CHAPITRE III
J'ai gardé le souvenir très net des sensations délicieuses que me procura ma première tentative aérienne.
J'arrivai de bonne heure au parc d'aérostation de Vaugirard, afin de ne rien perdre des préparatifs. Le ballon, d'une capacité de 750 mètres cubes, gisait à plat dans l'herbe. Sur un ordre de M. Lachambre, des ouvriers donnèrent passage au gaz. La chose informe ne tarda pas à devenir une vaste sphère, arrondie dans l'air.
AH heures, les préparatifs étaient terminés. La nacelle se balançait gentiment sous le ballon, que caressait une brise fraîche. Impatient du .départ, je me tenais dans un coin de l'étroite nacelle, debout, un sac de lest à la main. « Lâchez tout! » cria de l'autre coin M. Machuron.
Subitement, le vent s'arrêta de souffler. L'air,
autour de nous, semblait immobile. Nous étions partis, et le courant d'air que nous traversions nous communiquait sa vitesse. 11 n'y avait donc plus de vent pour nous. Et voilà bien le premier grand fait que Ton observe avec les ballons sphériques. Ce mouvement non ressenti de marche et de montée a quelque chose d'infiniment doux. L'illusion est absolue : on croirait non pas que le ballon se meut, mais que la terre se retire de lui et s'abaisse.
Au fond du gouffre, qui déjà se creusait sous nous à 1.500 mètres, la terre, au lieu d'apparaître ronde comme une boule, présentait l'aspect concave d'un bol, par un phénomène de réfraction qui relève sans cesse aux yeux de l'aéronaute le cercle de l'horizon.
Villages et bois, prés et châteaux, défilent en tableaux mouvants, au-dessus desquels les sifflets des locomotives jettent leurs notes aiguës et lointaines. Avec les abois des chiens, ce sont les seuls bruits qu'on perçoive à ces hauteurs. La voix humaine n'arrive pas jusqu'à leurs solitudes sans bornes. Les êtres humains ont l'air de fourmis sur les lignes blanches qui sont des routes; les rangées de maisons paraissent des jouets d'enfants.
Mon regard subissait encore la fascination du spectacle lorsqu'un nuage passa devant le soleil. L'ombre ainsi faite amena un refroidissement du gaz dans le ballon qui, s'étant plissé, se mit à des-
MA P.UEMIÈRE ASCENSION 41
cendre, lentement d'abord, puis avec une vitesse croissante. Pour réagir, nous jetâmes du lest. Et voici la deuxième des grandes observations où Ton est induit avec les ballons sphériques : quelques kilos de sable vous rendent maître de votre altitude!
Nous retrouvâmes notre équilibre au-dessus d'une nappe de nuages. Là, planant à 3.000 mètres environ, nous réjouîmes nos yeux d'un étonnant spectacle. Sur cet écran d'une blancheur éblouissante, le soleil allongeait l'ombre du ballon; et nos profils, fantastiquement agrandis, se projetaient au centre d'un triple arc-en-ciel. Du fait que nous ne voyions plus la terre, toute notion de mouvement était suspendue pour nous. Nous pouvions marcher à la vitesse d'un ouragan et ne pas nous en rendre compte. Nul moyen de connaître la direction que nous avions prise, sinon de descendre et de relever notre position.
Un allègre carillon tinta à nos oreilles. Des. clochers de villages sonnaient Y Angélus de midi. Nous avions emporté un substantiel déjeuner : œufs durs, bœuf et poulet froids, fromage, glaces, fruits, gâteaux, Champagne, café et chartreuse. Rien de délicieux comme un déjeuner semblable, au-dessus des nuages, dans un ballon sphérique. Quelle salle h manger offrirait plus merveilleux décor? La chaleur du soleil mettant les nuages en ébullition, ils lançaient, à l'entour de la table,
des jets irisés de vapeur glacée, comparables à de grandes gerbes d'artifice. De la glace s'éparpillait dans tous les sens, comme par miracle, en ravissantes et menues paillettes blanches. Par instants, des flocons de neige se formaient, spontanément, sous nos yeux, jusque dans nos verres!
J'achevais un verre de liqueur quand le rideau s'abaissa subitement sur cette admirable mise en scène de soleil, de nuages et de ciel bleu. Le baromètre monta rapidement de 5 millimètres, indiquant une brusque rupture d'équilibre et une descente précipitée. Le ballon avait dû se charger de plusieurs kilos de neige : il tombait dans un nuage.
Le brouillard nous enveloppa d'une demi-nuit. Nous distinguions encore notre nacelle, nos instruments, les parties de cordages les plus proches; mais le filet qui nous rattachait au ballon n'était plus visible qu'à une certaine hauteur; le ballon lui-même avait disparu. Ainsi, nous eûmes un moment l'étrange et exquise sensation d'être suspendus dans le vide, sans aucun soutien, d'avoir perdu notre dernier gramme de pesanteur, d'êtie comme emprisonnés dans un néant opaque.
Après quelques minutes d'une chute que nous amortîmes par des jets de lest, nous nous trouvâmes au-dessous des nuages, à une distance de la terre d'environ 300 mètres. Un village fuyait sous nous. Nous fîmes le point et comparâmes
notre carte avec l'immense carte naturelle déroulée sous nos yeux. Bientôt, il nous fut facile d'identifier les routes, les chemins de fer, les villages, les bois. Tout cela accourait vers nous de l'horizon, à la vitesse du vent lui-même.
Le nuage qui avait provoqué notre descente nous annonçait un changement de temps. De petits coups de vent commençaient à pousser le ballon de droite à gauche et de haut en bas. Par intervalles, le guide-rope — une grande corde, longue de 100 mètres, qui flottait hors de la nacelle — venait à toucher le sol. La nacelle ne tarda pas elle-même à raser les cimes des arbres.
Ce qu'on entend par « guide-roper » se présenta ainsi pour moi dans des conditions particulièrement instructives. Nous avions à portée de la main un sac de lest : qu'un obstacle spécial se présentât sur notre route, nous jetions quelques poignées de sable; le ballon se soulevait; Tobstaele était franchi. Plus de 50 mètres de guide-rope traînaient sur le sol derrière nous ; il n'en fallait pas tant pour nous maintenir en équilibre à une altitude de moins de 100 mètres, que nous étions résolus à ne plus dépasser jusqu'à la fin du voyage.
Cette première ascension me permit d'apprécier pleinement l'utilité de ce modeste accessoire du gréement d'un ballon sphérique, sans lequel l'atterrissage présenterait le plus souvent de graves diffi-
cultes. Quand, pour une raison ou pour une autre — dépôt d'humidité sur la surface du ballon, coup de vent de haut en bas, perte accidentelle de gaz, ou, plus fréquemment encore, passage d un nuage devant le soleil, — le ballon redescend à une vitesse inquiétante, le guide-rope, traînant en partie sur le sol, déleste ainsi tout le système d'une partie de son poids, et arrête ou, du moins, ralentit la chute. Dans l'hypothèse contraire, si le ballon manifeste une trop rapide tendance ascensionnelle, cette tendance est contrebalancée par le relèvement du guide-rope, un peu plus de son poids s ajoutant ainsi à ce que pesait, avant la manœuvre, le système flottant.
Cependant, comme toutes les inventions humaines, le guide-rope, s'il a ses avantages, a aussi ses inconvénients. Du fait qu'il traîne sur des surfaces inégales, sur des champs et sur des prairies, sur des collines et sur des vallées, sur des routes et sur des maisons, sur des haies et sur des fils de télégraphe, il imprime au ballon de violentes secousses. Il arrive qu'après s'être embrouillé il se débrouille trop vile, qu'il s'accroche à quelque aspérité du sol ou s'enroule soit au tronc, soit aux branches d'un arbre. 11 ne manquait qu'un incident de ce genre pour compléter mon instruclion.
Comme nous franchissions un petit bouquet d'arbres, une secousse plus forte que les autres me
rejeta en arrière dans la nacelle. Le ballon, arrêté court, se balançait dans les coups de vent, au bout de son guide-rope enroulé à la cime d'un chêne. Nous fûmes un quart d'heure secoués comme un panier à salade et ne nous dégageâmes qu'en jetant une poignée de lest. Le ballon, délesté, fit un bond terrible et s'en alla, comme un boulet, crever les nuages. Nous étions menacés d'atteindre à des hauteurs qui, avec la faible provision de lest dont nous disposions maintenant pour la descente, pouvaient être dangereuses. Il était temps de recourir à des moyens effectifs, d'ouvrir la valve de manœuvre et de laisser fuir du gaz.
Ce fut l'affaire d'une minute. Le ballon se reprit à descendre et le guide-rope retrouva le sol. 11 ne nous restait qu'à terminer là notre partie ; nous étions presque au bout de notre sable.
Quiconque aspire à naviguer en aéronef devrait préalablement s'exercer à quelques atterrissages en ballon sphérique, pour peu qu'il tienne à atterrir sans tout briser à la fois : ballon, quille, moteur, gouvernail, propulseur, cylindres remplis d'eau servant de lest (water-ballast), bidons d'essence.
Pour cette dernière manœuvre, le vent, qui était* assez fort, nous contraignit à chercher un lieu abrité. Du bout de la plaine accourait vers nous un coin de la forêt de Fontainebleau. En quelques instants, au prix de notre dernière poi-
gnée de lest, nous eûmes tourné l'extrémité du bois. Les arbres, maintenant, nous protégeaient contre le vent. Nous jetâmes l'ancre en même temps que nous ouvrions toute grande la valve pour donner une complète issue au gaz.
La double manœuvre nous mit à terre sans le moindre « traînage ». Nous prîmes pied sur le sol ferme et regardâmes mourir le ballon. Allongé " dans le champ, il achevait de perdre son gaz dans des soubresauts convulsifs, comme un grand oiseau meurt en battant des ailes.
Nous fîmes, du ballon expirant, quelques pho-r tographies instantanées; puis nous le pliâmes et l'emballâmes dans la nacelle, son filet plié de même à côté de lui. Le petit coin dont nous avions fait choix pour atterrir se trouvait dépendre du parc du château de La Ferrière, propriété de M. Alphonse de Rothschild. Quelques travailleurs d'un champ voisin furent envoyés au village pour y chercher une voiture. Une demi -heure plus tard, un break arrivait. Nous y plaçâmes tout notre bagage et partîmes pour la gare, distante d'à peu près quatre kilomètres. Là, nous eûmes fort à faire pour mettre à terre le panier avec son contenu, car il pesait 200 kilos. A six heures et demie, nous étions rentrés à Paris. Nous avions effectué un parcours de 100 kilomètres, et passé près de deux heures dans les airs.