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CHAPITRE XXIV

Quand j'eus quitté Monte-Carlo, en février 1902, il m'arriva, de plusieurs points de l'étranger, des invitations à aller produire mes aéronefs. Je reçus en particulier, à Londres, un accueil très cordial de l' Aéro-Club de la Grande-Bretagne, sous les auspices duquel mon N° 6, repêché au fond de la baie de Monaco et remis en état, fut exposé au Crystal Palace.

Vers le même temps, h Saint-Louis, s'organisait pour 1904 une Exposition Universelle. 11 était décidé que des courses d'aéronefs en seraient Tune des attractions caractéristiques. Je fus prié d'aller inspecter les terrains, fournir les données d'une course et conférer sur les conditions avec les organisateurs. Un crédit de 200 . 000 - dollars était affecté aux prix; on annonçait officiellement le

vote de cette somme : il y avait lieu de croire que l'émulation des chercheurs en serait fortement stimulée.

J'arrivai à Saint-Louis dans l'été de 1902, et, de prime abord, je me rendis compte que les magnifiques étendues libres des terrains de l'Exposition constituaient le plus parfait des champs de courses.

L'idée qui prévalait à ce moment dans quelques esprits, c'était que la course s'effectuât sur un trajet de plusieurs centaines de milles : par exemple de Saint-Louis èi Chicago. J'observai que ce serait peu pratique, par la raison bien simple que le public de l'Exposition tiendrait à suivre les péripéties de la course depuis le départ jusqu'à l'ar^ rivée. Mais, en même temps, j'émis l'idée que, sur les terrains dont on disposait, et aux trois sommets d'un triangle équilatéral, l'on construisît trois tours ou trois mâts èi signaux. La course aurait lieu dans ce périmètre. Un parcours relativement réduit de 15 à 20 milles suffirait à fournir, quel que fût le vent, un témoignage décisif de la dirigeabilité; quant à la vitesse, la moyenne obligatoire pourrait être de 50 p. 100 supérieure à celle qui fut imposée h Paris dans l'épreuve du prix Deutsch.

Tel fut mon humble avis. J'estimai de plus que des 200.000 dollars à répartir, il pourrait

en être affecté 100.000 à la création d'un Grand Prix d' Aérostation Dirigeable. C'était, me semblait-il, le seul encouragement de nature h provoquer entre les expérimentateurs l'émulation nécessaire.

Je n'ai jamais cherché à tirer profit de mes aéronefs; mais je me suis toujours offert à concourir pour <Jes prix. Durant mes séjours à Londres et à New-York, avant ma visite à Saint-Louis et après cette visite, il me fut donné à entendre que des concours s'organisaient, que dès prix se créaient, que je pouvais prendre immédiatement mes mesures. Je promis ma participation, bien plus, je transportai mes aéronefs surplace, ce qui m'occasionna des frais et des fatigues. Si les fonds avaient été versés, j'aurais fait de mon mieux pour les gagner. Les fonds se dérobèrent : j'en fus quitte chaque fois pour rentrer à Paris et — - en attendant le grand concours de Saint-Louis — me remettre à l'œuvre chez moi, avec mes propres ressources.

Qu'il s'agisse ou non de prix à gagner, il faut que je travaille. Je me suis adonné à ce genre d 'aérostation; je ne m'arrêterai pas d'y exercer mon activité. Pour cela, ma place est à Paris. Le public de Paris, en particulier le public populaire, est aimable et enthousiaste ; il me connaît, il a confiance en moi. J'y fais, pour mon plaisir, des

ascensions quand bon me semble : c'est la récompense de mies longues et onéreuses recherches.

Toiit change si je vais en Angleterre ou en Amérique. Je veux bien transporter dans l'un ou l'autre pays mes aéronefs, mon personnel, mon appareil à gaz; aller m'y bâtir un garage, m'exposer à briser des machines plus coûteuses qu'aucun automobile : mais à la condition que ce soit pour un but déterminé.

Je dis : « A la condition que ce soit pour un but déterminé ». Car si j'atteins ce but, j'entends que là-dessus tous mes critiques désarment. Autrement, je pourrais aller jusqu'à la lune et en revenir, sans avoir rien fait au jugement de mes critiques ni — dans une moindre mesure peut-être — au sentiment du public qu'ils cherchent à influencer.

C'est là surtout ce qui explique que j'aie tenu à gagner des prix. J'ai toujours pensé qu'un effort spécial, quand il aboutit, ne saurait avoir de plus rationnelle consécration qu'un prix en numéraire L'esprit du public fait les rapprochements qui s'imposent. Quand il voit décerner un prix de valeur, il se dit qu'il a fallu faire quelque chose pour le mériter.

. C'est dans l'espoir d'en mériter un que j'attendis longtemps à Londres et à Néw-York. Cependant, après avoir goûté tous les charmes de la société et

tous les agréments du tourisme, comme on ne passait jamais des paroles aux actes, je revins à mon travail et à mon plaisir, dans ce Paris que j'appelle mon « chez moi ».

Et réellement, il n'est pas, somme toute, de lieu comme Paris pour les expériences d'aéronefs; il n'en est pas où l'expérimentateur, dans ses rapports avec l'autorité, de quelque ordre qu'elle soit, puisse se flatter de trouver des dispositions aussi libérales.

Le développement de l'automobilisme nous en offre une preuve. On admettra, j'imagine, que cette grande industrie, si particulièrement française, aurait eu quelque peine à se développer sans les autorisations de vitesse accordées dans un large esprit par les autorités françaises. Lorsqu'en 1903 l'Angleterre se trouva désignée à son tour pour servir de champ à l'épreuve de la Coupe créée par M. Gordon Bennett, les automobilistes mirent vainement en jeu les plus hautes influences, tant sociales qu'industrielles ; il ne leur fut pas permis un seul jour de fermer au public, pour leur commodité, leurs magnifiques routes. Si bien qu'il fallut transporter la course en Irlande.

En France, et nulle part ailleurs qu'en France, non seulement les pouvoirs publics, mais la grande masse des citoyens, sont tellement pénétrés de l'intérêt qu'il y a pour tous à favoriser le développement

de cette industrie nationale, que, chaque jour de Tannée régulièrement, 10.000 automobiles peuvent sans difficulté circuler sur les routes, à une allure vraiment dangereuse. A Paris spécialement, tel est le nombre de ceux que Ton voit filer à toute vitesse au Bois, sur les avenues, jusque dans les rues, que les- touristes de New- York et de Londres en restent terrifiés. *

Dans le même ordre d'idées, je puis constater à cette place que, malgré les terribles accidents d'aéronefs de l'année 1902, je n'ai pas été une fois, ni d'aucune manière, gêné ou limité dans mes expériences par l'autorité parisienne. Quant au public, où que je descende avec mon aéronef, que ce soit sur les routes suburbaines, dans les jardins privés des grandes villas, dans les avenues, dans les parcs,' sur 4es places publiques de la capitale, je trouve invariablement auprès de lui assistance sympathique, protection et enthousiasme.

Depuis cette première circonstance mémorable où dé grands garçons qui jouaient au cerf-volant a Bagatelle saisirent mon guide-rope et mirent, à m'épargner une chute fâcheuse, autant de. promptitude et d'à-propos qu'ils en avaient mis à saisir l'idée de me tirer contre le vent ; — depuis cette heure critique d'un jour de l'été de 1901 où, tentant pour la première fois la chance du prix Déutsch, je dus redescendre pour réparer mon gouvernail, et

où de braves ouvriers parisiens surent trouver une échelle en moins de temps qu'il n'en faut pour Técrire; — jusqu'aux jours mêmes où nous voici et où, quotidiennement, je vais me promener au Bois sur mon petit n°9, l'amitié de l'intelligente foule parisienne m'est fidèlement restée acquise.

Pour un expérimentateur d'aéronef, c'est, je n'ai pas besoin de le dire, un appoint précieux que la confiance et l'amicale assistance de toute une population. N'a-t-on pas, au-dessus de certaines frontières européennes, tiré des coups de feu sur des ballons sphériques! Pour ma part, je me suis souvent demandé quelle sorte d'accueil rencontreraient mes aéronefs en Angleterre même, dans les districts ruraux.

Ce sont quelques-unes des raisons, parmi cent autres, qui me font trouver à Paris mon « chez-moi » et celui de mon aéronef. Tout enfant, au Brésil, je laissais mon cœur se tourner vers la Ville-Lumière au-dessus de laquelle, en 1783, la première montgolfière avait pris son essor ; où le premier aéronaute a fait sa première ascension; où avait été lancé le premier ballon à l'hydrogène ; où un aéronef avait, pour la première fois, navigué dans l'air, avec sa machine à vapeur, son propulseur à hélice et son gouvernail.

Jeune homme, j'ai effectué à Paris ma première ascension. A Paris, j'ai trouvé des constructeurs

d'aérostats, des fabricants de moteurs, des mécaniciens, tous aussi patients qu'adroits. À Paris, j'ai fait toutes mes premières expériences. A Paris, j'ai gagné le prix Deutsch dans le premier dirigeable qui ait exécuté en temps limité les conditions d'un programme. Et maintenant que j'ai non seulement mon aéronef de course mais mon aéronef de promenade, avec lequel je joue, en quelque sorte, à voler par-dessus les arbres de Paris, c'est à Paris que je goûte aussi, comme ma récompense, la douceur d'être ce qu'une fois Ton m'a reproché : « Un sportsman de Taérostation ».

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