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MON « BRÉSIL », LE PLUS PETIT BALLON SPHÉRIQUE

J'étais tellement féru d'aérostation après ce premier voyage, que j'exprimai à M. Machuron le désir de me faire construire un ballon. 11 approuva mon idée. Il supposait que je voulais un ballon sphérique de dimensions ordinaires et d'une capacité de 500 à 2.000 mètres cubes. On ne s'avisait pas d'en faire de plus petits.

11 n'y a de cela que peu de temps, et il est curieux de constater comme les constructeurs s'obstinaient encore dans l'emploi de matériaux lourds. La moindre nacelle pesait obligatoirement 30 kilos. Il n'y avait rien de léger, ni l'enveloppe, ni le gréement, ni les accessoires.

J'exposai mes idées à M. Machuron. 11 se récria quand je parlai d'un ballon de 100 mètres cubes,

et fait en soie du Japon, de la qualité la plus légère et la plus résistante. M. Lachambre et lui essayèrent de me prouver,. dans leurs ateliers, que je demandais l'impossible.

Que de fois, depuis, on a essayé de me la faire, cette môme preuve! J'y suis habitué, aujourd'hui. Je m'y attends. Tout troublé que j'en fus alors, je persévérai quand même.

MM. Machuron et Lachambre essayèrent de me démontrer que pour qu'un ballon eût de la stabilité il devait avoir du poids. Un ballon de 100 mètres cubes devait, en outre, être plus sensible qu'un grand ballon de dimensions courantes aux mouvements de l'aéronaute dans sa nacelle.

Avec un grand ballon, le centre de gravité pour Taéronaute est comme dans la figure 1, a, ci-contre. L'aéronaute se porte-t-il, par exemple, à la droite de la nacelle (fig. 1; b)\ le centre de gravité du système entier n'en subit pas un déplacement appréciable.

Avec un très petit ballon, le centre de gravité (fig. 2, à) n'est assuré qu'autant que l'aéronaute se tient droit au centre de la nacelle: S'il se porte adroite (fig. 2, b) le centre de gravité.' se déplace, et, cessant de correspondre à l'axe du ballon, le fait osciller dans le même sens.

— Donc, me disaient MM. Machuron et Lachambre, comme il faudra que vous bougiez dans votre nacelle, vous imprimerez par là au ballon un

continuel mouvement d'oscillation et de roulis. — Nous augmenterons en conséquence Jla longueur des cordes de suspension, répliquai-je.

FlG. 1.

Fio. 2.

C'est ce que Ton fit. Et le Brésil montra une stabilité remarquable. *

Quand je portai à M. Lachambre ma légère soie du Japon, il la regarda et me dit : « Elle sera trop faible. » Nous l'essayâmes au dynamomètre et le résultat fut surprenant. A l'épreuve, la soie de

Chine supporte une tension de 1.000 kilos par mètre linéaire: la mince soie du Japon supporta une tension de 700 kilos ; c'est-à-dire qu'elle s'affirma trente fois plus résistante qu'il n'était nécessaire en vertu de la théorie des tensions. Chose étonnante si Ton songe qu'elle ne pèse que 30 grammes par mètre carré. Un fait qui montre à quel point des gens compétents peuvent se tromper quand ils s'en tiennent à des jugements sommaires, c'est que tous mes ballons d'aéronefs sont faits de la même soie; cependant, la pression intérieure qu'ils ont à supporter est énorme, au lieu que les ballons sphériques sont tous munis, dans le bas, d'un orifice qui leur procure un soulagement.

La capacité finalement adoptée pour le Brésilé tant de 113 mètres cubes, ce qui correspond approximativement à 113 mètres carrés de

Le "BfôbiP

surface de soie, r enveloppe entière pesait à peine 3 kil. 500. Les trois couches de vernis firent monter ce poids à 14 kilos.

Le filet, qui pèse souvent une cinquantaine de kilos, ne pesait. que 1 . 800 grammes .

La nacelle, d'un poids minimum ordinaire de 30 kilos, n'en pesait que 6. J'ai, aujourd'hui, à mon petit N° 9, une nacelle dont le poids n'atteint pas 5 kilos. Mon guide-rope, fin, mais très long, puisqu'il mesurait 100 mètres, pesait 8 kilos tout au plus ; sa longueur donnait au Brésil une bonne élasticité. Je remplaçai l'ancre par un grappin en fer de 3 kilos.

En m'attachant ainsi à la légèreté dans tous les détails, je trouvai que le ballon, malgré sa petitesse, aurait assez de force pour m'enlever avec

Première ascension de M. Santos-Dumont avec le " Brésil ".

mon propre poids de 50 kilos et 30 kilos de lest. Et c'est bien dans ces conditions de poids que je fis ma première ascension. Dans une autre circonstance, en présence d'un ministre français curieux de voir le plus petit des ballons sphériques, je ne pris pour ainsi dire pas de lest, 4 ou S kilos seulement et, néanmoins, le ballon dûment pesé, je partis et lis une bonne ascension.

Le Brésil était très maniable dans l'air et très souple. Il était, de plus, facile à emballer après la descente : on a pu dire avec raison que je l'ai porté dans une valise.

Avant la première ascension à bord de mon petit Brésil, j'en fis vingt-cinq ou trente avec des ballons sphériques ordinaires, tout seul, à la fois capitaine et passager unique. M. Lachambre, qui s'était chargé de plusieurs ascensions publiques, me permit d'en faire quelques-unes à sa place. C'est ainsi que je montai en diverses villes de France et de Belgique. J'y prenais plaisir, je m'y formais, j'évitais toute peine à M. Lachambre, je l'indemnisais de tous frais et dommages : la combinaison nous accommodait tous deux.

Je doute que sans ces études et expériences préalables avec un ballon sphérique, un homme ait quelque chance de réussir avec un dirigeable allongé, dont le maniement est beaucoup plus délicat. Avant de s'essayer à conduire un aéronef,

ballon sphérique. La plupart de leurs émules d'aujourd'hui, si dévoués h leur œuvre, se trouvent encore dans les mêmes conditions d'inexpérience. Ainsi s'expliquent pour moi leurs insuccès. Ils sont dans les conditions mômes où serait le premier venu qui, sans avoir jamais quitté la terre ferme ou mis le pied sur un bateau, prétendrait construire et diriger un transatlantique.

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