‹ Dans l'air;Chapitre 6 sur 35 · DANGERS RÉELS ET DANGERS IMAGINAIRES DE L'AÉROSTATION · texte numérisé non relu

DANGERS RÉELS ET DANGERS IMAGINAIRES DE L'AÉROSTATION

Une des plus singulières aventures, du temps où je pratiquais les ballons sphériques, m'arriva juste au-dessus de Paris.

J'étais parti de Vaugirard avec quatre invités dans un grand ballon que je m'étais fait construire le jour où j'en avais eu assez de voyager tout seul dans mon petit Brésil.

Au départ, il semblait y avoir très peu de vent. Nous montâmes lentement, cherchant un courant d'air. A mille mètres, nous ne trouvâmes rien. A 1.500, nous restions presque stationnaires. En jetant encore du lest, nous parvînmes à 2. 000 mètres. A ce moment, une brise vagabonde commença de nous pousser sur le centre de Paris.

Elle nous abandonna au-dessus du Louvre. Nous

descendîmes et... ne rencontrâmes plus que le calme.

Il se produisit alors une chose plaisante. Dans un ciel bleu, sans un nuage, et tout baigné de soleil, où nous arrivaient les lointains abois des chiens de Paris, nous étions immobilisés par le calme ! Nous remontâmes, dans l'espoir d'un courant d'air. Toujours dans le même espoir, nous redescendîmes. Nous ne faisions plus que monter et descendre. Les heures passaient; nous restions suspendus sur Paris.

Nous prîmes d'abord le parti d'en rire. Puis, vint la fatigue. Enfin, presque l'inquiétude. Tellement que j'eus l'idée, à certain moment, d'atterrir dans Paris môme, près de la gare de Lyon, où je découvrais un espace libre. L'opération eût cependant présenté quelque danger, car je ne pouvais compter sur le sang-froid de mes compagnons dans un cas critique. Ils n'avaient pas, en effet, l'habitude de l'aérostation.

Le pis était que nous perdions du gaz. Tandis que nous voguions lentement vers Test, heure par heure, un à un, nos sacs de lest s'étaient vidés. Nous atteignions le bois de Vincennes, que déjà nous en étions à lancer par dessus bord des objets de toute nature, sacs pour le lest, paniers du déjeuner, deux petits pliants légers, deux Kodaks, une boîte de plaques photographiques.

Nous restions cependant très bas; tout au plus dépassions-nous de 300 mètres les cimes des arbres. La descente continuant, il nous vint une vraie peur. Si le guide-rope allait s'enrouler à quelque arbre et nous tenir là pendant des heures? Nous luttions pour garder notre altitude, quand un bizarre petit coup de vent nous envoya pardessus le champ de courses de Vincennes.

— C'est le moment! criai-je à mes compagnons, tenez- vous bien !

En même temps; je fis jouer la soupape. Nous descendîmes rapidement, mais presque sans secousse.

J'ai personnellement éprouvé non seulement de la peur, mais de la souffrance et un réel désespoir, à bord d'un ballon sphérique. Pas souvent, d'ailleurs : car aucun sport n'est plus régulièrement sûr, doux et agréable. S'il offre vraiment quelques dangers, c'est, d'ordinaire, dans l'atterrissage; et le bon aéronaute sait y pourvoir. Quant aux dangers aériens qu'on lui attribue, ce sont dangers... en l'air; car la sécurité dans l'air est normalement parfaite. C'est pourquoi l'incident particulier, très pénible et très angoissant, dont j'ai gardé le souvenir, est d'autant plus remarquable qu'il se produisit à une grande altitude.

Un jour de 1900, à Nice, j'étais parti de la place Masséna, à bord d'un assez grand ballon sphérique,

seul et me proposant d'évoluer quelques heures dans le féerique décor des montagnes et de. la mer.

Il faisait beau. La chute rapide du baromètre indiquait néanmoins un prochain; orage. Un moment, le vent me porta dans la direction de Cimiez; ensuite, comme il menaçait de me chasser vers la pleine mer, je jetai du lest, abandonnai le courant et m'élevai à la hauteur d'à peu près un mille.

Bientôt après, je laissai le ballon redescendre. J 'espérais trouver un courant favorable . A 300 mètres de la terre, non loin du Var, je remarquai que je ne descendais plus. Décidé de toute façon à atterrir sans délai, je fis jouer la valve et j'abandonnai du gaz. C'est ici que l'épreuve devint terrible.

Je né pouvais plus descendre ! Je jetai un coup d'œil au baromètre, et je constatai qu'effçctivement je montais. J'aurais pourtant dû être en descente. Et je sentis au vent, je reconnus à plusieurs signes, que je descendais en effet.

A ma grande inquiétude, je ne découvris que trop tôt d'où venait le mal. Eh dépit de ma descente apparente et continue, j'étais enlevé par une énorme colonne d'air qui montait avec violence. Je descendais en elle et montais avec elle.

J'ouvris de nouveau la valve. Peine inutile. Le baromètre marquait une hauteur croissante; et je pouvais vérifier la chose à la façon dont la terre

s'enfonçait sous moi. Je refermai la valve, pour ne plus sacrifier de gaz. Il n'y avait rien à faire, qu'attendre et voir ce qui arriverait.

La colonne d'air montante m'éleva jusqu'à 3.000 mètres. Je devais me borner à surveiller le baromètre. Au bout d'un laps de temps qui me parut long, il marqua un commencement de descente. Je réaperçus la terre. Je jetai du lest pour adoucir la chute. Bientôt, je vis la tempête heurter les arbres et les petits bois : là-haut, dans la tourmente même, je n'avais rien senti.

Bientôt aussi, comme la descente ne s'arrêtait plus, je pus me rendre compte de la vitesse avec laquelle j'étais emporté latéralement. Et j'apercevais à peine le danger, que j'y entrai. Roulé à une allure vertigineuse, battant les cimes des arbres, menacé à tout instant d'une mort terrible, je lançai mon ancre. Elle s'accrochait aux arbres, aux arbustes, et ne tenait pas. Avec de gros arbres, c'était fait de moi. Par bonheur, je longeais des taillis. Le visage couvert de contusions et de déchirures, les vêtements arrachés du dos, meurtri, courbaturé, craignant le pire, je- ne pouvais rien pour me sauver. Je me considérais comme perdu quand, à ce moment même, le guide-rope, s'enlaçant à un arbre, tint ferme. Je fus précipité hors de la nacelle et, dans ma chute, je m'évanouis. Lorsque je revins à moi, des paysans m'entouraient, qui me regar-

daient. Ils me mirent en état de rentrer à Nice, où je mandai les médecins pour me recoudre.

Durant la période de mes débuts, alors que je faisais volontiers des ascensions publiques pour mon constructeur, j'étais déjà passé par une épreuve analogue, et, cette fois, la nuit. L'ascension avait eu lieu à Péronne, dans le nord de la France, sur la fin d'une journée orageuse. J'étais parti malgré les avertissements d'un tonnerre lointain, par un demi-crépuscule lugubre, et sans tenir compte des protestations de la foule, qui savait que je n'étais pas un aéronaute de métier. On craignait mon inexpérience, et l'on voulait ou me voir renoncer à l'ascension, ou m'obliger à prendre avec moi le constructeur du ballon, organisateur responsable de la fête.

N'écoutant personne, j'étais donc parti comme je l'avais décidé. J'eus vite sujet de regretter ma témérité. J'étais seul, perdu dans les nuages, parmi les éclairs et les grondements du tonnerre ; et la nuit s'épaississait autour de moi.

J'allais, j'allais dans les ténèbres. Je savais que j'allais à une grande vitesse, mais je ne sentais aucun mouvement. J'entendais et recevais l'orage, et c'était tout. J'avais conscience d'un grand danger, mais le danger n'était pas tangible. J'éprouvais une sorte de joie sauvage. Comment dire cela? Comment le décrire? Là-haut, dans la solitude

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noire, dans les éclairs qui la déchiraient, dans le bruit de la foudre, je faisais moi-même partie de la tempête !

Quand j'atterris, le lendemain — après avoir longtemps cherché une altitude supérieure et laissé passer Forage sous moi, — je me trouvai en Belgique. L'aurore était calme, de sorte que mon atterrissage put se faire sans difficulté. Je parle de cette aventure parce qu'il en fut question à l'époque dans les journaux, et pour montrer que l'aérostation de nuit, même par temps d'orage, peut être plus apparemment que réellement dangereuse. Et, vraiment, l'aérostation de nuit a son charme tout à fait propre. On est seul, dans le vide obscur, dans des limbes de ténèbres où l'on semble flotter sans poids, hors du monde, l'âme allégée du fardeau de la matière ! On est heureux, avec cela, quand, de temps à autre, apparaissent des lumières terrestres. On voit un point s'allumer au loin, devant soi. Lentement, il s'épanouit. Là où il n'y avait qu'une lueur, il y a bientôt d'innombrables taches brillantes. Elles courent en lignes, avec, çà et là, des grappes de clartés. On sait qu'on traverse une ville.

Ou bien, on plane sur des campagnes désertes. À peine quelque rougeur se montre par endroits. Quand la lune se lève, on distingue, d'aventure, un mince ruban gris qui se tord ; c'est une rivière

reflétant la clarté de l'astre ou celle des étoiles. Un éclair déchire rombre,.on perçoit faiblement un sifflet rauque : c'est un train qui passe ; les feux de la locomotive illuminent sans doute la fumée au-dessus d'elle.

Ou bien, par mesure de prudence, on jette encore du lest, on s'élève à travers le sombre désert des nuages, dans rémouvant etsplendide embrasement d'un ciel d'étoiles. Là, seul avec les constellations, on attend l'aurore! Et quand vient l'aurore, dans une gloire de rouge, d'or et de pourpre, c'est presque à contre-cœur que Ton cherche la terre. Cependant, c'est un plaisir aussi que l'imprévu de l'atterrissage dans on ne sait quelle partie de l'Europe. Pour beaucoup de gens, l'aérostation n'a pas d'attrait plus grand. L'aéronaute devient explorateur. Etes-vous un jeune homme désireux de courir le monde, de connaître les aventures, de scruter l'inconnu, de compter avec l'inattendu, mais retenu chez lui par sa famille et ses affaires ? Pratiquez le ballon sphérique. A midi, vous déjeunez tranquillement avec les vôtres. A deux heures, vous partez en ballon. Dix minutes plus tard, vous n'êtes plus un citoyen ordinaire, mais un explorateur, un aventurier de la science, aussi sûrement que ceux qui vont geler dans les icebergs du Groenland ou fondre de chaleur sur les rives de corail de l'Inde.

Vous ne savez que vaguement où vous êtes; vous ne pouvez savoir où vous allez; mais cela dépend pour beaucoup de votre volonté, aussi bien que de votre adresse et de votre expérience. Vous avez le choix de l'altitude ; vous êtes maître d'accepter un courant ou d'aller plus haut en chercher un autre. Vous pouvez franchir les nuages, atteindre aux régions où Ton respire l'oxygène des tubes, perdre la vision de la terre, qui disparaît comme en tournant au-dessous de vous, et toute direction alors vous échappe; ou vous pouvez redescendre, suivre la surface du sol, vous aider de votre guide-rope et d'une poignée de sable, pour faire, sans effort, des bonds de géant par-dessus les habitations et les arbres.

Le moment venu d'atterrir, on goûte vraiment une joie d'explorateur à s'en aller parmi des hommes étrangers, comme un dieu sorti d'une machine. En quel pays est-on? En quelle langue, allemande, russe ou norvégienne, obtiendra-t-on une réponse? Des membres de F Aéro-Club ont essuyé des coups de feu en franchissant certaines frontières européennes. D'autres, arrêtés, au moment de l'atterrissage, par quelque bourgmestre ou quelque gouverneur militaire, ont commencé par languir sous l'inculpation d'espionnage — cependant que le télégraphe informait de leur arrestation la capitale lointaine, — pour finir ensuite la

soirée on sablant du Champagne, dans l'enthousiasme d'un mess d'officiers! D'autres même, en de petits coins perdus, ont eu à se défendre contre l'ignorance et la superstition des populations rurales. Telle est la fortune des vents.

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