CHAPITRE VIII
En dépit de mon malheur, je n'éprouvai, cette nuit-là, que de l'ivresse. Le sentiment du succès m'emplissait l'âme. J'avais navigué dans l'air. J'avais accompli toutes les évolutions que comporte le problème. L'accident lui-même n'était du à aucune cause prévue par les aéronautes de métier.
J'étais monté sans sacrifice de lest; j'étais descendu sans sacrifice de gaz; mes poids déplaçables avaient fonctionné avec un plein effet; on ne pouvait me chicaner le triomphe de mes vols obliques. Personne avant moi n'en avait réalisé de pareils.
Bien entendu, au moment du départ, ou très peu après qu'on a quitté le sol, il arrive parfois qu'on soit obligé de jeter du lest pour équilibrer la machine. Une erreur est chose naturelle, et Ton peut être parti avec un excès de poids. Je
rant pour un autre. L'air est plein de courants variables. En montant, il trouvera soit une brise favorable, soit une région calme. Ce ne sont ici que des considérations pratiques, n'ayant rien à voir avec l'aptitude de l'aéronef à lutter, le cas échéant, contre la brise.
Avant le départ, lors de mon premier voyage, je me demandais si j'aurais le mal de mer. Je prévoyais que de monter et descendre obliquement par le déplacement des poids, ce pourrait être une sensation désagréable. Je m'attendais à beaucoup de « tangage », comme on dit à bord des navires. J'aurais sans doute moins de roulis. Les deux sensations seraient nouvelles en aéronautique, le ballon sphérique ne donnant aucune sensation de mouvement.
- Pourtant, avec mon premier aéronef, la suspension étant très longue et se rapprochant de celle d'un ballon sphérique, je n'eus que très peu de roulis. D'une façon plus générale, bien qu'on ait dit qu'à tel ou tel de mes voyages mon aéronef roulait considérablement, je n'ai jamais, depuis le premier jour, connu le mal de mer. Cela tient peutêtre à ce que, sur l'eau, je suis rarement. sujet à cette disgrâce. Dans ma traversée du Brésil en France, de France aux Etats-Unis, j'ai eu toutes sortes de temps. Une fois, en cours de route pour le Brésil, la tempête fut si violente que le piano à
queue se détacha et cassa la jambe d'une dame. Cependant, je ne fus pas malade.
Je sais bien que ce qu'on éprouve de plus pénible en mer, ce n'est pas tant le mouvement que la petite hésitation du navire avant qu'il tangue, la plongée ou l'ascension malicieuse qui suit, et qui n'est jamais tout à fait la même, le choc qui se produit, soit au creux, soit au sommet de la lame. A tout cela s'ajoutent, pour l'aggraver, les odeurs de peinture, de vernis, de goudron, mêlées aux relents de cuisine, à la chaleur des chaudières, à la puanteur de la fumée, aux émanations de la cale.
A bord d'un aéronef, pas d'odeur. Tout est pur et net. Le tangage même va sans aucune des secousses, aucune des hésitations du navire en mer. Le mouvement a la douceur d'un glissement, sans doute parce que les vagues de l'air opposent une moindre résistance. Moins fréquent que sur mer, le tangage est aussi moins rapide; la plongée se fait sans arrêt brusque; on peut, par la pensée, prévoir le terme de la courbe; et il n'y a pas de choc pour donner à l'eslomac une bizarre sensation de vide. -
Mais ce n'est pas tout. A bord d'un transatlantique, les secousses sont dues principalement à ce que l'avant et l'arrière de la construction géante sortent tour à tour de l'eau pour y replonger.
L'aéronef ne quitte jamais son élément, l'air, dans lequel il ne fait que se balancer.
Cette considération m'amène à la plus remarquable de toutes les sensations de navigation aérienne. A mon premier voyage, j'en fus réellement saisi. Je veux dire la sensation tout h fait neuve de se mouvoir dans une dimension supplémentaire.
L'homme n'a jamais rien connu qui ressemble à la libre existence verticale. Retenu à la surface du sol, il ne fait guère de mouvement vers « en bas » que quand il revient, après une brève escapade vers «en haut », à la surface du sol; nos esprits ne quittent jamais la surface plane même quand nos corps s'élèvent; cela est si vrai que l'aéronaute enlevé par un ballon sphérique n'a aucune sensation de mouvement, mais éprouve l'impression que la terre descend sous lui.
Relativement aux combinaisons de mouvements verticaux et horizontaux, l homme est, dune façon absolue, sans expérience. Donc, comme toutes nos sensations de mouvement s'exercent pratiquement dans deux dimensions, l'extraordinaire nouveauté de la navigation aérienne réside en ceci, qu'elle nous apporte l'expérience non pas, sans doute, de la quatrième dimension, mais de ce qui est, pratiquement, une dimension supplémentaire, la troisième : et le miracle est pareil. En vérité, je ne
saurais dire l'étonnement, la joie, la griserie que procure ce libre mouvement diagonal de lavant, soit en montée, soit en descente, combiné avec de brusques changements horizontaux de direction quand l'aéronef répond à un coup de gouvernail; Les oiseaux doivent éprouver la même sensation quand ils déploient leurs grandes ailes et que leur vol s'infléchit dans le ciel...
Por mares nunca (Tantes navegados!1
Le vers de notre grand poète chantait dans ma mémoire depuis l'enfance. Après la première de mes croisières, je le fis inscrire sur mon drapeau.
Les ballons sphériques m'avaient, il est vrai, préparé à une sensation, à une seule, la sensation de hauteur. 11 est donc curieux que, préparé comme je l'étais à cet égard, je n'aie trouvé d'impressions désagréables que dans le sentiment de la hauteur. Je m'explique.
Les admirables combinaisons nouvelles de mouvements verticaux et horizontaux, qui avaient jusqu'ici échappé aux expériences humaines, ne me causèrent ni surprise ni trouble. De l'avant dressé de mon aéronef, je fendais l'air en diagonale, comme