CHAPITRE XVIII
Dans mes deux expériences préalables, je n'avais guère franchi les limites au delà desquelles la baie de Monaco cesse d'être protégée contre le vent. L'étendue abritée m'offrait un champ assez vaste pour que je pusse m'y exercer au guide-rope et à la direction aérienne. Qui plus est, des centaines d'amis et de curieux sympathiques s'étaient massés sur ses bords, depuis les terrasses de Monte-Carlo jusqu'aux rivages de la Condamine d'une part, et jusqu'aux hauteurs du Vieux Monaco, de l'autre. Tandis que je décrivais des cercles sur la baie, que je montais obliquement, descendais, allais tout droit, m'arrêtais brusquement, tournais et recommençais la manœuvre, leurs applaudissements venaient flatter mon oreille. A ma troisième ascension, je gagnai le large.
Je voguais en pleine, Méditerranée. Le guide-rope me maintenait à une altitude régulière d'environ 50 mètres au-dessus des vagues, comme si, mystérieusement, son extrémité se fût fixée à elles. Dans ces conditions, assuré automatiquement de mon altitude, je trouvai d'étonnantes facilités aux manœuvres de navigation aérienne. Pas de lest à jeter, pas de gaz à abandonner, pas de poids à déplacer, si ce n'est quand je désirais expressément monter ou descendre. La main au gouvernail, ne quittant pas des yeux la pointe lointaine du cap Martin, je n'appartenais qu'au plaisir de me laisser aller au-dessus des vagues.
Je n avais plus à redouter, dans ces solitudes bleues, ni les cheminées de Paris, ni la menace des toits en saillie, ni, comme au bois de Boulogne, les cimes des arbres. Mon propulseur montrait sa force, je n'avais qu'à le laisser faire, à bien tenir ma ligne droite contre le vent, à regarder fuir au loin derrière moi les rivages de la Méditerranée.
Regarder, je le pouvais à loisir. Et je ne tardai pas à apercevoir deux yachts qui venaient vers moi, de la côte. Je remarquai qu'ils voguaient à pleines voiles. Au moment où je passai juste au-dessus d'eux, j'entendis un faible : « Bravo! » et je vis, sur le yacht le plus proche, une gracieuse silhouette féminine agitant un foulard
DANS LES VEtfTS DE LA MÉDITERRANÉE 249
rouge. Je me retournai pour répondre à cette politesse ; et je m'aperçus avec surprise que j'étais déjà loin.
J'étais assez avancé le long de la côte, h michemin environ du Cap Martin. Sur ma tête, l'infini bleu; à mes pieds, la solitude des vagues
De Monte-Carlo au Cap Martin.
crêtées d'écume. En regardant s'en aller, çà et là, les petits bateaux, je me rendis compte que le vent passait à la rafale et qu'il me faudrait tourner dans le vent pour rentrer avec le vent.
Je donnai un coup de barre à bâbord, la main serrée sur le gouvernail. L'aéronef tourna comme un navire. Le vent me portait à la côte, je n'avais plus à me préoccuper que de tenir ma ligne droite.
Presque en aussi peu de temps qu'il en faut pour Técrire, je me retrouvai devant la baie de Monaco. Vivement, d'un coup de gouvernail, j'entrai dans l'anse abritée ; puis, au milieu de mille bravos, j'arrêtai le propulseur, ramenai le poids d'avant, et me laissai porter par la vitesse acquise jusque sur la plate-forme d'atterrissage. L'opération n'offrit aucune difficulté. Sur la large plaie-forme se tenaient mes gens, avec des hommes mis à ma disposition par le prince. Ils saisirent l'aéronef pendant qu'il glissait lentement vers eux, lui firent franchir sans arrêt réel le mur de la digue, puis traverser le boulevard de la Condamine, et enfin l'introduisirent dans l'aérodrome. Ma promenade n'avait pas duré une heure; et j'étais arrivé à quelque cent mètres du Cap Martin.
Cette promenade dégageait pour moi un sens très clair. J'avais d'abord marché contre un vent très fort. J'avais ensuite marché avec lui. On se rendra compte du fait en jetant un coup d'œil sur les deux photographies ci-après (pages 251 et 255) marquées Vent A et Vent B. Prises à des fins purement photographiques par un professionnel de Monte- Carlo, elles sont impartiales.
La figure Vent A me représente quittant la baie de Monaco contre un vent qui chasse en arrière la fumée de deux steamers à l'horizon ;
La figure Vent B a été prise de la côte, avant ma
rencontre des deux yachts qu'on voit très nettement filer dans ma direction.
La solitude où je me trouvai, au cours de cette promenade où, pour la première fois, j'étendais mon rayon d'expériences sur le littoral méditerranéen, ne faisait point partie de mon programme. Pendant que je fabriquais mon hydrogène et que je gonflais mon ballon, plusieurs hautes personnalités m'avaient rendu visite, qui m'avaient offert les moyens dont elles disposaient pour prêter à mes essais un concours appréciable. M. James Gordon Bennett était venu tout exprès de Beaulieu, où son yacht à vapeur Lysistrata était à l'ancre ; M. Eugène Higgins avait déjà plusieurs fois amené de Nice la Varuna] M. Eiffel, de son côté, tenait prêt son joli petit steam-yacht.
L'intention de ces messieurs, comme celle du prince avec sa Princesse Alice, était de suivre l'aéronef dans ses évolutions en Méditerranée, de façon à se trouver sur place en cas d'accident. Un caprice subit détermina cependant ma première ascension avant que les yachts eussent arrêté aucun programme ; la suivante «Jémontra, comme on va le voir, que les capitaines d'aéronefs n'ont pas beaucoup à compter sur ce genre de sauvegarde.
C'est le 12 février 1902 qu'eut lieu cette deuxième ascension. Une chaloupe à vapeur et deux canots à. pétrole, tous trois bons marcheurs, ainsi que trois
bateaux à rames bien équipés-, avaient été placés, à distance les uns des autres, le long de la côte, pour me recueillir si besoin était. La chaloupe à vapeur du prince de Monaco, ayant le prince à son bord, avec le gouverneur général de la principauté et le capitaine de la Princesse Alice, m'avait devancé au large. L'automobile Mors de 40 chevaux de M. Clarence Grey Dinsmore et la Panhard 30 chevaux de M. Isidore Kahenstein devaient suivre la route basse du rivage.
A peine quitté la baie, j'eus vent contraire; je longeai le littoral tout droit, dans la direction de la frontière italienne. Je mis à toute vitesse, pris en main ferme le gouvernail et me laissai aller. Je pouvais voir les lignes irrégulières . de la côte défiler derrière moi sur la gauche. Sur- la route en lacet, les deux automobiles allaient de front avec moi, lancés à une très grande vitesse.
« C'était, dit au reporter d'un journal de Paris l'un des compagnons de M. Dinsmore, tout ce que nous pouvions donner pour suivre l'aéronef à travers les courbés de cette chaussée côtière, si grande était la rapidité de sa marche aérienne. En moins de cinq minutes, il arriva en face* de la villa Camille Blanc, qui se trouve à un kilomètre environ du Cap Martin à vol d'oiseau.
« L'aéronef, à ce moment, était absolument seul. Je ne voyais, entre le Cap Martin et lui, qu'une
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barque à rames, et j'apercevais, très loin, la fumée de la chaloupe du prince. Ce n'était pas un banal spectacle que celui de l'aréonef planant ainsi solitaire sur l'immensité de la mer ».
Le vent, au lieu de décroître, avait augmenté. Çà et là, autour de l'horizon, il chassait les yachts devant lui, en inclinant leurs voiles blanches. La situation m'était nouvelle. Je tournai donc brusquement et pris la direction du retour.
J'avais le vent pour moi, plus fort qu'il n'était tantôt quand je longeais le rivage. Cependant je n'éprouvai pas de difficulté à conduire, et je remarquai avec plaisir qu'ayant ainsi le vent avec lui, l'aéronef perdait de son tangage. Malgré la vitesse que me donnaient le propulseur et le vent arrière, le mouvement, en effet, non seulement n'était pas plus sensible, mais l'était moins qu'auparavant.
Par ailleurs, combien mes sensations étaient différentes de celles que procure le ballon sphérique ! Il est vrai qu'en ballon sphérique l'aréonaute voit fuir la terre sous lui. Mais il sait qu'il est sans pouvoir ; la grande sphère de gaz qui le domine est le jouet dun courant d'air; et il ne peut modifier sa direction de la longueur d'un cheveu. Dans mon aéronef, si je me voyais volant au-dessus de la mer, j'avais en main un gouvernail qui me rendait le maître de ma direction dans cette course splendide. Une ou deux fois, simplement
pour me rendre compte, j'appuyai légèrement sur la barre. Obéissant, l'avant de l'aéronef s'infléchit de l'autre côté, et je me trouvai filant sur une nouvelle route diagonale. Chacune de ces manœuvres ne demandait, au surplus, que quelques instants ; et chaque fois je me remettais en ligne, droit sur l'entrée de la baie. Le vol qui me ramenait à l'aérodrome était celui de l'aigle : je ne devais pas dévier.
Pour les curieux qui attendaient mon retour des terrasses de Monte-Carlo et de Monaco, l'aéronef, ainsi qu'il me le dirent ensuite, grossissait de seconde en seconde, et c'était bien un aigle qui paraissait fondre sur eux. Le vent soufflant vers la terre, ils pouvaient entendre, à une grande distance, le sourd crépitement du moteur. De loin, leurs cris d'encouragement commençaient à m'arriver. Ces cris, presque aussitôt, devinrent plus forts. Autour de la baie, mille mouchoirs s'agitaient. Je donnai vivement un coup de barre. L'aéronef s'élança dans la baie, parmi les bravos et les flot- ** tements de mouchoirs, au moment même où de
grosses gouttes de pluie se mettaient à tomber1.
J'avais d'abord ralenti, puis arrêté le moteur. Comme l'aéronef approchait lentement de la plate-
1. Une demi-heure après la rentrée de l'aéronaute, le vent se mit à souffler avec violence, une tempête se déchaîna et la mer devint très grosse. (Edition parisienne du New-York Herald, 13 février 1902).
forme d'atterrissage, porté par la vitesse acquise, je fis le signal habituel pour que, des bateaux, Ton saisît mon guide-rope. La chaloupe à vapeur du prince, qui avait viré de bord à mi-chemin entre Monte-Carlo et le Cap Martin, après que je l'eus gagnée de Vitesse à la sortie, venait de rentrer dans la baie. Le prince s'y trouvait encore. Il voulut saisir le guide-rope. Les personnes qui l'accompagnaient, ne se doutant ni de son poids, ni de la force avec laquelle l'aéronef le traînait dans l'eau, ne songèrent pas à l'en dissuader. Au lieu de saisir la lourde corde flottante au moment où la chaloupe en marche la dépassait, le prince s'y prit de telle sorte qu'elle le frappa au bras droit et le renversa au fond du petit bateau, lui occasionnant des contusions sérieuses.
Une seconde tentative pour saisir le guide-rope eut plus de succès : l'aéronef fut mené facilement jusqu'à la digue, puis, la digue franchie, jusqu'à son garage. Comme tout ce qui touche à ce nouveau mode de navigation, cette manœuvre particulière était nouvelle. J'allais plus vite qu'il n'y paraissait ; et il arrive souvent qu'on soit renversa par l'aéronef en essayant de le saisir et de l'arrêter, même quand il ne marche plus que par la vitesse acquise. La seule façon de ne pas recevoir un choc trop brusque est de marcher avec l'aéronef et de le retenir graduellement.