éclos de sa fantaisie, expliquant ses procédés, se révélant familier de toutes les techniques et, tout à coup, lui dit :
— Vous êtes de la maison. Nous allons travailler ensemble. Vous allez m’illustrer. Voulez-vous?
L’illustrer! Voulez-vous?
C’est l’Océan. Mais, pareil à Hokou-saï, Vierge n’a jamais admis de spécialisation, il est prêt.
Et l’envolée commence, commence en 1874 par l’Année terrible, — il en sort! — livre de deuil et de larmes, impartial verdict sur les hommes et les choses, crimes et coupables, rois et massacreurs, traîtres et lâches, hiboux et stercoraires. Tout le passé de Vierge, tout
n’est-ce pas, où toute une armée est conduite par la Mort ?
11 vient de styliser l’histoire moderne, il va maintenant, de fidélité miraculeuse, — après la République, l’oligarchie ; après le peuple, l’aristocratie — faire revivre l’Angleterre de la reine Anne, sotte couronnée descendant à la brute par l’alcool, de myopie physique engendrant cécité morale, ayant ses raisons pour décréter la beauté d’immoralité, volontaire et apathique, toute de contradictions, comme sa devise Bello et Face, contre Louis XIV défendant la liberté européenne, et volant les colonnes d’Hercule pour asservir le monde.
ce que lui a appris Madrid, tout ce que lui a appris Paris, vient concourir à donner une haute portée à sa rêverie positive, vient permettre à son crayon de se montrer aussi généreux que le vers, à son esprit de planer à la hauteur de l’idée, à sa manière de s’élargir assez pour arriver à traduire en chacune de ses compositions la hautaine dédicace du livre : A Paris , Capitale des Peuples.
Comme le poème, ces dessins-là sont a écrits en français ». Il vous souvient du prestigieux cul-de-lampe du titre,
exilant son ami Marlborough, gloire de son règne, et, après dix-sept enfants nés et perdus, mettant à prix la tête du frère qu’elle désire pourtant voir lui succéder.
Et nous assistons à la réalisation de cette improbabilité, des dessins dignes de L’Homme qui rit.
Tenez, passant dans la neige et la nuit, sur mer ou par la lande, à travers la pompe et la lumière, aux infâmes tavernes ou à la cour.
voici Ursus et Josiane, Gwynplaine et Barkilphédro , Dea et lord Clancharlie , tous les sites étonnants , tous les personnages extraordinaires de ce conte prodigieux, aux pages duquel Hugo a résumé l’âme anglo-saxonne, ombre et lumière, grandeur et misère, poésie et cruauté.
Don mystérieux, miracle réel, pour traduire Les Travailleurs de la mer, cet adorable chef-d’œuvre qui, pareil à l’élément, va de la grâce exquise à l’horreur monstrueuse. Vierge semble t’avoir dérobé tes plus secrets secrets, insondable Océan, violant les vertigineuses profondeurs où se meut toute une création fantastique, détrousseur d’impossible. Jamais peut-être le poète du crayon n’a serré d’aussi près le poète de la plume, n’a pénétré sa pensée de plus stricte divination, à toute la ruisselante lumière du style, parfois ajoutant une clarté.
On n’analyse pas un livre d’Hugo, on ne raconte pas des tableaux, mais comprendre ainsi c’est égaler ; se montrer original à côté de tel génie, c’est être doublement original. Créer après Lui, rare puissance.
Puis nous rentrons dans la vie moderne avec YHistoire d’un Crime... Mais regardez l’œuvre de Vierge! Sur cet irréparable Second Empire, comme Pierrot en Don Juan, force nous serait de « dire toujours la même chose parce que c’est toujours la même chose ». N’importe, le stigmate du crayon venant s’ajouter au fer rouge du grand témoin, constitue œuvre utile, justicière, enseignement, vérité. Ce sont choses bonnes à dire au peuple, et c’est une Préface d’Emilio Castelar qui, en 1878, en a présenté la traduction à l’Espagne.
Deux points rapprochent ces deux hommes , unissent leurs esprits.
Tous deux s’amusent, se reposent de leurs travaux en faisant eux-mêmes des meubles, meubles d’art et de luxe, en cette fabrication donnant libre cours à leur imagination à la fois la plus érudite et la plus fantaisiste, inventant des motifs décoratifs nou-
veaux, imprévus et charmants, en même temps que très pratiques, heureuses trouvailles sachant tenir compte de 1 utilité, masquée spirituellement par le beau.
Tous deux ont la même passion à traduire leur rêverie par l’image.
Nous venons de voir Hugo faisant à Vierge l’amical honneur de feuilleter avec lui les croquis « d’un homme qui a autre chose à faire et qui cessent d’être des dessins du moment qu’ils ont la prétention d’en être d, comme il l’écrivit modestement, le 5 octobre 1862, à l’éditeur Castel, qui lui proposait d’en faire un album Préfacé par Théophile Gautier , avec reproductions exécutées par l’ami du poète, Paul Chenay, à qui l’on devait déjà le fac-similé d’une improvisation du maître , John Brown pendu, sombre page dont le retentissement troubla fort le César décembral.
L’album parut, tiré à quatre cents exemplaires, devenu rarissime.
Il appert de son examen qu’Hugo fut un grand coloriste, procédant tantôt par délicates oppositions, tantôt par violents contrastes antithétiques, ayant la lumière, toutes les ombres, tous les clairsobscurs, toutes les demi-teintes, tous les étineellements, possédant au plus haut point le relief, lui, le grand sculpteur de Notre-Dame de Paris, et, comme en 1888 a dit Albert Wolff, lors de l’Exposition de ces dessins à la salle G. Petit, se montrant « supérieur à cette foule « d’artistes qui, après avoir tout appris, demeurent incapables de
« traduire une sensation propre et de marquer de la sorte leurs « œuvres par ce don, qui en fait la valeur et qu’on nomme l’Origi-- « nalité, les dessins de Victor Hugo ne s’appuyant en effet sur aucune « formule transmise, son art, primitif, ne rappelant rien de ce qui « a été fait et s’imposant par le côté général, avec la saveur des 4 vieux airs venus sans effort et défiant les combinaisons musicales, <i dans lesquelles la science tient une place plus grande que la « sensation, artiste primesautier qui devinait le dessin, dont la fac- « ture changeait avec le sujet traité, le côté matériel toujours subor- « donné à l’idée, art surprenant, étrange, qui interdit toute compa- « raison, qui est à Hugo et rien qu’à lui ».
Rien qu’à Hugo et à Vierge , possesseur-né d'une personnelle manière variée à l’infini, protéiforme, mouvante comme les nuages, et devant l’œuvre spontanée duquel on est toujours saisi par l’inoubliable.