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CHAPITRE XV

Le 19 octobre 1901, le Santos-Dumont N° 6 ayant été vivement remis en état, je tentai de nouveau l'épreuve du prix Deutsch, et je la gagnai.

La veille, le temps était pitoyable. J'avais néanmoins convoqué la Commission par télégrammes. Le temps s'améliora pendant la nuit; mais les conditions atmosphériques, à 2 heures de l'aprèsmidi, heure fixée pour l'épreuve, étaient quand même si défavorables que, sur les vingt-cinq membres dont se composait la Commissioji, il n'en vint que cinq : M. Deutsch (de la Meurthe), M. de Dion, M. de Fonvielle, M. Besançon et M. Aimé.

Le Bureau central météorologique, consulté à ce moment par téléphone, signala un vent de Sud- Est soufflant à la vitesse de 6 mètres par seconde à l'altitude de la Tour Eiffel. Quand je songe à la

satisfaction que me fit éprouver la vitesse de 7 mètres par seconde obtenue, au calcul de mes amis et au mien, par mon premier aéronef, en 1898, je reste surpris des progrès réalisés dans les trois années qui suivirent : n'allais-je pas tenter la chance d'une course dans un temps limité, par un vent dont la force égalait presque la plus grande vitesse que m'eût donnée mon premier aéronef!

Le départ officiel eut lieu à 2 heures 42 de l'après-midi. Bien que le vent me frappât de côté, avec une tendance à me porter sur la gauche de la Tour Eiffel, je me maintins dans sa ligne directe. J'avançai en élevant graduellement l'aéronef à une altitude de 10 mètres au-dessus de son faîte. Cette manœuvre me faisait perdre du temps; mais elle me prémunissait, dans la mesure du possible, contre tout danger de contact avec la Tour.

La Tour dépassée, je tournai d'un brusque mouvement de gouvernail, et l'aéronef décrivit un demi-cercle autour du paratonnerre, à la distance d'à peu près 50 mètres. 11 était 2 heures 51. En 9 minutes, j'avais accompli un parcours de 5 kilomètres et demi, et effectué mon tournant.

Le retour fut long. Le vent m'était contraire. Jusqu'à la Tour, le moteur s'était bien comporté; mais, comme je la laissais à quelque 500 mètres en arrière, il menaça de s'arrêter. J'eus un instant de grave incertitude. Il fallait prendre une décision

rapide. Au risque de dévier, j'abandonnai momentanément le gouvernail, pour concentrer mon attention sur la manette du carburateur et le levier commandant l'étincelle électrique.

Le moteur, qui s'était presque arrêté, se remit à fonctionner. Je venais d'atteindre le Bois. Là, par un phénomène que connaissent bien tous les aéro- . nautes, la fraîcheur des arbres commença à alourdir progressivement mon ballon. Coïncidence fâcheuse, le moteur, à ce moment, se ralentit encore. De sorte que l'aéronef descendait pendant que la force motrice devenait moindre.

Pour m'opposer à la descente, je dus ramener en arrière le guide-rope et les poids déplaçables. L'aéronef se redressa en diagonale, et ce qui restait d'énergie au propulseur le fit remonter de façon continue.

J'étais arrivé sur la piste du champ de courses d'Auteuil. Je passais au-dessus du public, la pointe avant de l'aéronef déjà dressée très haut, et j'entendais les applaudissements de l'énorme foule, quand, tout à coup, mon capricieux moteur repartit en pleine vitesse. Subitement accéléré, le propulseur, qui se trouvait presque sous l'aéronef, tellement celui-ci s'était dressé, exagéra encore l'inclinaison. Aux applaudissements succédèrent les cris d'alarme. Pour moi, j'étais sans crainte : je dominais les arbres du Bois, et l'on sait qu'ils

m'ont toujours rassuré avec leur molle verdure.

Tout ceci s'était passé très vite, avant qu'il m'eût été possible de revenir, parle jeu des poids et du guide-rope, à la position horizontale. J'étais à une altitude de 150 mètres. Bien entendu, j'aurais pu arrêter la montée diagonale de l'aéronef en ralentissant le moteur, qui le poussait vers le haut . Mais le temps de l'épreuve était complé. Je laissai le moteur à sa vitesse.

Je ne tardai pas à reprendre l'horizontale en portant à l'avant le guide-rope et les poids. Si j'entre dans ces détails, c'est que, sur le moment, plusieurs de mes amis s'imaginèrent qu'il m'arrivait quelque chose de terrible. Je n'eus d'ailleurs pas le temps de gagner une altitude plus basso avant d'atteindre le contrôle d'arrivée sur les terrains de l'Aéro-Club, — ce qui m'eût été facile en ralentissant le moteur. Et c'est pourquoi je passai si haut par-dessus les têtes des juges.

Dans le trajet vers la Tour Eiffel, je n'avais pas regardé une fois les toits de Paris : je flottais sur une mer bleue et blanche, ne voyant rien que le but. Au retour, je ne quittai pas des yeux la verdure du Bois de Boulogne et le fil argenté de la Seine au point où je devais la traverser. Ce fut donc à l'altitude de ISO mètres, et le propulseur en pleine force, que je passai au-dessus de Longchamps, franchis la Seine et continuai h toute

La Tour Eiffel contournée.

vitesse par-dessus les têtes des juges et des spectateurs assemblés sur les terrains de F Aéro-Club. -Il était, à ce moment, 3 heures 11 minutes 30 secondes, ce qui donnait un temps exact de 29 minutes 30 secondes.

Emporté par son élan, l'aéronef passa, comme passe un cheval devant le poteau, comme passe un yacht devant la ligne, comme un automobile continue à fuir après que le jury a noté son temps. Puis, tel le jockey d'un cheval de course, je tournai et revins à l'aérodrome.

Mon guide-rope saisi, j'atterrissais à 3 heures 12 minutes 40 secondes, soit 30 minutes 40 secondes après le départ.

Je ne savais pas encore mon temps exact.

Je criai :

— Ai-je gagné?

Gagnant le prix Deutsch.

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Et la foule de me répondre :

— Oui!

Il y eut quelques personnes pour soutenir que le temps devait m'être compté jusqu'à ma rentrée îi T Aérodrome et non pas jusqu'à mon passage audessus du jury en revenant de la Tour Eiffel. Et je pus croire un moment qu'il était plus difficile de me faire décerner le prix que de le gagner. A la lin, pourtant, le bon sens prévalut. Le montant du prix était de 125. C00 francs. Ne tenant pas à garder cette somme, j'en fis deux parts inégales, dont j'adressai la plus forte, 75.000 francs, au préfet de police, pour les pauvres de Paris ; le reste, je le distribuai à mon personnel, qui m'aidait depuis si longtemps, et au dévouement duquel j'étais heureux d'offrir ce témoignage.

Je reçus, vers la même époque, un autre grand prix, aussi flatteur qu'inattendu : je veux dire une somme de 100 contos (125.000 francs) que m'allouait le gouvernement de mon pays. Avec l'argent, il m'était offert une médaille en or de grand module, très belle, dessinée, frappée et gravée au lîrésil. L'avers représente mon humble personne conduite par la Victoire et couronnée de laurier par une Renommée ailée. Au-dessus d'un soleil levant est gravé, avec la légère variante que j'y avais introduite, et tel qu'il flottait sur la longue flamme de

mon aéronef, le vers de Camoëns : Pot cens nnnea (Tantes navegados! Le revers porte cette inscription : « Le Président de la République des Etats- Unis du Brésil, DrManoël Ferraz de Campos Salles, a fait graver et frapper cette médaille en l'honneur d'Alberto Santos-Dumont, — 19 octobre 1901 ».

Médaille offerte à M. Saxtos-Dumont par le gouvernement de son pays.

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