LES AÉRONAUTES PROFESSIONNELS
En 1891, il était décidé que notre famille ferait un voyage à Paris. La perspective me souriait doublement. Paris, dit-on, est le lieu où émigré l'âme des bons Américains lorsqu'ils meurent. Pour moi, tel que m'avaient façonné mes lectures, la France, terre des ancêtres de ipon père, qui y avait fait son éducation d'ingénieur à l'Ecole Centrale, représentait la grandeur même et le progrès.
C'est en France qu'avait été lancé le premier ballon gonflé d'hydrogène, qu'avait navigué dans les airs le premier aéronef avec sa machine h vapeur, son propulseur à hélice et son gouvernail. Naturellement, je me figurais que la question avait notablement avancé depuis qu'en 1852 Henry Giffard, avec un courage égal à sa science, avait démontré de façon magistrale la possibilité de diriger un ballon.
Je me disais : « Je vais à Paris voir des choses nouvelles — ballons dirigeables et automobiles ! »
Donc, un de mes premiers après-midi de liberté, je me débarrassai de ma famille pour faire une reconnaissance. A mon vif étonnement, j'appris qu'il n'existait pas de ballon dirigeable, qu'il n'y avait que des ballons sphériques, comme celui de Charles en 1783! De fait, personne n'avait, après Henry Giffard, poursuivi la recherche d'un ballon allongé actionné par un moteur thermique. L'essai de ballons similaires à moteur électrique, tenté par les frères Tissandier en 1883, avait été repris par deux constructeurs Tannée suivante, et finalement abandonné en 1885. Depuis des années, on n'avait donc vu dans les airs aucun ballon en forme de cigare.
Ceci me rejetait aux ballons sphériques. Je consultai un annuaire de la ville de Paris, et j'y relevai l'adresse d'un aéronaute professionnel, auquel j'allai m'ouvrir de mon dessein.
— Vous voulez faire une ascension? me demanda-t-il d'un air grave. Hum ! hum ! êtes-vous certain d'en avoir le courage? Une ascension en ballon n'est pas si petite affaire, et vous me semblez bien jeune.
Je l'assurai à la fois de ma détermination et de mon courage. Petit à petit, mes arguments l'ébranlèrent; tant qu'à la fin il consentit à me prendre
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pour une courte ascension, qui ne durerait que deux heures au plus, par un bel après-midi bien calme.
— Mes honoraires, ajouta-t-il, seront de 1.200 francs. Puis vous me signerez un contrat par lequel vous déclarerez vous tenir responsable de tout dommage causé à votre personne et à la mienne, au bien des tierces parties, au ballon
, et à ses accessoires. Vous prendrez en outre à votre charge les frais de chemin de fer, pour notre relour et pour le transport du ballon et de sa nacelle, du lieu où nous atterrirons jusqu'à Paris. Je demandai à réfléchir. Pour un jeune homme de dix huit ans, 1.200 francs étaient une grosse somme. Comment,, devant ma famille, justifier une pareille dépense? Et je me tins ce raisonnement :
— Si je risque 1.200 francs pour le plaisir d'un après-midi, je trouverai l'après-midi ou mauvais ou bon. Si je le trouve mauvais, j'aurai risqué mon argent en pure perte; si je le trouve bon, je voudrai récidiver, et n'en aurai pas le moyen.
Le dilemme me décida. Je renonçai, non sans regret, à l'aérostation, et je cherchai un refuge dans l'automobilisme.
Les automobiles étaient encore rares à Paris en 1891 : il me fallut aller à l'usine de Valentigney pour acheter ma première machine, une Peugeot
routière, de la force de trois chevaux et demi.
C'était une curiosité. Il n'y avait encore, à ce moment, ni licence d'automobile, ni examen de chauffeur. Quand nous conduisions la nouvelle invention par les rues de la capitale, c'était à nos risques et périls. Tel était l'intérêt qu'elle provoquait que je ne pouvais stopper sur des places comme celle de l'Opéra, dans la crainte d'amasser la foule et d'arrêter la circulation.
Je devins tout de suite un fervent de l'automobile. Je m'amusai à étudier les organes de la machine, et leur action réciproque. J'appris à la soigner, à la réparer; et lorsque, au bout de quelque sept mois, ma famille rentra au Brésil, j'emportai avec moi ma Peugeot de route.
Je revins à Paris en 1892. Toujours obsédé par mes rêves de ballon, j'allai voir une foule d'autres aéronautes professionnels. Comme le premier, tous me demandèrent des sommes extravagantes, et pour la plus insignifiante des ascensions. Tous prenaient la même attitude. Ils faisaient de l'aérostation un danger et une difficulté, grossissaient à plaisir les risques de corps et de biens. Encore, nonobstant leurs gros prix, ne m'engageaient-ils nullement à conclure. Evidemment, ils étaient décidés à garder l'aérostation pour eux, comme un secret d'Etat. Et la conséquence fut que j'achetai un nouvel automobile.
Vue montrant dans une ascension les difficultés des toits, cheminées, pointes, etc.
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Les choses, je dois le dire, ont singulièrement changé depuis cette époque, grâce à la fondation de l'Àéro-Club de Paris.
La vogue naissait alors des tricycles automobiles. J'en choisis un qui ne me donna jamais d'accident. Mon enthousiasme en fut si grand que j'instituai pour la première fois à Paris des courses de moto tricycles. Je louai pour un après-midi le vélodrome du Parc des Princes, j'organisai une course et j'offris les prix. Les gens « de bon sens » pronostiquèrent un désastre. L'événement devait prouver, à leur satisfaction personnelle, que, fatalement, sur une piste à bicyclettes, étant donnée la rapidité des courbes, les tricycles verseraient et se briseraient. N'en fût-il pas ainsi, l'inclinaison du sol amènerait un arrêt du carburateur, ou gênerait son fonctionnement, et l'arrêt du carburateur sur une courbe rapide aurait pour résultat la chute des tricycles. Les directeurs du Vélodrome, tout en acceptant mon argent, me refusaient la piste pour un après-midi de dimanche. Ils craignaient un fiasco. Le succès de la course, qui fut très vif, les désappointa.
Quand, de nouveau, je fus rentré au Brésil, je regrettai amèrement de n'avoir pas persévéré dans mon projet d'ascension. A cette distance, loin de toutes possibilités aéronautiques, il n'était pas jusqu'aux excessives prétentions des aéronautes
qui ne me parussent d'une importance secondaire. Finalement, un jour de 1897, dans une librairie de Rio où je faisais emplette de livres en vue d'un troisième voyage à Paris, je tombai sur un ouvrage de MM. Lachambre et Machuron, qui venait de paraître : Andrée — Au pôle Nord en ballon.
Je consacrai à la lecture de ce livre les loisirs de la traversée. Il fut pour moi une révélation. Je finis par l'apprendre comme un manuel scolaire. Les détails de construction et de prix m'ouvrirent les yeux. J'y voyais clair, enfin! L'immense ballon d'Andrée — dont une reproduction photographique, sur la couverture, montrait les flancs et le sommet escaladés, comme ceux d'une montagne, par les ouvriers chargés de le vernir, — l'immense ballon, dis-je, n'avait coûté que 40.000 francs à construire et h équiper.
Je décidai, en arrivant à Paris., de laisser de côté les aéronautes pour m'adresser aux constructeurs.
Je tenais tout particulièrement h connaître M. Lachambre, qui avait construit le ballon d'Andrée, et son associé M. Machuron, l'auteur du livre. Je le dis sincèrement, je trouvai chez eux autant que j'espérais. Quand je demandai à M. Lachambre le prix d'une petite promenade en ballon, sa réponse me causa une telle surprise que je le priai de répéter :
— Pour une ascension de trois ou quatre
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heures, cela vous coûtera 250 francs, tous frais payés, y compris le retour du ballon par chemin de fer.
— Et les dégâts, risquai-je?
— Mais, fit-il en riant, nous ne causerons pas de dégâts.
Je traitai l'affaire séance tenante, et M. Machuron accepta de me faire monter avec lui le lendemain.