CHAPITRE XII
Ceci m'amène au prix Deutsch, créé en faveur de la navigation aérienne au printemps de 1900. Je pilotais à cette époque mon N° 3, et déjà j'avais eu au moins une occasion d'accomplir, sans m'en douter, le trajet même qui devait être imposé pour cette épreuve, soit : de la Tour Eiffel h la Seine en passant par Bagatelle.
Fondé par M. Deutsch (de la Meurthe), membre de l'Àéro-Club de Paris, le prix, d'une valeur de 100.000 francs, devait être décerné par la Commission Scientifique du Club au premier ballon dirigeable ou aéronef qui, entre le 1er mai et le 1er octobre 1900, 1901, 1902, 1903 ou 1904, s'élèverait du parc d'aérostation de Saint-Cloud, et, sans toucher terre, par ses seuls moyens, après
et les brusques changements météorologiques très fréquents.
Je prévoyais également qu'une fois accompli l'acte formel d'assembler la Commission Scientifique sur un point de la Seine aussi éloigné que Saint-Cloud, un concurrent subirait, en quelque sorte, l'obligation morale de poursuivre son essai, quelle que dût être l'augmentation de la force des courants d'air, et quelque temps qu'il dût rencontrer : pluvieux, sec ou simplement humide.
Qui plus est, l'obligation morale où se trouverait l'aéronaute de poursuivre l'essai contre son propre jugement s'étendrait au cas d'une modification malheureuse dans l'état de l'aéronef lui-même. On ne convoque pas inutilement un corps de personnages éminents sur la berge lointaine d'un fleuve. Dans l'intervalle entre la notification de l'essai et l'essai lui-même, un ballon allongé, si bien surveillé fût-il, pouvait parfaitement perdre, sans qu'on y prît garde, de sa tension. Un essai préliminaire, la veille de l'épreuve, pouvait aisément déranger une machine aussi délicate que le moteur à pétrole du modèle 1900. Je me rendais compte, enfin, qu'une élémentaire courtoisie interdisait presque aux concurrents de réunir la Commission à l'heure qui, justement, convient le mieux pour des essais de dirigeables sur Paris, l'heure calme de l'aurore.
Le duelliste peut se permettre de convoquer ses amis à cette heure sacrée, mais non pas le capitaine d'aéronef.
On remarquera qu'en fondant le prix Santos- Dumoiit avec les 4.000 francs que m'avait accordés r Aéro-Club pour mes travaux de 1900, je n'imposais aucune condition de ce genre. Je ne compliquais l'épreuve ni d'un minimum de vitesse, ni de l'intervention d'une commission spéciale, ni de l'obligation de limiter l'épreuve à un espace de lemps déterminé.
Je savais que, même dans les conditions les plus larges, ce serait beaucoup que de revenir au point de départ après avoir touché au but marqué d'avance, — chose dont on n'avait jamais ouï parler avant 1901.
Les conditions du prix Santos-Dumont laissaient les concurrents libres de choisir les conditions atmosphériques les moins défavorables, et le calme du crépuscule ou celui du petit matin. Je ne voulais pas non plus leur infliger les surprises possibles d'une période d'attente entre-la convocation et la réunion d'une commission scientifique ; ce qui, en effet, me semblait absolument inutile à une époque où l'armée des journalistes d'une capitale est toujours prête à se mobiliser, sans avis préalable, quelle que soit l'heure et quel que soit le lieu, dès qu'il s'agit de cueillir des nouvelles.
Les journalistes de Paris seraient ma commission scientifique.
Comme je m'étais personnellement exclu du concours pour le prix Santos-Dumont, j'étais naturellement désireux de montrer qu'il ne me serait pas impossible d'en réaliser le programme. Mon N° 5 — construit avec le ballon agrandi de mon N° 4, la nouvelle quille, le moteur et le propulseur que j'ai tantôt décrits — était paré pour l'épreuve. Je n'eus qu'à l'y soumettre pour remplir, du premier coup, les conditions du prix que j'avais fondé moimôme.
Ceci se passait le 12 juillet 1901, au lendemain d'une ascension d'essai. A 4 heures 30 du matin, je. conduisis mon aéronef du parc de l' Aéro-Club à l'hippodrome de Longchamps. Sans prendre le temps de solliciter, à ce moment, une autorisation du Jockey-Club — qui n'en mit pas moins à ma disposition, quelques jours plus tard, cet admirable champ libre, — je fis dix fois successivement le tour de Longchamps, en m'arrêtant chaque fois au point que je m'étais fixé d'avance.
Après ces diverses évolutions, qui, toutes ensemble, représentaient un parcours approximatif de 35 kilomètres, je partis pour Puteaux. La promenade était d'environ 3 kilomètres : je la fis en neuf minutes et je retournai à Longchamps.
J'étais si satisfait de la « dirigeabilité » de mon
N° 5 que je cherchai des yeux la Tour Eiffel. Elle avait disparu dans la brume matinale. Mais la direction m'en était connue, et je gouvernai sur elle du mieux qu'il m'était possible.
En dix minutes, j'arrivai à 200 mètres du Champ-
Atterrissage du N° 5 dans les jardins du Trocadéro.
de-Mars. A ce moment, une des cordes manœuvrant le gouvernail se rompit. Il était indispensable de la réparer tout de suite, et, pour cela, de descendre à terre. Avec une aisance parfaite, je tirai le guide-rope en avant, déplaçai mon centre de gravité, pris la diagonale de descente; et, lentement, j'allai atterrir dans les jardins du Trocadéro. De braves ouvriers s'empressaient vers moi
Le N° 5 dans l'espace.
LE PRIX DEUTSGH 175
de toutes les directions. Ils me demandèrent : — Avez- vous besoin de quelque chose?
Oui, j'avais besoin d'une échelle. En moins de temps qu'il n'en faut pour récrire, l'échelle était trouvée, mise en place; deux de ces intelligents et modestes volontaires s'offraient à la maintenir. Je gravis une vingtaine d'échelons et réparai ma corde.
Puis, je repartis, gagnai en diagonale l'altitude de mon choix, contournai la Tour Eiffel dans une large courbe, et revins à Longchamps tout droit, sans autre incident, après un voyage qui, travail de réparation compris, avait duré une heure six minutes. Je m'arrêtai un instante causer; enfin, je repris mon vol pour l'Aérodrome de Saint-Cloud, franchis la Seine à une altitude de 200 mètres, et garai l'aéronef, encore pleinement gonflé, comme j'eusse fait d'un simple automobile.
Accident dans le parc de M. Edmond de Rothschild.