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REGARD SUR LE PASSÉ ET L'AVENIR

Je ne visais pas le prix Deutsch en commençant à construire des aéronefs; je n'avais donc, après l'avoir gagné, aucune raison d'interrompre mes expériences. Mon premier aéronef était déjà lancé que ni l'Aéro-Club ni le prix Deutsch n'existaient encore. Tous deux, par leur création inopinée, par la juste importance qui s'y attacha, avaient posé subitement devant le public le problème de la navigation aérienne : si subitement, en effet, que je ne m'étais pas trouvé prêt à affronter dans un temps limité une pareille épreuve. Stimulé par le naturel et très vif désir d'une victoire, je m'étais efforcé, à mes frais et risques, de construire rapidement de nouveaux modèles. Je pouvais, maintenant, prendre tout le temps qu'il me fallait pour me perfectionner méthodiquement dans la navigation aérienne.

Supposez que vous achetiez une nouvelle bicyclette, un nouvel automobile : vous aurez à votre service une machine parfaite, sans avoir, si peu que ce soit, partagé les fatigues, connu les déceptions, les faux départs, les recommencements de l'inventeur et du constructeur. Eh bien, malgré tous ces avantages, vous aurez vite fait de vous apercevoir que la possession d'une machine parfaite n'implique pas nécessairement l'assurance que vous allez filer avec elle sur les routes. Vous pouvez, par manque de pratique, tomber de la bicyclette ou renverser l'automobile. La machine est parfaite; mais il faut apprendre à la conduire.

Pour amener à son point de perfection la bicyclette moderne, des milliers d'amateurs, d'inventeurs, d'ingénieurs et de constructeurs ont travaillé plus de vingt-cinq ans, s'essayant sans fin à des innovations dont ils rejetaient, une à une, le plus grand nombre, et, après d'incalculables échecs, arrivant peu à peu, par des demi-succès, à la perfection de l'organisme.

C'est ainsi qu'il en va aujourd'hui avec l'automobile. Qu'on imagine au prix de quelles peines, de quels sacrifices financiers, les ingénieurs et les fabricants l'ont mené, pas à pas, jusqu'aux modèles de course sur route de l'épreuve Paris-Berlin — en cette année 1901 où le seul dirigeable alors existant gagna le prix Deutsch, malgré une limitation

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de temps qui, pour beaucoup de personnes, lui rendait le succès impossible. Cependant, sur les 170 automobiles perfectionnés qui s'inscrivirent pour la course Paris-Berlin, 109 seulement effectuèrent totalement le parcours de la première journée; et de ces 109, il n'y en eut que 26 pour arriver finalement au terme.

Vingt-si* en tout, sur 170 inscrils, pour achever la course ! Et de ces 26 automobiles arrivés à Berlin, combien croit-on firent le voyage sans accident sérieux? Pas un peut-être!

Rien que de très normal là-dedans. On ne s'en doute pas. C'est dans ces conditions qu'une grande invention se développe. Mais que j'aie, moi, une panne dans l'air, je ne puis m'arrèler pour y remédier. Et tout le monde le saura.

Si donc, regardant en arrière, j'examinais mes progrès depuis ce jour de 1898 où mon ballon se pliait au-dessus des terrains de Bagatelle, j'admirais avec quelle rapidité je m'étais laissé entraîner, par l'attention du monde et ma propre ardeur, dans une tâche en somme arbitraire. Au risque de me rompre le cou et en sacrifiant beaucoup d'argent en pure perte," j'avais gagné le prix Deutsch. J'aurais pu arriver aux mêmes résultats par une progression moins forcée et plus raisonnable. J'avais été tout ensemble inventeur, patron, constructeur, aoàateur, mécanicien et capitaine de l'aéronef.

Et chacune de ces qualités suffit seule à vous valoir travail et crédit dans le monde de l'automobile.

Au milieu de tous mes soucis, je me trouvai souvent en. butte à la critique, parce que je choisissais des temps calmes pour mes expériences. Cependant, qui est-ce qui, faisant des expériences sur Paris — comme j'étais tenu d'en faire en m'essayant pour le Prix Deutsch, — ajouterait à ses frais et risques naturels les ennuis de Dieu sait quels procès pour avoir renversé les cheminées d'une capitale sur les têtes d'un peuple de piétons !

Je tâtai, une par une, les compagnies d'assurances. Aucune ne voulut me fournir de tarif pour les dégâts que je pouvais occasionner un jour de vent. Aucune ne voulut me fournir de tarif pour assurer l'aéronef en cas de perte.

Il me parut alors que ce dont j'avais le plus besoin, c'était, purement et simplement, de m'exercer à la navigation aérienne. J'avais progressivement accru la vitesse de mes aéronefs : c'est-à-dire que je ne m'étais occupé que de construction ; et j'avais négligé mon éducation de capitaine.

Un capitaine de navire n'obtient son brevet qu'après des années d'études et d'expériences pratiques dans des emplois subalternes. Le chauffeur sur route, pour obtenir son cerlifîcat, est astreint

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