‹ Dans l'air;Chapitre 28 sur 35 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

UN ACCIDENT ET SA MORALE

Le 14 février 1902, à deux heures et demie de l'après-midi, le solide aéronef qui avait gagné le prix Deutsch quitta l'aérodrome de la Condamine pour ce qui allait être son dernier voyage.

A peine sortait-il de l'aérodrome qu'il commença à se mal comporter, à plonger lourdement. Il n'était qu'imparfaitement gonflé au départ du garage; par suite, il manquait de force ascensionnelle. Pour garder l'altitude convenable, j'accentuai la diagonale de montée et laissai le propulseur continuer sa poussée ascendante. Si l'aéronef plongeait, c'est, naturellement, qu'il subissait l'effort contraire de la pesanteur.

A l'ombre, dans l'aérodrome, il avait trouvé une atmosphère relativement fraîche. Il était maintenant dehors, au grand soleil. Cette circonstance fut

cause que l'hydrogène avoisinant l'enveloppe de soie se raréfia rapidement. Comme le ballon n'était qu'imparfaitement gonflé en quittant l'aérodrome, l'hydrogène raréfié put se porter sur son point culminant, je veux dire sur son avant dressé. L'inclinaison que je lui avais donnée à dessein en fut exagérée. L'avant du ballon se dressa de plus en plus; il sembla même quelque temps qu'il eût presque pris la position perpendiculaire.

Avant que j'eusse pu corriger les écarts de mon coursier aérien, plusieurs des cordes diagonales, soumises à une pression oblique insolite, avaient commencé à se rompre ; d'autres, notamment celles du gouvernail, s'accrochaient au propulseur.

Si je ne mettais ordre au frottement du propulseur conlre le gréement, l'enveloppe du ballon se déchirerait très vite; le gaz fuirait en masse; je serais violemment précipité dans les flots.

J'arrêtai le moteur. Ma situation devenait celle d'un aéronaute montant un ballon sphérique ordinaire. J'étais à la merci des vents. Ils me portaient vers le rivage. J'irais bientôt me jeter contre les fils télégraphiques, les arbres, les angles des maisons de Monte-Carlo.

Je n'avais qu'un parti à prendre.

Je tirai sur la valve de manœuvre, je laissai fuir une quantité suffisante d'hydrogène, et descendis lentement sur Teau, où l'aéronef s'immergea.

UN ACCIDENT ET SA MORALE

Ballon, quille et moteur furent heureusement repêchés le lendemain et expédiés à Paris pour y être réparés. Ainsi finirent brusquement mes expériences maritimes. Je venais d'apprendre que, si un ballon bien gonflé et muni de bonnes valves n'a rien à craindre d'un déplacement de gaz, mieux vaut êlre assuré et se bien garder contre la possibilité de ce déplacement quand, par suite d'une négligence, on a laissé le ballon sortir imparfaitement gonflé.

C'est pourquoi, depuis lors, dans tous mes aéro nefs, je divise le ballon en compartiments au moyen de cloisons de soie verticales, non vernies.

Accilent de Monte-Carlo {A).

?7l DANS L'ÀHl

Dj ce que ces cloisons ne sont pas vernies, il résulte que le gaz hydrogène passe lentement, en les traversant, d'un compartiment dans un autre de manière à assurer partout une pression égale. VA comme ce n'en sont pas moins des cloisons, elle sont toujours en mesure de prévenir un trop rapide afflux du gaz sur Tune quelconque des extrémités du ballon.

A vrai dire, on ne saurait trop, lorsqu'on fait des expériences de dirigeable, se précautionner contre les petites erreurs et négligences de ses aides. Depuis déjà quatre ans, j'ai quatre hommes h mon service. Ce sont, à leur manière, des hommes compétents, et j'ai en eux toute confiance. Il arriva néanmoins que l'aéronef put quitter l'aérodrome sans être parfaitement gonflé. Imaginez par là le danger que peut courir un expérimentateur avec des subordonnés sans expérience !

Malgré leur grande simplicité mes aéronefs exigent une surveillance continuelle sur certains points capitaux.

Le ballon est-il gonflé à point?

Y a-t-il quelque possibilité de fuite ?

Le gréement est-il en bon élat?

Le moteur marche-t-il convenablement?

Les cordes commandant le gouvernail, le moleur, le water-ballast, les poids déplaçables, fonctionnent-elles librement?

UM ACCIDENT ET SA MORALE

Accident de Monte-Carlo (B).

Le lest a-t-il été exactement pesé?

En tant que machine, l'aéronef ne réclame pas plus de soins qu'un automobile; mais, au point de vue des conséquences, une fidèle et intelligente surveillance est, simplement, d'une impérieuse nécessité. A l'instant où je parle, il y a, sur toutes les routes de France, mille automobiles en panne, et leurs enthousiastes chauffeurs se glissent sous eux, dans la poussière, la clé en main, pour remédier à un accident occasionnel. Ce n'est pas là de quoi faire perdre aux chauffeurs la bonne opinion qu'ils ont de leur

machine. Que le même petit accident arrive h un aéronef, et l'univers en serti probablement informé! *' - 4|

Dans les premières années de mes expériences, je tenais à tout faire par moi-même. Je « pansais » de mes mains mes ballons et mes moteurs. Mes aides actuels comprennent mes ^éfonefs actuels, et, neuf fois sur dix, ils me les remettent en état pour le voyage. D'ailleurs, si je construisais de nouveaux modèles, je serais obligé de les soumettre tous à un nouvel entraînement*, pendant lequel il me faudrait de nouveau soigner moimême mes aéronefs.

Le jour où l'aéronef quitta l'aérodrome imparfaitement gonflé et pesé, la négligence de mes hommes n'en fut pas tant la cause que la situation défectueuse de l'aérodrome. Quelque soin qu'on eût mis à en établir les plans et à le construire, il ne ménageait pas, au dehors, de par sa situation même, un assez grand espace pour lancer l'aéronef et s'assurer si le lest était bien distribué. Cette vérification eût-elle été possible, on se fût avisé à temps qu'il n'était qu'imparfaitement gonflé. *

Eii jetant un regard rétrospectif sur mes diverses expériences, je constate avec étonnement que le plus grand danger que je courus passa inaperçu, même pour moi. C'était à la fin de mon ascension la plus heureuse en Méditerranée, au moment où

UN ACCIDENT ET SA MORALE 279

le prince, en essayant de saisir mon guide-rope, avait été jeté à la renverse au fond de son petit vapeur. J'étais entré dans la baie, après avoir effectué mon retour en longeant la côte, et Ton me tirait vers l'aérodrome. L'aéronef élait descendu très bas sur l'eau; on l'y faisait descendre plus encore en lirant sur le guide-rope, si bien qu'il finit p^r n'être plus qu'à quelques pieds de la cheminée de la chaloupe. Or, cette cheminée crachait des étincelles ardentes! Et de ces étincelles, une seule suffisait pour, en montant, faire une brûlure à mon ballon, enflammer l'hydrogène, et, le ballon et moi, nous réduire en poudre !

Page 1