Par les mers qu'on n'a jamais encore explorées
par une sorte de faculté instinctive. Au contraire, quand je me mouvais horizontalement, pour ainsi dire dans la position naturelle, un coup d'œil jeté sous moi, vers les toits des maisons, me donnait de l'inquiétude.
« Qu'arrivera-t-il si je tombe? » me disais-je. Les toits semblaient si dangereux, avec les cheminées qui les hérissaient! Voilà une pensée qu'on a rarement à bord d'un ballon sphérique : on sait que le danger, dans l'air, n'existe pas ; un grand ballon sphérique ne peut perdre subitement son gaz ni éclater. Mon petit aéronef, lui, avait à supporter la pression non seulement extérieure, mais intérieure, ce qui n'est pas le cas avec un ballon sphérique, on verra pourquoi au chapitre suivant; et la ^moindre déformation du cylindre de mon ballon par suite d'une perte de gaz pouvait m'être fatale.
Tant que je fus au-dessus des toits, j'éprouvai qu'il serait fâcheux de tomber. Mon inquiétude s'évanouit sitôt que j'eus quitté Paris et que je me trouvai flottant au-dessus du Bois de Boulogne. Sous moi semblait se dérouler un vaste, sûr et paisible océan de verdure.
Ce fut dans le prolongement de cette verdure, alors que je dominais la pelouse gazonnée de Longchamps, que mon ballon, ayant perdu beaucoup de'son gaz, commença à se replier sur lui-même.
J'entendis d'abord un bruit. Je levai les yeux et m'aperçus que le long cylindre était en train de se briser. Ma surprise égala mon émotion. Je me demandai ce que je pouvais bien faire.
Je ne trouvais rien. Je pouvais jeter du lest : cela ferait remonter le ballon ; la pression atmosphérique devenant moindre, le gaz en se dilatant, tendrait de nouveau l'enveloppe; le ballon, avec sa rigidité, reprendrait sa solidité. Mais je réfléchis qu'il me faudrait toujours redescendre quand le^ danger se représenterait, aussi grave, plus grave même, à cause de tout le gaz que j'aurais perdu. Je n'avais rien à faire que de redescendre tout de suite.
Je me souviens d'avoir eu cette certitude : « Si le cylindre du ballon continue à se plier, les cordes qui me portent, travaillant à forces inégales, viendront h se rompre une par une tandis que je descends. »
Je ne doutai pas, à ce moment, que je fusse en face de la mort. Eh bien, je le dis franchement, ce que j'éprouvais n'était que de l'attente et de la curiosité.
— Que va-t-il se passer tout à l'heure? pensais-je. Que vais-je voir et savoir dans quelques minutes? Que verrai-je quand je serai mort?
Je tressaillis à la pensée que dans quelques minutes je retrouverais mon père. Vraiment, je crois
qu'en de tels instants il n'y a de place ni pour des regrets ni pour de l'épouvante. L'esprit est trop tendu à regarder devant lui. On n'a peur qu'autant qu'on a encore une chance.