‹ Dans l'IndeChapitre 2 sur 17 · EN HER. T · texte numérisé non relu

EN HER. T

malgré lui, encore et toujours en élan, pressé de reprendre sa course, d'arriver là-bas, à la rive lointaine du Japon.

A neuf heures, on entend de nouveau la pulsation de rhélicc qui, sans arrêt, va battre encore pendant huit jours.

6 novembre.

Sous la double tente, les soirées sont pénibles : odeurs fades de cigarettes, d'huile de machine. D'ailleurs, on est las de faire les cent pas avec des connaissances de voyage, d'échanger des lieux communs à propos du général Boulanger ou de M. Gladstone, de subir toutes les banalités de cette civilisation. On voudrait fuir le coudoiement de cette foule qui circule sous la lumière Edison^ semblable à toutes les foules d'Hyde-Park ou des Champs-Elysées; grands Anglais corrects qui, par principe, soignent leur digestion et chaque soir, k cette heure, font le cinquième mille de leur pror mehade hygiénique; fonctionnaires français qui fument, accoudés sur les bastingages; flâneurs qui bâillent, étalés sur des chaises longues ; enfants aux jambes nues qui poussent des cerceaux tandis que les mamans brodent, lisent le dernier Besant ou le dernier Maupassant. Du salon des dames partent des airs de valse entendus sur tous les

orgues ambulants de Paris et de Londres, le Beau Danube bleu,, ou bien Sweet Dream faces, ou cet éternel Kathleen Mavourneen qui, malgré la sentimentalité sotte de ses paroles, saisit toujours par sa mélancolie de vieille chanson. Que tout cela est connu!... Et pourtant, on ne peut s'abstraire de toutes ces choses usées.... Vraiment, il faut un effort pour ressaisir par l'imagination l'étrange réalité, pour songer à l'étendue obscure qui nous porte, qui se meut dans la nuit autour des bruits humains, aux trois mille mètres verticaux qui nous séparent de cette terre sous-marine, éternellement opprimée du poids de l'eau noire, à ces fonds inconnus où les choses sont immobiles depuis des milliers de siècles. Mais allez tout à l'arrière et levez la tAte au-dessus de la tente : brusquement les promeneurs disparaissent, les valses cessent, la lumière Edison s'éteint. Un vent violent vous frappe au visage et vous surprend. Tout d'abord, vous ne voyez rien que la noirceur du vide : soudain les grands mâts surgissent avec l'entre-croisement des vergues, leurs immensto lignes géométriques, balancées lentement sur les claires étoiles, sur le fourmillement des poussières cosmiques : une rumeur infinie emplit l'obscurité. A vos pieds, sous un bouillonnement noir, des masses phosphorescentes, des globes bleuâtres fuient, et, battus follement par l'hélice, font une large route laiteuse, un grand

sillon vague dans les ténèbres. Et l'on se croit ^eul sur rénorme chose qui court aveuglément dans Tombre, perdu dans la nuit entre le mystère de cette eau qui couve une vie lumineuse et le mystère de ce ciel où luisent, en taches blanchâtres, les soleils qui ne sont pas encore formés; entre ces deux noirceurs accablantes où flottent les ébauches, venues on ne sait d'où, des mondes et de la vie....

7 noyembre.

Peu de promeneurs sur le pont, ce matin. Toute la journée, de grands mouvements de roulis : le navire se couche lentement à bâbord, se relève, se couche à tribord, et ses trois mâts décrivent une oscillation régulière sur le ciel.... L'énorme bête, dont on perçoit les sourdes pulsations intérieures, tressaille, exulte de ce mouvement puissant et lent, de ce profond balancement rythmique, de cette course en avant dans la lourde houle bleue qui soulève la mer en larges dômes vitreux, de toute cette agitation qui nous vient du sud, des grands espaces d eau qui couvrent tout l'hémisphère austral. Par delà l'épaisseur des bastingages, c'est un tumulte liquide, un fracas joyeux d'écume splendide croulant dans du bleu, de folle poussière blanche étalée en napp:?s frémissantes dans un éblouissement de lumière et oui s'enfuit en sillon

sinueux arec un grand bruit de soie qu'on déchire.

Tout alentour, le disque de la mer, d'un bleu étonnant, tout brûlant par tribord comme une plaque ardente.... Rien que Teau stérile enflammée, livrée à la fureur du soleil embrasant, du Seigneur qui, là-haut, dévore le ciel, peuple l'espace de son rayonnement, rien qu'une splendeur infinie et morne, rien que ces forces brutes, la chaleur et la lumière, rien que des choses étemelles dont l'indifférence accable. Nulle vie. Eux-mêmes, les petits poissons volants semblent des flammes qui rebondissent sur la surface irritée, brusquement dardés comme des traits de feu blanc.

Au bout de plusieurs jours, cet éclat universel attriste et le cœur se serre d'une tristesse invincible. Je conçois les nostalgies de nos marins du Nord condamnés à errer par ces immensités splendides. Ici, l'infini n'a plus rien de vague ou de doux ; il a perdu ce charme mélancolique qui attire et tente, cette tristesse subtile que l'on savoure en en souffrant. Il écrase, il stupéfie. Volontiers on reste immobile avec la sensation toujours présente d'un poids au cœur : on redoute de remuer. C'est une prostration de tout l'être sentant qui ne peut faire effort pour se relever. Le monde intérieur des souvenirs se met à vivre : il grandit, il emplit l'esprit. C'est une obsession amollissante que Ton n'a pas la force de rejeter, un demi-rêve très simple et

EN MER. fl

pourtant lourd d'émotion. Des figui*es apparaissent comme dans une vapeur qui se déchire et se referme : des épaisseurs de feuillage jettent une clarté verte, un coin de route mouillée tourne dans Tombre entre des genêts fleuris, de petits arbres sombres se tordent sur un ciel gris, quelques toits de chaumières luisent, lavés par la pluie... ^

Pourquoi donc aujourd'hui n'ai-je pu chasser la vision d'un coin de cette triste rade de Brest? — Je la vois encore : c'est au dci^i du Portzic. Solitude absolue. Des champs nus, des champs navrés d'hiVdp font des carrés ternes entre de petites haies noires. Le vent vient avec les nuages : ils montent, et, insensiblement, tissent un grand voile pâle sur le ciel. Trois arbres frôlent et froissent leurs grêles ramures. Derrière est le Goulet : que cette eau est froide et grise, tourmentée d'un frisson obscur qui va s'irradiant du point où tremble le morne soleil réfléchi! Un frisson la tourmente entre les deux côtes qui semblent de fer rouillé. Sur ces falaises, pas un détail, pas un accident dans la couleur. Rien que l'âpre et dure silhouette. Sensation profonde de mélancolie amère, non passagère, mais^ élernelle. Ces pierres, ces ajoncs, cetlo eau, ce petit vent glacé, il semble que tout cela ait toujours souffert ainsi, durement et patiemment. Longtemps, longtemps l'eau grise frissonne entre les deux murailles de fer rouillé. Enfin, on remarque une chose étrange : au-

dessus de ce rude promontoire de pierre, très haut dans la pâleur du ciel, il y a comme des flaques et des traînées de sang, des clartés rougeâtres, de mystérieuses lueurs immobiles et ternes. Et Ton comprend que ce sont encore les eaux, mais des eaux infiniment éloignées qui semblent hors de notre monde. Au-dessus pèsent des ténèbres, une cendre froide, épaisse, où la mer lointaine et silencieuse qu'empourpre un soleil invisible, s'enfonce, s'éteint, finit comme une souffrance qui s'absui'be dans le néant.

CEYLAn

9 novembre.

Hier, entre deux parties de palet, une petite girl anglaise, toute pâle et mutine, a promis un sourire au commandant si nous arrivions ce soir à Colombo, et le commandant va gagner son sourire. A cinq heures, des taches brumeuses sont visibles dans Test. Vers six heures, sous un ciel lourd, sous de grands nuages violacés, on aperçoit une terre basse de cocotiers. A mesure qu'on avance, on distingue le peuple des hautes tiges rigides et sveltes, qui, d'un jet oblique, s'élancent dans un épanouissement de palmes. C'est une vaste forél qui parait surgir de la mer. A deux milles de la côte, on n'aperçoit pas encore le sol, mais seulement des masses de verdure sombre, et tout près de la terre, on ne voit encore que cette végétation toutepuissante, regorgeante de force et de sève, la grande végétation équatoriale qui jaillit d'une terre trempée par les orages, et déploie ses vertes palmes dans l'embrasement de l'air.

Nous n'avons pas encore stoppé, et pourtant la sensation du monde équatorial est déjà très nette. Ce n'est pas la limpidité, le bleu fluide de l'Orient classique. L'eau et le ciel ont ici je ne sais quoi de violent et de surchargé. On devine un pays d'orages et de typhons, un monde situé sur la ceinture du globe, en face d'un hémisphère liquide, une nature accablante où le ciel est pi^esque toujours vertical...

Maintenant, la mer s'assombrit, se couvre de rougeurs, de moires mouvantes. Elles s'effacent, et il reste une sombre lueur violette qui palpite sous le ciel tumultueux. Là-haut^ c'est un chaos de lumière et de couleurs; dans l'ouest, un vague rayonnement de rose paisible; à l'orient, d'énormes nuées roulent, s'entassent, s'écroulent en fantastiques amas de violets, de verts, d'oranges enflammés. Puis, tout devenant livide, des amoncellements noirs, des amas de gigantesques formes mortes.

Mais l'eau lourde, huileuse, épanche encore une mystérieuse clarté qui tressaille dans l'espace terne.^ A la surface, un fourmillement d'êtres noirs quî grouillent entre les vagues, sur des pirogues à balanciers, sur des troncs d'arbres creusés, une multitude nue qui glisse, qui se colle aux flancs dii navire avec une clameur assourdissante.... Et rapidement, en deux minutes, tout cela disparaît dans la nuit, nuit impénétrable, étouffante et que vient emplir une lourde, une violente pluie chaude.

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A terre, impossible de rien voir, Tobscur'ité est trop épaisse. Plus loin, à la lueur du gaz, je devine de larges allées droites de terre rouge, bordées de grands jardins et de palmiers. La chaleur, supportable sur l'eau, est accablante ici. L'atmosphère, immobile, chargée de la senteur troublante des fleurs invisibles, pèse sur la ville muette. — Très vite, les pieds nus, silencieusement, des indigènes en étroites robes blanches nous frôlent, passent, disparaissent.... Un monde tout à fait nouveau, tout à fait diflFérent de l'Orient d'Egypte. Oui, on se sent très loin dans ce silence, dans cette nuit, dans ces parfums lourds, dans cette chaleur molle....

V Oriental Hôtel est un vaçte et confortable bâtiment. La propriétaire, une Anglaise fort correcte, m'installe avec des ordres brefs que les serviteurs accueillent par des inclinations muettes de la tète. On me donne une grande chambre blanchie à la chaux ; point de meubles, rien qu'un petit lit de fer, couvert d'une moustiquaire, et un fauteuil profond de paille fraîche où l'on s'affaisse pendant les heures pesantes et silencieuses. Au plafond, une tache bizarre : un petit lézard immobile, puis deux, trois petits lézards immobiles qui me guettent avec des yeux très fins.

Dans les longs couloirs, des nuées de serviteurs

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bengalis et cinghalais, frAles, de figure douce. Ils glissent sans bruit, avec des gestes timides, très respectueux devant les grands et lourds Européens, devant les tranquilles et musculeux Anglais qui, en habit de soirée, le jabot resplendissant, avec une démarche d'êtres supérieurs et inabordables, pénètrent dans la vaste salle à manger.

Elle est très belle, cette salle, toute pleine d'Européens de passage, qui font des taches noires sur la foule blanche des Asiatiques. C'est ici comme un grand buffet posé au carrefour des grand'roules de la terre. A ces tables se rencontrent des voyageurs partis des points opposés du globe,... passagers du Paramatt qui fait route demain pour l'Australie et la Nouvelle-Zélande, militaires français, passagers du Calédonien qui continue ce soir vers Singapour et Saigon, Chinois qui vont visiter l'Europe, Civilians anglais qui vont administrer l'Inde.

En face de moi, quatre compatriotes, riches bourgeois fatigués de la Suisse ou de l'Ecosse, qui vont faire un tour au Japon, Parisiens de naissance et de race, flâneurs du boulevard, abonnés du Figaro, habitués du Palais-Royal, admirateurs de M. Sarcey, républicains et libéraux à la façon de M. Thiers, l'un membre de plusieurs sociétés littéraires, tous les quatre produits typiques de l'éducation française, du lycée, de l'École de droit et du boulevard. Deux d'entre eux ont de la littérature et

de la philosophie : la philosophie de Victor Hugo et de M. Paul Bert. Avec cela une verve un peu amère, mais irillante, un esprit lucide, mais visiblement dérouté par la vue d'un monde qui semble pouvoir se passer de Paris. Pourtant ils ont vite fait de reprendre confiance, et nous engageons ime discussion politique et littéraire, singulièrement intéressanté dans ce milieu, d*abord sur les lois scolaires, puis sur M. Wolf, enfin sur un chroniqueur du Gil Blas. Ils sont là, le geste et la parole rapide, la figure animée et mobile à côté des Anglais pâles et des Cinghalais graciles, agréablement excités, Tun d*eux plus déboutonné, plus épanoui, plus bruyant, plus naturellement heureux, jovial et expansif. Il crie : « A nous les vins généreux ! » Et Ton boit le Champagne dans les grands verres Deux cents convives festoient. Les immenses pankahs se balancent lentement, d'un mouvement régulier et ample, rouges entre les vastes murs de chaux blanche.... Sur les nappes qui resplendissent, une profusion de grandes fleurs sanglantes, et tout autour de nous, l'agitation d'une multitude dé serviteurs cinghalais, très graves, très doux, un peigne d'écaillé blonde posé au haut de leur chignon, sombres dans leurs minces jupes blanches, muets, portés sîins bruit par leurs pieds nus entre les tables fleuries et peuplées de dîneurs.

iO novembre.

Au matin, nous traversons la ville, étonnante ville où Ion ne voit que de la verdure, où les plantes cachent les maisons. L'air est humide et très chaud, profondément pénétré de lumière moite.

Les rues sont les allées d'un grand jardin tropical. Les palmiers, les fougères, les ébéniers, les santals, la cannelle, le camphre, les ananas, les plantes aux sucs violents, les fleurs précieuses y sont chez elles, s'y épanouissent à l'aise, et de toute cette vie végétale sort partout le même grand parfum qui entête.... On songe que cet été est éternel, que, sans arrêt, tous les mois, la chevelure sombre des grands cocotiers se couvre de ces fruits pesants, que cette terre rouge travaille incessamment, que toujours elle pousse en avant ce pullulement de larges fleurs, que toujours ces palmes ont la même splendeur souple et verte. Toutes les tiges ondoient, s'enlacent : rien ne rappelle ici la croissance régulière et lente de nos arbres d'Europe. Les cocotiers ont un éclat et une mollesse de grandes herbes : on dii'ait d'énormes graminées fragiles, pliantes, tout humides de sève, qui auraient démesurément grandi dans une chaude nuit de juin.

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Quelques-uns s'élancent très haut, surgissent audessus du fouillis de tous les autres, avec une courbe flexible, avec un élan fort et svelte, leurs palmes sublimes épanouies largement dans l'éther tiède. Et la route rouge s'allonge entre des monceaux lustrés de palmes retombantes, des masses de végétation sombre où les lames végétales qui débordent font des éclats de lumière verte. Çà et là, de grands étangs d'eau noire, eau qu'on ne voit point, tant la végétation environnante s'y mire avec éclat et précision. De grandes bandes de lotus roses y traînent et ne semblent pas plus réelles que la verte image des palmes reflétées. Çà et là, toute blanche au fond d'un fabuleux jardin, une noble villa couronnée de cocotiers, galeries, vérandas, balustrades, perrons chargés de fleurs enchantées. Timides, grêles, des Cinghalais vont, race délicate et douce, aux grands cheveux d'ébène, aux grands cheveux de femme, race alanguie par le perpétuel été, par l'éternelle lumière humide. Ils vont avec lenteur, leurs sérieuses et placides figures, étrangement exotiques, exprimant une âme inconnue, l'âme qu'a pu former ce monde très éloigné du nôtre.

J'ai pris le train pour Kandy, et j'ai fait en wagon

la connaissance d'un gentleman cinghalais. Très civilisé, ce gentleman^ très correct dans soft veston de tweed qui ferait honneur à un masher de Londres, la boutonnière décorée d'une fleur de gardénia; seulement ses jambes sont serrées dans un fourreau blanc très étroit. Physionomie presque européenne : un Italien plus fin, féminin et basané. Traits osseux, saillants, jolies boucles noires de sa barbe dure et luisante.

Après un quart d'heure de silence, la conversation s'engage comme dans un wagon d'Europe. Il m'offre des allumettes et remarque qu'il fait très chaud. Une phrase sur la température, c'est, en pays anglais, un rite nécessaire et préalable par lequel les ôtres humains entrent en communication. A présent, en quelques mots très précis, il me renseigne sur la population de l'île, sur l'administration, sur les religions. A mesure qu'il va, }C sens combien profonde est chez lui l'empreinte anglaise ; il parle la langue avec une pureté singulière : on ne distingue aucun accent. Il est chré^ tien, avocat, membre du conseil législatif. Sa pitié dédaigneuse pour « Tignorarice et l'idolâtrie » du pauvre paysan cinghalais est digne d'un colon anglais. « Mais dans cinquante ans, dit-il, tout cela aura bien changé; — les chemins de fer ont déjà fait beaucoup de bien, devant eux le pays sauvage recule. — A Colombo, nous voudrions fonder une

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grande université, comme celle de Bombay et de Bénarès, et plus tard, quand nous en serons dignes, avoir notre parlement, une assemblée nationale élue f)ar un suffrage à plusieurs degrés; tout cela, bien entendu, petit à petit et sans nous séparer du grand empire britannique, de l'Angleterre à qui nous devons d'être entrés dans le monde civilisé »• . Il ajoute qu'il est « aryen »; cela est aussi clairet sûr pour lui, qu'il est sûr et clair que je suis Fraur çais. Par suite, il s'estime l'égal de tout Européen, et il est supérieur à beaucoup d'Européens.

Pourtant il est trop anglais; trop visiblement, l'Anglais est, pour lui le modèle idéal de l'humanité. Une copie aussi parfaite n'est pas naturelle. Et puis tout cet étalage européen jure avec sa jupe blanche, avec certaines nuances asiatiques de sa physionomie. De même on aime mieux un Chinois avec une tresse et une robe bleue qu'un Japonais en jaquette et en chapeau nielon. On se défie de l'adresse étonnante avec laquelle les personnages à peau jaune ou à peau noire nous imitent, et on se demande si l'imitation va plus loin que la surface, si le fond ne reste pas mystérieusement mongol ou nègre. Certainement celui-ci travaille à m'étonner ;par la froideur de son débit, par la raideur de son maintien, par la lenteur nonchalante du geste dont il prend une cigarette égyptienne dans son étui d'écaillc blonde^

11 est drôle, ce petit chemin de fer sur lequel compte mon ami l'avocat pour amener la civilisation au fond des forêts de cocotiers; un joli joujou, un gentil chemin de fer de poupée et qui ne doit pas effrayer beaucoup réternelle végétation de Téquateur. La machine ne brûle pas de vilaine houille noire, mais des bois odoriférants. Nous nous faufilons sous les grands arbres, dont les palmes font une voûte verte au-dessus de la ligne. Il y a de charmantes stations qui ne rappellent que de fort loin nos gares de France, petites cabanes toutes roses et bleues de fleurs grimpantes, enfouies sous les grandes plantes lisses. Point de buffet; mais des éphèbes sveltes et bronzés, en robes éclatantes, passent lentement, nous tendent, avec un sourire, des paniers remplis d'ananas, de mangues, de grosses bananes en grappes roses, ou bien de jeunes cocos jaunes qu'ils ouvrent lestement en trois coups de hache et dont on boit à même l'eau fraîche et parfumée.

Nous courons dans le pays bas, humide sous l'interminable forêt marécageuse. Cette terre est une boue végétale qui, infatigablement, enfante ces multitudes de grands arbres primitifs et sauvages. La lumière ne les pénètre pas : leurs verdures

sombres se reflètent dans la noirceur des flaques mornes. Entre leurs troncs serrés Tair obscur dort lourdement. Les pieds dans Teau tiède, la tête dans le feu du soleil, ils jaillissent tout droit d'un fourré de grandes fougères, enlacés, étreints par les lianes vivaces. Là dedans on devine le bourdonnement dense, l'agitation furieuse de myriades d'insectes, la vie violente et simple des premiers âges géologiques quand, après les grandes pluies, les choses organisées sortaient de la terre molle à l'appel du soleil torridc.

Nous traversons le Kelanya-Ganga , un fleuve tout brun qui roule entre de hauts bambous verts; la montée commence, et, presque tout de suite, le paysage change. On sort enfin de l'accablante forêt vierge et l'on entre dans un jardin sauvage coupé de claires et fraîches rizières, constellé de fleurs — des fleurs odorantes du champak et de la frangipane — un jardin de délices où des rochers reposent sous de hautes fougères tremblantes, où de petites huttes moussues, tapies sous les verdures cinghalaises, sont presque invisibles, un Éden où des perruches rayent l'air d'un trait de lumière, où de larges papillons semblent dos flammes qui voltigent, où les arbres sont semés de fruits d'ov^ qv\

les nobles palmes lumineuses font des transparences vertes sur le ciel. Quelquefois les routes apparaissent, dans Téclat des fleurs, comme des rubans rouges, et une extraordinaire senteur tiède, une senteur de serre, monte de cette terre pourprée.

Tout près de nous, demi-cachées par un rideau de lianes, deux hautes masses sombres, ternes comme les rocs, remuent, et je reconnais deux éléphants. Pacifiques, imperturbables, leurs vastes têtes baissées, balayant la ten^e dé leurs trompes pendantes, leurs larges pieds étalés mollement dans la poussière rouge, ils cheminent sans hâte, ils passent comme endormis, berçant de leur mouvement monotone leurs cornacs, qui somnolent aussi. Pourquoi donc saisit-elle ainsi, la soudaine vision de ces monstres, dans le cadre de cette nature équatoriale? Est-ce parce qu'ils sont chez eux dans ces fourrés, parce que Ton sait que là-bas, derrière les montagnes, leurs frères errent encore en liberté, parce qu'ils font partie de ce monde, parce qu'ils sont la manifestation vivante de cette nature, comme ces cocotiers?

Nous montons toujours, accrochés maintenant au flanc des rochers, contournant des précipices. A cette hauteur, la végétation est moins folle et l'homme peut lutter avec elle : les plantations de café et de cacao commencent. A présent, nous dominons un cirque immense qui descend au-dessous

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de nous à des milliers de pieds, vêtu de fougères et de palmiers, un cirque brumeux, une vallce sombre qiii traverse la moitié de File et s'étend jusqu'à Colombo. Dans l'obscurité du fond, ce sont toujours les sauvages forêts humides, les impénétrables forêts ténébreuses d'où s'élève une mystérieuse rumeur de vie. Mais au delà, de l'autre côté de la vallée, les montagnes cinghalaises montent dans le ciel, les. crêtes de pierre, nues sous le soleil,i victorieuses, afiranchies enfin du poids de tant de végétation. ^

Voici Kandy, Tanlique ville indigène, rancicnne capitale des rois cinghalais. Les rois cinghalais... je ne sais pourquoi le mol a pour moi un charme si singulier. N'évoque-t-il pas une féerie paradoxale et délicieuse, une petite cour fantaisiste comme en ont rêvé les poètes? Le vieux palais est là, au bord d'un lac d'eau noire, sous les grands palmiers.

Tout autour de la petite ville endormie au pied des collines douces, des allées heureuses serpentent entre les fleurs.

Près du palais, au bord du lac noir où des cygnes mirent leur splendeur, est un temple bouddhiste, un vieux temple étrange, un peu chinois avec ses toits coniques, ses pavillons ventrus, ses balustrades ouvragées, ses portes gardées par des monstres, un monument bizarre, biscornu, tout blanc dans l'ombre des verdures épaisses. Pourquoi donc ai-je tant de mal à concevoir que ceci est un temple? Du premier coup on devine, on sent qu'une mosquée d'Egypte est un lieu sacre. Mais le monde sémite est voisin du nôtre, il Ta pénétré. Celui-ci en est tout à fait séparé et l'a toujours été. Impossible de le comprendre par sym-

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pathie, de découvrir l'état d'âme habituel de la race qui se perpétue sous ces palmes, et dont les vagues aspirations s'expriment par ces architectures, par la quotidienne offrande des fleurs au Bouddha souriant

D'où viennent-ils et que signifient-ils ces trois monstres inquiétants qui grimacent sur le portique? A quoi rêvent-ils, tout le long du jour, ces moines qui errent sur les parvis de marbre? La tête rasée, les pieds nus, un bras nu sortant de la grande étoffe jaune qui les drape, ils glissent par les couloirs. En voici cinq ou six qui passent sans bruit, éclairant les ombres intérieures de l'éclat doux de leurs robes orange. Ils sourient avec mystère, un sourire d'une douceur et d'un sérieux inexprimables....

Le religieux qui me guide me conduit dans la grande cour centrale, jusqu'au pied du figuier sacré qui fait la sainteté du monastère. C'est un rejeton de l'arbre Bo, qui abrita pendant cinq ans la méditation du divin Çakya-Mouni. Avec une lente inclination le religieux m'en a remis une feuille : à ce moment, j'ai cru saisir ce qu'exprime sa figure, figure pâle de végétarien, immobile et fine, front saillant, lèvres intelligentes, serrées, et toujours ce même demi- sourire si grave et si paisible.

Ils errent, silencieux, parmi les fleurs éternelles, à l'ombre des bambous géants, pourris des

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quelques grains de riz de l'aumône, ou méditent, dans l'ombre fraîche du marbre des couloirs, aux pieds de l'image sereine du grand Bouddha, très différents des hommes qui, en ce moment^ l'œil soucieux, le front plissé, se bousculent dans les brouillards de Broad-Street ou sur le pavé glissant de Paris,

Qu'y a-t-il sous cet immuable sourire? Ji'abbé bouddhiste, supérieur du monastère de Kandy, homme très sage et très savant, qui s'intéresse à notre Europe et juge que par leur positivisme, leur psychologie et leur morale, nos penseurs sont tout près des doctrines du Bouddha, l'abbé Sri-Smangala veut bien causer avec moi pendant une demi-heure. Il m'indique quelques livres spéciaux et me donne une idée de la vie de ces religieux. Mais, en somme, on n'aperçoit que le dehors; on n'arrive pas à pénétrer dans les âmes.

Deux classes de moines : les novices (samanera) ou mendiants proprement dits; les aînés {sramana) ou hommes qui savent contrôler leur volonté. Pour arriver à la conquête de soi-même, qui est l'objet final, le religieux suit les préceptes indiqués dans le Pittri mokkha, le plus vieux des livres sacrés du bouddhisme, et que la plus sévère critique fait remonter à l'an 350 avant notre ère.

Le moine peut posséder huit objets : trois robes, une ceinture, une sébile pour recevoir les aumônes, un rasoir, une aiguille, un filtre pour écarter dç sa boisson les particules de matière organisée, qui

sont sacrées parce qu'elles sont vivantes. Dan» le couvent, toutes les règles qui dictent le détail de cette vie de pauvreté sont scrupuleusement observées : le novice se lève avant l'aurore, lave son linge, balaie les couloirs du temple et la terre autour de l'arbre Bo, puise l'eau de la journée et la filtre. Alors il se retire dans un lieu solitaire et médite : ayant placé des fleurs devant l'arbre sacré, il pense aux grandes vertus du Bouddha et à ses propres défaillances; puis il prend sa sébile et suit son supérieur, qui va mendier. Ils ne demandent rien, mais se tiennent en silence devant les portes. Au retour, le novice lave les pieds de son maître, lave la sébile, fait bouillir le riz, pense à Bouddha, à sa bonté, à sa charité. Une heure après, il allume une lampe et se met à l'étude, copiant des manuscrits, ou bien, assis aux pieds de son supérieur, il reçoit son enseignement et confesse les fautes qu'il a commises pendant la journée.

Les aînés, affranchis du travail manuel, donnent plus de temps à la méditation, non pas à la prière, car le bouddhisme n'invoque point le secours d'une divinité. Pour se soustraire à la douleur, il ne compte que sur soi, usant d'un moyen que recommandèrent aussi Spinoza et les stoïciens, oubliant le moi passager pour contempler l'ensemble des êtres. Ce monde entier, il le contemple par cinq

méditations dont la première s'appelle Mutta bhavana ou réflexion sur l'amour.

Pensant à toutes les créatures vivantes et songeant quelle félicité serait la sienne s'il était luimôme affranchi du chagrin, de la passion, des mauvais désirs, il souhaite à tous les êtres cette félicité. Puis, à l'endroit de ses ennemis, ne se souvenant que de leurs bonnes actions, il s'efforce en toute sincérité de leur souhaiter tout le bien qu'il pourrait chercher pour lui-mftme.

La seconde méditation (Karuna bhavana) est celle de la pitié. — Pensant à tous les êtres qui souffrent et s'efforçant de concevoir leur douleur, il tâche d'y compatir et d'éveiller en soi le chagrin des autres.

La troisième est la méditation sur la joie (Mudù tha bhavana). Pensant à tous les êtres qui sont heureux ou qui croient l'être, le religieux se figure le bonheur des autres et se réjouit de leur joie.

La quatrième méditation (Asuba bhavana) est celle de l'impureté. Pensant à la bassesse et aux souillures des corps, aux horreurs de la maladie, le moine se dit que toutes ces misères passent comme l'écume de la mer, qu'elles n'existent que par l'éternelle succession des naissances et des morts, et que cette succession n'est qu'une appa rcnce.

Enfin, arrive la méditation sur la sérénité (Upeskha bhavanà). Pensant à toutes les choses que les hommes tiennent pour bonnes ou mauvaises et qui toutes sont passagères, au pouvoir et à la dépendance, à Tamour et à la haine, à la richesse et à la pauvreté, à la renommée et au mépris, à la jeunesse et à la beauté, à la décrépitude et à la maladie, il les contemple avec une indifférence invincible, avec une sérénité absolue.

Cent vingt moines dans le monastère : le couvent est une institution savante et de plus légale, respectée comme autrefois une grande abbaye, Citeaux ou Saint-Germain au moyen âge. J'ai vu la bibliothèque, une salle retirée qui s'élève en dôme, où les palmes manuscrites sont enveloppées de linge. Dans un coin, des novices japonais lisaient, venus en pèlerins et en étudiants de l'autre bout du monde bouddhiste. On m'a montré un beau livre rouge qui contient les trois pitakas ou écritures sacrées des bouddhistes du sud. Sur la première page on lit :

Au très révérend Sri Weligama, supérieur du monastère de Kandy, en témoignage de respect^

Edouard, prince de Galles.

Vers cinq heures, le soleil est plus doux. Je quitte le temple, pressé de me perdre un peu dans cette nature équatoriale. On ne voit qu'elle ici, et devant sa grandeur on est peu curieux des hommes et des coutumes. D'où vient donc son tout-puissant attrait? Est-ce que nos ancêtres lointains, les premiers ôtres qui eurent la forme humaine, apparurent dans un monde semblable à celui-ci, lorsque les gi*andes fougères couvraient encore les continents? Est-ce que leurs instincts, endormis depuis des milliers de siècles, se remettent à vivre en nous au spectacle des choses qui leur furent familières?

Je suis une route déserte, entre des haies constellées d'étoiles bleues, jaunes, rouges, chargées d'énormes fleurs resplendissantes, aux pétales raides et satinés, sauvages ici, mais plus belles que dans les serres des rois. De cette floraison somptueuse, montent follement de hautes tiges souples, caoutchouc, bambou chinois, pesantes palmes, longues de dix pieds. A gauche, au-dessous de la route, un bois de cocotier dévale, et les troncs droits^ serrés, couronnés d'un large bouquet de

palmes raides, semblent une armée de jeunes hommes fiers et primitifs, la tôte hérissée de grandes plumes sauvages. Us sont là par milliers, Taisselle des branches chargée de jeunes cocos dont on devine la mollesse et la fraîcheur. Rien de puissant comme les jets parallèles, la montée rigide de leurs colonnes. On sent la violence de la force organisatrice qui les dresse hors du sol, la succion de la terre et de Teau par leurs racines» le pullulement dans la chaleur du monde végétal. D'autres arbres portent des fruits verts, écailleux, gros comme des tètes d'hommes. Je reconnais l'arbre à pain, le jaquier. Voici le cacao, le café, le manguier, la muscade, la cannelle, l'acajou, d'impénétrables fourrés d'essences inconnues d'où surgissent en gerbes vingt espèces de palmiers, non pas raides, solitaires, poudreux, comme les palmiers d'Egypte, mais souples, lisses, herbeux comme les enfants de l'équateur humide. Du pied, l'on touche l'herbe verte qui borde la route, et aussitôt on la voit remuer, se crisper, jaunir par grandes plaques. C'est ici la plus grande intensité de la vie végétale. Elle frémit dans ces sensitives, elle se raidit dans ces grosses lianes qui, projetées des plus hauts arbres, descendent à terre en rideaux tendus, elle flambe dans ces feuilles rouges, dans l'éclat de ces fleurs vénéneuses allumées dans la verdure. Au milieu de cette folie des plantes^ la

GEYLÂN. 35

route s'allonge, toujours pourprée. — En bas, aperçue par instants, entre les colonnes des cocotiers qui descendent, une large rivière jaune, roulant avec véhémence, et au loin, dans le nord, noyé sous une marée de nuées grises, le déroulement vaporeux des montagnes. Là-bas, c'est le pays vierge où errent encore l'éléphant sauvage,, parent du mammouth disparu, et le veddah, dernier survivant des hommes préhistoriques.

Quelques Cinghalais passent, des hommes vêtus d'un long jupon noué aux reins, le torse nu, les cheveux relevés en chignon, sveltes, bronzés, et des femmes gracieusement drapées, le bras levé, demi-ployé, s'abritent la tète d'une grande feuille raide qui leur sert de parasol. Une, au torse grec, aux traits aryens, sa peau de bronze mate sur la pourpre de son pagne, avec un geste classique, pose un vase sur son épaule. — Passe en file indienne une famille qui semble rentrer de la chasse. En tète, l'homme en jupon rouge, un long fusil mince à la main, avance à petits pas timides. La femme suit; derrière, trottent deux petits garçons tout grêles, tout nus, et le premier tient le gibier par la patte, une pauvre petite perruche jaune dont la jolie tête pend, les yeux fermés par la mort. Population heureuse et pacifique qui se perpétue sous les grandes palmes, qui trouve une nourriture (acilc dans le coco ou l'arbre à pain. Une famille

^ DANS i;iN{)E.

possède un cocotier, vit à son ombre, vil de ses fruits, lis vont demi-nus, avec grâce et lenteur, «juriHit aux passants, peignant éternellement leur chevet J 'c d'un peigne d'écaillé blonde. A toutes les fontaines, des baigneurs s'ébattent ou flûnent dans la fraîcheur, dans l'ombre verte des feuillages. Population heureuse, paresseuse existence qui fait songer au divin poème de Tennyson, aux pâles mangeurs de lotos, tout entière passée dans la sieste et la rêverie. Leur religion est digne d'eux, toute simple et calme. Elle ne porte pas aux mouvements passionnés du cœur comme le christianisme, elle ne conduit pas à l'écrasante méditation métaphysique, aux rites lyranniques, aux pratiques folles comme le brahmanisme de l'Inde. Certes, il y a de la grande métaphysique dans le bouddhisme et que les prêtres cinghalais connaissent. Elle n'inquiète pas le peuple. Vivre paisiblement, s'incliner le soir en jetant les grandes fleurs de frangipane aux pieds du Bouddha souriant, la religion ne leur commande rien d'autre. L'homme est très doux ici, très alangui, dominé par l'accablante nature, par le soleil de feu, par la regorgeante végétation. Il ne se révolte pas, il ne lutte pas contre le développement indifférent et rival des choses. Point de combat tragique, nul effort pour vivre, rien de ce déploiement de volonté par lequel l'homme affirme sa dignité et se pose comme une

force devant la force du monde matériel. Ici, les destinées sont toutes pareilles. Chacun végète au milieu des fleurs, avec moins de puissance que les fleurs, assoupi dans me demi-torpeur par la tiédeur de Tair, par les parfums qui énervent.

A présent la route tourne, revient vers Kandy, longeant le sommet d'un plateau, toujours sous les verdures épaisses. D'un côté, une jungle dense, ténébreuse, pleine de singes; à gauche, la vallée vaporeuse terminée tout là-bas par un peuple fantôme de crêtes et de sommets. Brusquement, sans qu'on ait vu de crépuscule, la nuit tombe, et les forêts et les horizons s'engloutissent dans l'ombre subite comme un songe lumineux qui fond tout entier....

Maintenant, toutes les étoiles de l'équateur s'allument. — Un grand silence où remuent quelques bruits tristes, bourdonnements d'insectes, hululements grêles et plaintifs, sortis des forêts invisibles. Ces minutes sont chargées d'une mélancolie indicible et voluptueuse : certaines suites de sons serrent ainsi le cœur, sans qu'on sache pourquoi, traversent l'âme de ce tressaillement étrange et profond. Tout d'un coup, on se sent si loin, si perdu dans le calme indifférent de cette nature immense. On se détache du groupe naturel auquel on appartient, patrie, société, famille : l'illusion qui fait la vie se défait, et l'on se retrouve seul,

apparition sortie pour un instant de la nuit, agitée sur la surface de Tôtre incompréhensible.

Des millions d'étoiles, d'étoiles vivantes emplissent Tespace de leur frissonnement. En bas, les silhouettes silencieuses, les fantômes géants des fougères et des arbres inconnus semblent un rêve. L'air est plein du bruissement des grands insectes du sud. Dans les ténèbres des mouches de feu zig- :çaguent, et l'on se penche pour saisir très loin, à peine perceptible, une musique sauvage, une son nerie étrangement rythmée de trompettes et de gongs, annonçant l'offrande des fleurs dans quelque temple de village perdu.

Comme j'approche de Kandy, la route se peuple. Dans la nuit, des hommes et des femmes se pressent vers la ville. Là-bas, dans le silence, l'étonnante mélopée bouddhiste les appelle à travers la jungle, et ils sont sortis je ne sais d'où, de toutes lespetitesi cases dispersées dans les fourrés, cachées sous les grandes plantes.

Vite, mêlé aux bandes silencieuses des fidèles chargés de fleurs, je traverse Kandy presque invisible dans la nuit épaisse. Nul autre bruit que la pulsation des gongs qui emplit la ville. A côté de l'étang noir, sur le grand portique, les monstres veillent toujours et l'entrée des jardins est gardée par des prêtres silencieux qui, sans un geste, re-

fc

çoivcnt les offrandes. Nous passons sous une grille d'argent, et nous voici dans l'ombre d'une grande salle où de petites lampes sacrées font des lumières mystérieuses. Des parfums montent de cent cassolettes, s'épandent en nappes bleuâtres qui flottent immobiles, et cet encens lourd, assoupissant, donne à toute la scène je ne sais quoi d'irréel et de fantastique. Çà et là, demi-visibles dans l'obscurité, des silhouettes inquiétantes de grands Bouddhas, Bouddhas couchés. Bouddhas accroupis, qui reposent au-dessus des fleurs.

Nous montons un escalier ténébreux, bordé de fresques vagues où des démons s'agitent confusément parmi les flammes. En haut, debout, derrière une balustrade d'argent, les prêtres reçoivent les fleurs que le peuple dévot dépose sur une grande table. Devant la foule muette, un adolescent très beau est immobile, ses bras nus chargés d'un monceau de frangipanes et de jasmins. Après l'offrande, il s'est courbé plusieurs fois devant l'image, et maintenant il s'arrête à demi incliné, les deux mains croisées sur la poitrine, avec un sourire de ses belles lèvres arquées, de ses longs yeux d'émail, un étrange sourire mystique et sauvage.... Un grand silence pèse, soudain rompu par la vibration profonde du tam-tam et de la trompette, par la mélopée asiatique qui monte d'en bas. Mais de la foule aucun bruit ne sort. Sous les veilleuses sacrées, les

prêtres, indislincls, muets, debout derrière les fleurs, sont solennels et hiératiques. A le voir s'agiter dans la vapeur trouble des parfums, ce peuple sombre et féminin, à le voir accomplir avec lenteur tous les gestes prescrits par les rites, on songe à quelque mystère sacré d'autrefois, à quelque initiation démoniaque.

Tout au fond d'un tabernacle solitaire, derrière les prêtres, dans une retraite inviolée, une grande figure de cristal, les contours vagues, dépourvus d'ombres, siège, les jambes croisées. Et sa transparence semble d'un fantôme, d'un esprit pur, affranchi du poids et de la matière. Symbolique image de celui qui, par l'intensité de sa méditation, a rompu les liens de la chair et du désir. Dominant la foule, il parait retiré de l'humanité remuante, et l'éternel sourire de ses lèvres translucides le dit pour toujours entré dans la paix.

Plus je regarde ce pays et ces hommes, plus je croîs comprendre cette morale et cette religion. Le point de départ est dans l'homme, la fatigue, Faccablement, un immense besoin de repos et de quiétude, en face d'une nature disproportionnée, violente et fluide, où toutes les choses visibles, incessamment renouvelées, sont toujours en train de naître et de mourir. Ce que disent aujourd'hui nos grands penseurs européens, les sages bouddhistes renseignent depuis vingt-trois siècles. Rien n'est, disent-ils, tout devient : l'univers n'est qu'un flux d'apparitions éphémères; rien de stable en lui, rien de permanent que le changement lui-mômo. La terre^ le ciel, les vingt-huit enfers, les démons eux-mêmes et les mondes inférieurs qu'ils habitent, tout est en voie d'écoulement, comme les eaux d'une rivière ; bien mieux, en voie d'arrivée et de fuite, comme les couleurs diverses d'une flamme qui jaillit, s'avive, décroît, s'éteint. Après celle-ci, une autre, puis une autre, et ainsi de suite, par une série de cycles, de périodes qui se répèlent. La série est éternelle relie n'a jamais commencé et ne finira jamais.

Qu'est-ce que l'homme dans cet univers? Un être

CEYLAÎS. 43

pensant, maïs un être comme les autres, c*esl-à-dire un ensemble de forces réunies pour quelque temps, mais condamnées à se dissoudre: un système de facultés et de tendances, une série d'images, d'idées, de velléités, de volontés, de sentiments qui passent, mais dont Vordonnance subsiste pendant quelque temps, comme la forme et la structure d'un corps organisé persiste à travers les morts et les renouvellements de ses cellules. Rien de stable dans l'homme, ni les événements qui, en s'assemblant et en se succédant suivant une certaine loi, constituent sa personne, ni celte loi elle-même, qui va changeant lentement avec sa croissance et son déclin. Il y a cinq groupes (skandhas) de ces éléments dont la cohésion fait rindividu, et les bouddhistes montrent par le détail qu'aucun de ces éléments, aucun de ces groupes n'est une substance permanente. Le premier comprend les qualités matérielles (étendue, solidité, couleur) : elle sont comme une écume qui naît graduellement et s'évanouit. Le second contient les sensations : elles sont pareilles aux bulles qui dansent à la surface des eaux. Dans le troisième, les perceptions et les jugements ressemblent au mirage incertain de midi. Dans le quatrième, les dispositions morales et mentales rappellent « la tige du plantain, dépourvue de force et de solidité ». Enfin les pensées sont un spectre, une illusion magique!,.. ce mendiants! dit Gautama, de quelque façon

que les différents maîtres contemplent Tûme, ils imaginent qu'elle est Tun des cinq groupes ou leur ensemble. C'est ainsi, ô mendiants! que l'homme qui n'est pas converti et qui ne comprend pas la loi des convertis considère l'âme tantôt comme identique aux qualités matérielles ou comme les possédant, ou comme les contenant, ou comme y résidant, tantôt comme identique, à la sensation, ou comme la contenant, ou comme y résidant », et ainsi de suite, prenant, l'un après l'autre, les trois derniers groupes. Concevant donc l'âme de l'une ou de l'autre de ces façons, il arrive à l'idée : Je suis. De la sensation, par exemple, l'homme sensuel et ignorant tire la notion : Je suisy ce moi existe. Je serai ou je ne serai pas, f aurai ou je n aurai pas de qualités matérielles, je serai muni ou dépourvu d'idées. Mais le sage disciple des hommes convertis, bien qu'il possède les cinq organes des sens, s'étant débarrassé de l'ignorance, est parvenu au savoir. C'est pourquoi les idées : Je suis^ ce moi existe^je serai ou je ne serai pas ^ ne se présentent plus jamais à son esprit. »

Descaries a dit : « Je pense, donc je suis ». Volontiers le Bouddha aurait dit : « Je pense, donc je ne suis pas ». Car qu'est-ce que la pensée, sinon une série de changements, une suite d'événements diflérents? Selon les psychologues modernes, elle n'est pas autre chose. Un mécanisme qu'ont étudié Sluart-

Mill en Angleterre et iM. Taine en France crée en nous rillusion du moi substance, la plus peinicîeuse de toutes, disent les bouddhistes, le principal piège que nous dresse Mara le tentateur; car . elle est le lien qui nous attache aux choses, le grand ^ taîrage qui nous arrache à Timmobilité et à Tindifférence pour nous jeter dans l'action et nous pousser en avant. Le bouddhisme rappelle hérésie, hérésie de rindividualité (sakkaya ditthi).

Une fois admis qu'il n'y a dans le monde qu'un écoulement d'apparences, que ni en nous, ni en dehors de nous, rien ne persiste, la pratique devient claire. Ce moi, qui lui semblait si important, l'homme le reconnaît pour une illusion. Aussitôt il est affranchi, il n'aspire plus à continuer ce moi, il cesse de faire effort et de désirer, il a perdu la soif de la vie et, par là, il s'est dérobé à la douleur. Car d'où vient la douleur? Précisément de ces événements qui constituent l'existence personnelle, naissance, vieillesse, maladie, décrépitude, mort. Et pourquoi donc ces événements sontils souffrance? Parce que l'illusion du moi, d'où sort la volonté de vivre et de persister dans notre être, créant le désir et la crainte, nous fait repousser ces événements et désirer leur contraire. Déracinons en nous cet amour de l'être, et, cessant de vouloir, d'agir, de penser, échappant à la loi universelle du changement, nous deviendrons inaccessibles à la

douleur, qui procède du changement. « Celui-là qui dompte cette méprisable soif d'être, la souffrance le quitte comme les gouttes d'eau glissent de la feuille de lotus. » Suit Ténumération des voies qui conduisent à cet état parfait : la première, qui détruit l'hérésie de l'individualité et la croyance à la nécessité des rites et des cérémonies; là seconde, qui dissout toute passion, toute haine, toute illusion; la troisième qui efface les derniers vestiges de l'amour de soi; la quatrième, ou voie supérieure des arahats, c'est-à-dire des hommes affranchis par l'intuition et qui ont cessé d'aspirer à toute existence, matérielle ou immatérielle.

Arrivé là, l'homme s'est abandonné : il ne gravite plus sur soi, il n'est plus un centre d'attraction, une force égoïste qui travaille à persister. Il peut se donner aux autres, et la charité, la pitié pour la souffrance d'autrui pénètrent en son cœur. « Comme une mère, au risque de sa propre vie, défend son fils, son fils unique, qu'il cultive un amour sans bornes pour tous les êtres, un amour sans bornes pour l'univers entier; que cet amour s'épande autour de lui, au-dessus de lui, au-dessous de lui, pur du sentiment rival de ses propres intérêts; qu'il persiste fermement dans cet élat d'esprit pendant tout le temps qu'il veille, qu'il soit debout ou assis, qu'il agisse ou qu'il se couche. » — « Ses sens sont devenus paisibles. 11 est comme un cheval

dompté, affranchi de lorgueil, lavé de la souillure de l'ignorance, insensible à Taiguillon de la chair, à l'aiguillon de la vie. » — Les dieux mêmes sont envieux de son sort. « Celui-là dont la conduite est droite est comme la large terre, immobile; comme le pilier qui soutient un portique, immuable; calme comme un lac de cristal clair. » Pour lui, il n'est plus de naissances. « Tranquille est l'esprit, tranquilles les paroles et les actes de ceux qui se sont affranchis par la sagesse. Ils n'aspirent pas à une vie future ; l'appât qui les poussait à vivre ayant disparu, aucun nouveau désir ne se levant dans leur cœur, eux, les sages, s'éteignent comme une lampe qu'aucune huile nouvelle ne vient nourrir. » Telle est la félicité suprême. Ayant sondé le fond dei*nier des choses, Çakya-Mouni, comme les brahmes ses prédécesseurs, n'a rien trouvé qui résistât. Toute substance tâtée lui a fondu dans la main, et son étreinte n'a serré que du vide. Partout flamboient des fantasmagories illusoires, partout tourbillonnent et fuient des événements. Point d'être qui persiste : cessons donc de vouloir persister dans notre être. La nature trompe l'ignorant pour atteindre ses fins, mais le sage refuse de se laisser duper. 11 échappe au mouvement sans trêve des apparences pour se réfugier dans le calme du néant. Il a fait le vide dans son espHt, rien en lui ne remue plus, et si ses lèvres se détendent encore, c'est en un sourire de charité et de com-

passion pour tout le douloureux tumulte humain. Voilà quelques-uns des traits de cette religion bouddhiste dont je suivais les rites dans le temple obscur, à côté de l'étang noir. Inertie, apaisement, quiétude bienheureuse, assoupissement de la volonté, engourdissement du moi, douceur, on entrevoit ces qualités bouddhistes chez ces Cinghalais de l'intérieur, chez ce peuple gracieux, tout à l'heure silencieusement courbé devant l'image sacrée, igno rant de l'effort, de la révolte et du désespoir, et qui repose, souriant, parmi les fleurs. Que son calme et son alanguissement lui viennent de la doctrine ou que la doctrine ne fasse qu'énoncer certaines tendances établies chez lui par la nature environnante, il est vraiment bouddhiste. Il marche dans la première des voies sacrées qui conduisent au salut. Au-dessus de lui, ces prêtres qui recevaient les fleurs, impassibles derrière la grille d'argent, ces mendiants ascétiques aux lèvres serrées, au front intelligent, sont les sages qui cheminent dans la deuxième et la troisième voie, vainqueurs de la passion, de la haine, de l'illusion. Mais, disent les bouddhistes, nul n'est arrivé à la voie supérieure, nul n'est monté jusqu'aux hautes régions sereines, jusqu'au calme du Nirvana, sauf le Maître dont la pâle et indécise figure flottait dans l'ombre audessus des prêtres et de la foule, les yeux mi-clos parmi les nuages mouvants des parfums.

vin

11 novembre. .

Ce matin, une grande surprise en m'éveillant de me trouver ici devant la route rouge, devant les petites maisons tapies entre les verdures des collines. A cette première heure, les choses ont un éclat inconnu, un lustre humide et frais. Aux flancs des hauteurs, des brumes d'argent traînent, enveloppent de leur mollesse les palmes étagées qui sortent des vapeurs avec de pâles lueurs d'or, toutes ruisselantes de rosée, toutes brillantes d'une clarté vierge. Personne sur la route qui mène aux Peradinya-Gardens, rien que cette végétation parfumée de paradis jeune, tout neuf, où l'homme n'aurait pas encore paru.

Au détour d'un chemin, on rencontre un pont de bois noir, et vraiment l'on demeure saisi. En pleine lumière, entre deux murs de verdures massives, un fleuve roule avec lenteur son onde boueuse et luisante. Pas un flot, pas une ride, pas un frisson : l'eau lourde avance d'un seul mouvement, comme emportée tout d'une pièce, son éclat brun coupé d'ombres violentes, immobiles. Des deux côtés, la luxuriance de la végétation humide; à gauche, des plans superposés de nobles palmes ,

50 DANS r/INDE.

lustrées, puissantes et régulières, trois fois reines par leur grandeur, par leur beauté, par leur éclat; à droite, d'épais massifs, des murailles végétales de bambous et de lianes, un foisonnement de choses vertes et souples qui s'élancent hors de la boue, se pressent, s'écrasent pour parvenir à la lumière et retombent pôle-mêle, étalées dans la noirceur que leurs ombres projettent sur la poitrine du fleuve. Et, tout au loin, le long de la courbe éclatante, le même déploiement de force inutile, indifféremment regorgeante et prodiguée, la même montée furieuse de vie.

Tout près de là sont les Peradinya-Gardens, où je passe la journée, dînant seul d'un peu de riz et de quelques cocos dans la hutte d'un gardien cinghalais. On peut parcourir ici plusieurs lieues; si longtemps que l'on erre, on ne rencontre pas l'homme et, pourtant, on sent un ordre, un plan dans ce merveilleux jardin sauvage. C'est un paradis des contes d'Orient, dessiné, habité par des génies invisibles, loin du monde réel et terrestre. Les colibris, les oiseaux-mouches, tout un petit monde ailé étincelle dans la magnificence de cette solitude. Il y a de vastes pelouses où les plantes de l'équateur peuvent grtndir à l'aise, atteindre toute leur taille, des allées rigides d'aréquiers qui montent d'un jet luisant et métallique, un seul bouquet de palmes brillantes épanoui à

cent vingt pieds de hauteur. U y a des fougères aux nuances invraisemblables, des fougères bleues, subtiles comme des vapeurs, des feuilles délicates qui semblent une végétation de rôve, des dentelles vertes sans épaisseur, des capillaires exquises qui sont des cheveux de fées. Au fond d*une allée de banians, des caoutchoutiers géants projettent jeur3 énormes branches si loin que, ne pouvant plus se soutenir, elles retombent à terre, s'y enfoncent, remontent, forment un nouvel arbre. Tout autour, leurs racines monstrueuses, perçant le sol, surgissent en échines rudes, hautes de quatre pieds et serpentent au loin avec un mouvement sineux et puissant. On dirait des coulées de granit, un rayonnement de lave figée, épanchée d'un cratère aux premiers jours du globe.

Enfin, voici le triomphe et comme l'apothéose de la végétation de l'île. A la limite des jardins, au bord de l'eau jaune et lente d'une ganga, une gerbe de bambous. Elle a trente mètres de tour. Ils sont là par centaines qui s'étouffent, et chacun est aussi gros qu'un arbre d'Europe. Les rudes tiges bleuâtres et lisses, divisées en articles de deux pieds, parfaitement rondes, sont gorgées d'eau. Quelquesunes, tachetées de vert, semblent empoisonnées. Elles poussent si drues que l'on ne voit que les premiers rangs; les autres, recouvertes, oppressées, jaillissent tout droit dans la nuit. Avec un mouve-

ment souple, à une hauteur de cent pieds, elles s*écartent, s'épanouissent comme un vase, se perdent dans une grande chevelure bruissante et triste. Cette gerbe sombre a je ne sais quoi de sinistre, c'est une poussée de sève vénéneuse. Vraiment on se sent plier d'effroi devant une force gigantesque que rien ne peut empêcher de se déployer. Impossible de décrire ce peuple de troncs pressés les uns contre les autres, la violence de leur élan, la légèreté, la sveltesse des hautes liges. Ce sont des êtres simples et torts, ces géants de la flore tropicale. En juin et juillet, on les voit croître d'un pied par jour. A ce moment, la sève est toute bouillonnante tel l'œuvre d'organisation se fait dans un frémissement d'impatience. Que nous voilà loin de la croissance pénible de nos chênes d'Europe, construits cellule à cellule par la main lente des âges! Ces bambous sont des tiges d'herbe; ils ont l'éclat, la souplesse des fougères, et montent impétueusement de la profonde terre végétale vers le soleil créateur.

12 noYembre.

Hier, en cliemin de fer, revenant de rinlérieur, j'ai rencontré un Hollandais : gras, doux, pâle, geste pacifique, parole rare. Du tempérament hollandais, il ne reste que le flegme et la mollesse, la carnation sanguine a disparu sous la chaleur. Au bout de cinq minutes, il m'a demandé mon adresse pour m'envoyer des fleurs; car mes poches bourrées de roses, de sensitives, de jasmins, de pétales multicolores, mon admiration pour ces grandes fleurs, qui poussent partout, l'avaient surpris. Petit à petit, j'apprends que mon homme est né à Ceylan, qu'il possède des plantations de thé dans la montagne et demeure avec sa famille à Colombo. Aujourd'hui, je déjeune chez lui. Son bungalow, situé dans les cinnamon-gardens (jardins de cannelle), ressemble à une villa d'ancien Romain riche : clarté et fraîcheur délicieuse, salles spacieuses séparées par des cloisons de bois odorant, ouvragé, découpé à jour; grandes chaises longues d'osier où l'on passe les journées étendu, la cigarette aux lèvres ou les yeux sur un livre. Jolis enfants, mais étrangement pâles, d'un teint translucide de cire blanche, affinés, alanguis par

le climat; famille de serviteurs qui semblent très aimés ; enfants et maîtres leur parlent cinghalais. Après le déjeuner, flânerie dans le jardin, où s'épanouissent librement les fleurs rares de nos serres et les plus belles palmes cinghalaises. Comme je cassais la lame d'une plante grasse, un jet de sève m*a brûlé la main. Voilà qui fait comprendre l'ardeur et l'activité de cette végétation.

Il faut partir. Cette nuit nous reprenons la mer. J'ai voulu revoir les yeux calmes, les yeux graves des religieux et le sourire du grand Bouddha couché, afin que le souvenir n'en mourût point tout de suite, et cette dernière journée, je l'ai terminée dans le temple de Colombo.

Le soir, tandis que le jour finissait^ je suis allé jusqu'à la plage de Mount-Lavinia, plage solitaire, bordée d'une haute forêt sombre de cocotiers et qui fait penser aux petites îles sauvages perdues sur la ligne de l'équateur dans l'étendue des eaux immenses. Au loin, remuée par le vent du large, bleuissait la mer, le vaste Océan Indien tout vivant, plein d'ardeur et de force, écumant à l'horizon en subites et silencieuses blancheurs. Les hautes vagues lancées à l'assaut de la terre rouge croulaient tout d'une pièce avec un fracas massif et sourd. Et par instants, dans la monotonie de cette clameur, le bruissement triste des grands cocotiers....

PONOICHËRT ET CALCUTTA

16 novembre.

Nous reprenons la vie de bord. Longues journées énervantes sur Feau tranquille, sous le môme ciel pâli par l'excès de lumière, longues nuits sur le pont, sous les étoiles des tropiques, et puis la lassitude de cette monotonie.

Un matin, nous nous sommes réveillés devant Pondichéry. Des indigènes tout nus, tout noirs, la tête ceinte d'un gros turban, sont venus pagayer autour du navire. Vite, ils ont revêtu leur costume de cérémonie, un simple mouchoir passé entre les jambes, et lestement, grimpant aux sabords comme une bande de fourmis actives, ils nous ont saisis et précipités dans leurs chaloupes. Ils pagayaient violemment, les yeux brillants de bonheur, jetant des cris enthousiastes où tout à coup l'on reconnaît du français .

« Hurrah pour papa!

« Hurrah pour maman!

fi Hurrah pour le bon voyage! »

Voilà tout ce qu'ils savent de notre langue, ces grands enfants sauvages. Cela ne les empoche pas, me dit-on, d'ôtre électeurs, de voter avec toute la dignité de citoyens libres. Le grand prêtre de la pagode s'entend avec le gouverneur, et ils votent à son gré comme ils accompliraient un rite, une cérémonie religieuse analogue à la procession périodique des images sacrées dans les chars.

Grande cohue sur la jetée. Nous amenons un haut fonctionnaire de la République. Les forces de rinde française, les trois cents cipayes que la Grande-Bretagne tolère, sont là, formant la haie, enchantés de jouer au soldat, très heureux de leur uniforme brillant. A grands coups de crosse, on chasse la cohue des curieux indigènes, mais les blapcs passent librement sous les arcs de triomphe où se déploient les souhaits de bienvenue et les acclamations officielles. Pauvre population blanche de Pondichéry, pauvres Français nés si loin, descendus des ancêtres vaillants qui s'installèrent là quand la France était une puissance glorieuse sur la terre de l'Inde, aujourd'hui si oubliés, si éloignés de nous! J'aperçois des enfants de vieilles familles créoles, et rien n'est saisissant comme de retrouver chez eux le masque et l'expression de notre race. Ils semblent étonnamment provinciaux, arriérés, avec quelque chose de fatigué, d'amolli, d'alenti, de flétri quelquefois. Je ne sais pourquoi

PONDICUÊRY ET CALCUTTA. 57

tout respire ici Todeur de la petite ville de province française, très éloignée du centre et pourtant ne vivant que des quelques gouttes de vie que lui distribue le centre, de la sous-préfecture banale, où ioui est régulier, ennuyeux, vieillot. Celle-ci est beaucoup plus loin de Paris que Carpcntras ou landcrneau.

Cependant le haut fonctionnaire débarque. Les notables Taccuei lient : il y a de longues présentations et des sourires officiels. Très pompeusement, un personnage indigène s'incline devant lui, embarrassé dans ses robes blanches, chargé de bijoux, très gros, très lourd, très ventru, ses petits yeux clignotant dans sa grasse figure terne de brahmane. Il s'appuie avec dignité sur la canne d'argent dont fut gratifiée sa famille le jour où, les boulets manquant, son ancôlre offrit des lingots d'or pour en bombarder les Anglais qui assiégeaient Pondichéry.

Encore des présentations, des discours, des serrements de main. Maintenant, le fonctionnaire de la République, flanqué de ses secrétaires, en babil noir, s'avance en tète du cortège, passe sous les arcs de triomphe et les forces françaises, les trois cents cipayes battent aux champs. Très touchante et un peu comique dans ce cadre exotique, cette cérémonie qui rappelle nos distributions de prix, nos inaugurations officielles de monuments ou les tournées électorales de nos ministres.

5S Dans i/inde.

Jolie ville, claire et propre. Toujours cette terre louge indienne et ces parfums qui sortent on ne sait d'où. Les routes s'allongent droites, bordées de palmiers, traversées à tout moment par les petits écureuils rayés qui soulèvent un léger flot de poussière. On se sent déjà loin de Ceylan; cette végétalion a quelque chose de précis, d'arrêté. Voici une allée de palmiers qui certainement était la môme il a dix ans qu'aujourd'hui : on ne voit plus ici la mollesse et l'ondoiement de la vie rapide.

Le plus grand plaisir des yeux, c'est de voir remuer ce peuple de femmes si simplement, si magnifiquement drapées. Avec leur port droit, leurs poitrines rejetées en arrière, leurs têtes chargées de vases de cuivre, elles font des lignes pures et nobles. Malgré l'éclat des couleurs, ce monde fait penser à la Grèce antique : mômes attitudes de statues, même tranquillité des gestes, môme vie en plein air, mêmes petites maisons de terre, basses, fraîches, blanches, carrées, vides de meubles, où des femmes assises dans l'ombre s'occupent à filer.

A trois kilomètres de Pondichéry, nous arrivons à la pagode de Vilenoor et nous ne pensons plus à la Grèce. Au-dessus du village — vingt pauvres cabanes de boue séchée, vingt huttes sauvages à l'ombre desquelles des noirs à têtes bestiales somnolent — se dresse une chose indescriptible, un

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paquet bleuâtre de formes grouillantes, une pyramide confuse de monstres en porcelaine, grimaçants, innombrables, étages en rangs serrés. Il est hideux et fou, ce toit de pagode, c'est une imagination de cerveau malade qui, accablé, perverti par le soleil torride, délire en cauchemars horribles et grotesques. Et dans cet entassement de figures difformes, de membres contournés qui s'enlacent, il n'y a pas seulement de la déraison, mais encore quelque chose de sauvage, d'inquiétant, d'incompréhensible comme les idoles polynésiennes ou les antiques divinités sanguinaires du Mexique, quelque chose qui nous parle des vieilles races indigènes que les conquérants aryens rencontrèrent partout lorsqu'ils pénétrèrent dans l'Inde, des mystérieuses races noires qui peuplent encore cette partie méridionale de la péninsule et dont on rencontre les tribus errantes dans les forêts de l'intérieur. On retrouve partout ce caractère dans les architectures du sud. A deux pas d'ici, à Madura et à Trichnopoly, elle atteint toute son extravagance et toute son étrangeté, se déployant en pagodes de granit vastes comme des villes, couvrant la terre de ses piliers, entassant en pyramides géantes les dieux, les déesses, les démons, les héros, les singes, les chevaux, les éléphants, tout un monde vivant qui se mêle, se presse, s'étouffe, monte, entassé dans la plus étonnante promiscuité.

Une cohue de prêtres et de fidèles à peau noire nous bousculent avec des glapissements, et cent mains sont avidement tendues. Quelques coups de canne que mon guide distribue au hasard, et tous les visages se contristent, les cris se changent en pleurs, les mains mendiantes se joignent et supplient. Vite, des petites piécettes d'argent pour rétablir la joie dans ce pauvre monde noir, et les physionomies piteuses des brahmes se détendent en rires enfantins de plaisir.

A présent, ils écartent la foule, ils se consultent avec des airs mystérieux. Deux minutes de conciliabule; puis les deux plus vieux s'esquivent, disparaissent dans le sanctuaire, et, triomphalement le visage épanoui à l'idée de la surprise qu'ils nous ménagent, reviennent conduisant une troupe chamarrée de bayadères. Magnifiquement vêtues de soie, le nez, les oreilles, les bras, les chevilles chargés d'anneaux, avec des gestes d'une lenteur voluptueuse, des frémissements du corps et du bout des doigts, elles exécutent, une pantomime erotique. Peu séduisantes, ces bayadères : figures brutales et trop grasses, lèvres épaisses qui disent la race inférieure : le regard est vide et presque idiot, la bouche ouverte dans un sourire stupide. Évidemment, l'âme manque : ces femmes noires sont Irop près de l'animal. Toute la journée elles rêvassent à l'ombre et ne se réveillent de leur tor-

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peur que pour leurs devoirs de bayadcres : la danse et la prostitution. L'union avec une bayadère, disent les brahmes» efface tous les péchés.

Derrière elles, le sanctuaire s'ouvre, un sanctuaire que les brahmes nous interdisent, mais làbas, dans l'ombre, je devine des formes vagues de dieux dorés, une idole très laide qui siège au fond d'un tabernacle obscur. Idoles, bayadères, pyramide, monstres accumulés, fidèles à peau noire, prêtres mendiants et sauvages, nous quittons tout cela bien vite, un peu déconcertés, sans avoir compris grand'chose à ce monde. •

Le soir, en rentrant à Pondichéry, j'ai vu h statue de Dupleix. Il fait face à la mer, debout dans une attitude de commandement, hardi, impérieux, les yeux jetant le défi, plein d'une volonté et d'une audace extraordinaires. « Un fameux homme, nous dit un Anglais, et qui nous a donné du fil à retordre. A présent à quoi vous sert Pondichéry? Vous nous forcez à maintenir des douaniers autour de la frontière, et tous nos voleurs se sauvent chez vous. Qu'est-ce que cette colonie vous rapporte? — Rien du tout, a répondu un Français, mais il importe que Dupleix ait sa statue dans rindc et qu'il soil chez lui. »

iO noTembre.

Quelle est cette mer nouvelle dans laquelle nous naviguons ce matin, toute brune, bourbeuse, aux vagues épaisses et lourdes? Point de côtes à l'horizon. Aussi loin que la vue peut percer frissonne, sous le clair ciel bleu, ce grand cercle couleur de boue tout palpitant de lumières fauves. Nous approchons enfin de Tembouchure de Tlloogly, et ces eaux sont chargées d'une terre apportée par le Gange et le Brahmapoutre des plaines de Tlndoustan, des pentes de Hlimalaya. — Vers deux heures de l'après-midi, la mer se couvre de taches brunes comme elle, mais immobiles, ternes ou uniformément luisantes, et qui seules, dans le scintillement universel, ne pétillent pas sous le soleil Voilà le limon que le fleuve dépose, la terre qu'il jette à la surface des eaux, terre inerte encore, toute nue, toute brute, matière primitive, mais grosse de vie future, d'où sortiront des jungles tropicales avec leur pullulement de vie, leur végétation vénéneuse, leur bourdonnement d'insecles de feu, leurs marais pestilentiels. Et l'on se dit qu'au loin derrière l'horizon, sur une étendue de deux cents milles, s'accumule lentement ce

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limon prolifique, se crée silencieusement, au milieu des eaux stériles, un nouveau morceau d'Asie.

Peu à peu s'ébauche une rive, mais informe el très vague, une rive de boue molle, émergeant à peine de Teau, comme la terre aux premiers jcurs. £nfin voici paraître la végétation, végétation herbeuse tout d'abord, fourrés sombres de bambous et de lianes, puis jungles ténébreuses qui grandissent dans l'air empesté par la végétation et la corruption trop rapides, foyers mortels de fermentation où le choléra et les fièvres sont endémiques, où la nature solitaire, loin de Thomme, s'essaie encore aux formes molles de la vie primitive, où crocodiles, serpents, crapauds géants, se traînent dans la vase tiède, où les fleurs exaspérées par les miasmes putrides, montent, comme des flammes autour des grands arbres. Si vous faites naufrage ici, Teau sera moins dangereuse que la jungle, que ses fièvres, que ses fauves. Çà et là, sur la rive, des tours blanches sont des refuges où les naufragés, à l'abri des tigres, trouvent de la nourriture, ,des médicaments, peuvent attendre qu'un bateau passe.

Nous avançons lentement, avec des précautions infinies. Le grand fleuve est véhément et nous culbuterait bien vite si, arrêtés un instant par un banc de sable, nous lui présentions le travers. Nous sondons à tout moment. Le fond est lait de

ei DAiNS L'INDE.

îjables mouvants que l'élan violen. de l'eau déplace, agite^ creuse, entasse. Les rives se resserrent et les cultures paraissent : vastes moissons dorées, claires rizières, nobles bouquets de palmes lustrées. Tout au bord, une file blanche d'Indiens circule dans les hautes herbes. Sur le fleuve, de grands bateaux passent lentement, de puissants steamers dont les ports d'attache sont en Angleterre, en Amérique, en Australie. Il y a des bricks à l'ancre par paquets, immobiles, le nez au fil de l'eau, et la lumière est bien belle sur leurs pauvres ventres usés dont la courbe a la sinuosité du flot. Ils ont peiné solitairement, perdus au large dans les océans noirs, secoués dans leurs membrures, dressés sur les lames mauvaises, tombant dans les creux traîtres avec des chutes sourdes, heures patientes de souffrance obscure. Aujourd'hui, que leur sommeil est paisible sur le sein splendide et frémissant du fleuve!

Activité grandissante : on sent l'approche d'une grande ruche humaine. Passent de lourdes gabarres, plaquant leurs larges panses sur la pesante eau brune, pencjiées sous l'effort de la voile tendue, l'homme de barre, debout à l'arrière, noir sur la pâleur du ciel. Tout alentour l'eau est jaune, sirupeuse, et les vagues, soulevées en sinuosités claires, serpentent sur le fond, plus sombre. Un giand steamer de Liverpool nous croise, haut sur Teau, long de cent cinquante mètres, tout noir, et sa

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grande muraille se dresse comme une forteresse de ^ . fer. On entrevoit un peuple anglais, des visages ■^^*affairés, des hommes en flanelle blanche, des jeunes filles en casquettes de drap, des soldats rouges....

Encore des palmes, des cocotiers qui font un contraste singulier avec les grandes fabriques jaunes, les usines fumantes, toutes pareilles à celles qui noircissent la grisaille de notre ciel du nord. Tout d'un coup le fleuve tourne; une forêt de mâts paraît, puis de hautes maisons, Calcutta toute blanche, tout étincelante de lumière.

23 novembre.

Trois jours à Calcutta. Je n'ai rien vu, ahiu*i par la foule, accablé par la chaleur. Une chose surnage, la sensation du blanc : lumière blanche, maisons blanches, foule vêtue de blanc qui ruisselle à travers les rues. Ceci ressemble à Colombo ou à Pondichéry, comme Londres ressemble à une paisible ville de province. Au nombre des magasins, des bureaux, des banques, des voitures, aux affiches qui couvrent les murs, on se croirait dans Holborn, à Londres, ou à Paris, près de la Bourse. Seulement dans les rues, au lieu d'Européens en redingote noire et en chapeau tube, une multitude bruissante de menus et maigres Bengalais couverts de mousseline blanche, délicats, féminins de traits, non pas indolents, assoupis, comme à Ceyian, mais actifs, nerveux, rapides, frémissants de vie. Ici comme à Londres, depuis les vendeurs de crayons agenouillés en rang sur les trottoirs jusqu'aux gras babous affaissés dans leurs calèches, tout le monde est lancé à la chasse de l'argent; on sent que cette ville est une des places commerciales, un des grands marchés du monde.

Rien de bizarre comme ce mélange d'Asie et de

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