PONDICHÉRY ET CALCUTTA
Londres. Par instant on se croirait dans le WcsU End, près d'flyde-Park. Mômes larges rues droites, mêmes maisons monumentales, mômes porches à colonnes grecques, môme ampleur des trottoirs, mômes squares ceints de , grilles, mômes s^tatues anglaises à tous les coins de rue. Seulement, à cerr taines heures, tout cela est désert, la lumière emr plit L'espace, vibre d'un éclat blanc dans le silence. Aux heures actives, des hommes nus, la peau nojire toute suante, courent, luttent contre la poussière, lancent Teau d'un sac de cuir qu'ils pressent sous leur aisselle. Dans les bureaux on travaille sous la pankah. Parfois, en été, les magasins se ferment, les tramways s'arrôtent, les rues se vident. Toute vie cesse pendant plusieurs jours, et seul le soleil habite la ville désolée. En somme, ici, l'activité est artificielle. La nature est trop forte pour que l'homme puisse l'oublier, comme il fait en Belgique ou en Angleterre, pour qu'il puisse se donner tout entier à son travail, pour qu'il couvre tout de sou œuvre. On peut ôtre heureux ici; mais il faut le calme, le silence, l'ombre verte des plantes, la vie naturelle au pays. Les vastes villes actives sont des morceaux d'Europe transportés ici, en réalité de grands comptoirs.
Quelques courses au hasard. Un matin j'essaie de pénétrer dans les quartiers indigènes. Dans les rues, plus étroites, toujours la môme foule bengalaise
précipitée en avant, les mêmes milliers de jupes blanches, les mômes milliers de figures sombres, maigres, fines. De temps à autre, des faces jaunes de Chinois en pagnes bleus, des tôtes étrangères du Népaul, du Dekkan, de TAfghanistan. Et j'ai beau m'éloigner du centre, les rues continuent, s'entrecroisent, finissent encore dans de nouvelles rues toujours pleines du môme papillonnement des jupes blanches et de la môme multitude, d'où monte une rumeur confuse, un bourdonnement sourd et continu de ruche. Et l'on revient oppressé par le sentiment de ce flux humain. Nous nous disons bien que notre Europe n'est qu'un petit coin du globe ou se poursuit un développement local et particulier de l'humanité, nous savons bien qu'il y en a d'autres, qu'il y en a eu d'autres, comme à côté d'une certaine forôt de chônes végète une certaine forôt de sapins, comme avant une certaine forôt de chônes a vécu une certaine forôt de grandes fougères. Mais ce n'est là qu'une notion abstraite et froide, vide d'images et d'émotions. Ici on aperçoit vraiment le mystère et la diversité de cette humanité qui surgit de sources profondes et noires en milliards de vagues ondoyantes, toutes éphémères, qui ne naissent que pour s'évanouir, toujours chassées de Tôtre par l'incessant afflux de l'eau nouvelle que soulève vers la lumière on ne sait quel effort impérieux et aveugle. Jeté soudain au cœur d'une four-
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milière asiatique, on découvre une de ces sources, distincte de la nôtre, et qui a longtemps coulé sans se mêler à la nôtre, mais aussi profonde, aussi intarissable, aussi violemment ruisselante, manifestant, avec une grandeur égale. l'Être qui ne se lasse point de devenir et de s'éparpiller suivant des types innombrables dans la variété des êtres.
DARJECLING
24 novembre.
Vingt-quatre heures de chemin de fer suffisent pour atteindre Darjceling et la grande chaîne de THimalaya. On s'embarque à la gare du Bengale- Nord. Cela est vaste comme King's-Cross ou notre gare d'Orléans. Dans le grand terminus vitré, les trains formés attendent et un peuple indien d'employés de toute espèce, inspecteurs, contrôleurs, gardes, porteurs, allumeurs de gaz, vendeurs de rafraîchissements, vaque sûrement et tranquillement à ses affaires. Des libraires indigènes ont leurs échoppes garnies des derniers romans anglais ; des piles de journaux arrivent humides, sentant encore l'encre d'imprimerie, de grands papers anglais de huit pages, surchargés d'annonces, raides, satinés et que l'on a du mal à déployer. Cinq ou six babous montent dans mon wagon ; leurs boys les installent. Us ouvrent des journaux, allument des cigarettes. Molles figures douceâtres et lourdes, vestons anglais; mais la nudité brune de leurs cuisses
transparaît sous leurs jupes de mousseline drapée.
Nous sortons : dépôts de charbon, cloches à gaz, usines, le décor accoutumé des banlieues de grande ville. Puis la campagne plate, des rizières, des bouquets de palmes qui luisent dans la plus riche et la plus douce lumière.
Vers Thorizon bleu pâle et sans vapeurs, le soleil descend, mais sans se brouiller, sans se déformer. Il se liquéfie, mais reste intact : un disque pur de feu fluide qui palpite lentement, insensiblement s'abaisse, fond en touchant la plaine, s'évanouit en une clarté rose qui flotte immobile, vaporisée sur la ceinture de Thorizon, et qui meurt dans le bleu des régions supérieures. Là tremble une étoile unique et sans rayons, une grosse goutte d'eau toute blanche. En haut, le ciel noircit, tandis que rhorizon s'empourpre d'une cendre ardente, et nous filons dans la plaine, dans la plaine interminable et vide qui, maintenant, fuit de tous côtés dans la nuit.
Au nord, on distingue de vastes étendues pâles, des clartés indécises, les nappes lointaines d'un grand fleuve débordé.
25 novembre.
Au matin, grand pays plat, blond de blés, puis roux d'herbes sèches. Je ne sais pourquoi cela fait songer à Tourgueniev et aux steppes russes. Tout
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s'éveille dans la paix de la première heure : cris frais de grands oiseaux qui passent en triangles; dans les hautes herbes, des files d'hommes vont au labeur quotidien. On retrouve ici le sentiment familier qu'inspirent les plaines de nos pays, on aime cette terre riche et douce, pleine de puissance calme, bonne aux hommes, aux bêtes, aux plantes, à tous les êtres qui poursuivent sans hâte leur vie régulière sur son sein profond.
Vers huit heures, tout droit 3evant nous, en plein ciel, bien au-dessus de la plaine, quelque chose flottait que je regardais sans y faire attention, une silhouette pâle, dont la pâleur et la précision finissent par inquiéter. Tout d'un coup l'idée vient que ce doit être l'Himalaya, dressé à quarante lieues de distance. Si hautes, si légères, ses neiges, à peine bleuâtres, semblent des régions d'air plus rare au milieu de l'azur épais. Cela ne fait point partie de la terre.... Au-dessous, il n'y a rien; les rochers ne s'aperçoivent point : c'est encore le vide, la profondeur bleue de l'espace, et l'on croit voir s'ouvrir le ciel et, suspendu dans l'éther, paraître un paradis inaccessible, un séjour de devas lumineux et souverains.
A Siliguri, changement de voiture. Les premières pentes ne sont qu'à vingt milles d'ici, et l'approche d'un nouveau monde est déjà très sensible. A côté des Bengalais menus, voici des montagnards mon ^
gols trapus et courts, la face carrée, le teint jaune, les yeux obliques, bottés de feutre, un poignard à trois lames passé dans la ceinture, et leurs manteaux de laine sombre tranchent sur les robes claires des Hindous féminins. C'est ici la frontière de deux races, la limite de deux continents humains, car les Tatares, qui commencent au pied de THimalaya, couvrent TAsie centrale, la Chine, s'étendent jusqu'aux glaces arctiques. Quelle étonnante variété humaine dans cette station perdue au pied de la montagne! Une douzaine de planteurs et officiers anglais, deux ou trois touristes allemands et suédois, puis une foule d'Hindous, de Lepchas, de Bhoutanais. Les jaquettes européennes, les jupes blanches des Bengalais, les robes rouges des femmes lepchas, qui, par les traits, les bijoux, les costumes, sont presque sibériennes, les houppelandes thibétaines, tout cela s'entasse dans des voitures ouvertes qui ressemblent à des traîneaux. La petite locomotive siffle, et nous courons vers la muraille bleue qui termine la plaine.
Lorsque les vapeurs pompées de l'océan par le soleil équatorial sont poussées par la mousson du sud-ouest, elles emplissent le ciel de l'Inde, le traversent en grandes troupes blanches ou fondent
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invisibles dans Tair chaud. Au nord, elles se choquent à une barrière glacée haute de sept raille mètres et se précipitent en neiges ou en pluies sur les pentes. Presque rien ne passe au delà. Les plateaux du Thibet sont arides, et le versant méridional reçoit toutes les eaux venues des océans du sud. Rien ne peut donner une idée de ces pluies Tandis qu'à Londres il tombe deux pieds d'eau par an, il en tombe ici trente et un. En 1861, il en est tombé soixante-sept. La terre est profonde, le soleil ardent, et l'on conçoit ce que doit être la végétation. Ces montagnes, d'où sortent tous les grands fleuves de la plaine, épanchent la vie par tout l'Hindoustan, et c'est à sa source que la vie a sa violence suprême. — Qu'on imagine donc une levée monstrueuse de la terre, l'échiné principale du globe, où les tempêtes venues de la mer viennent se briser dans des orages et des chutes d'eau qui rappellent les premiers cataclysmes du monde; une végétation primitive qui pousse dans le feu, dans l'eau, dans le brouillard, où tous les arbres et toutes les plantes de la terre sont superposés, depuis les jungles de lianes et de bambous jusqu'aux vertes sapinières; là dedans, la rumeur des torrents, le fracas des cascades, le cri impétueux des fleuves naissants; en bas, le miaulement des tigres, et là-haut, audessus des roches, le cri des aigles tournoyant dans l'espace glacé; partout, journellement, les éclats
répercutés du tonnerre, une vie dense, violente, bruyante, qui semble ruisseler d'en haut, ou plutôt qui va montant dans l'espace, s'affaiblit comme le bruissement d'une multitude, expire à l'indifférence silencieuse des glaces élancées dans le vide, — et l'on sentira peut-être la grandeur de ce monde.
Nous y pénétrons; nous voici dans la jungle, dans l'épaisse fourrure végétale qui s'étend jusqu'aux neiges. Certainement, les forêts cinghalaises m'ont paru moins grandes que celles-ci; les palmiers et les bambous, trop vite poussés, semblaient fragiles, et l'admirable lustre des tiges et des grandes palmes ne durer que par un perpétuel miracle de lumière et de chaleur. — Ici, c'est l'arbre véritable, solide, ligneux, antique, non pas svelte et lisse, mais rugueux, énorme de tronc. Magno lias, acajous sont enfouis sous les lourdes mousses vertes qui, de toutes les branches, pendent comme des chevelures trempées. Des lianes, longues de deux cents pieds, courent des uns aux autres, tendues comme des câbles, comme des serpents raidis dans un effort. Et sous la grande forêt, il y en a une autre, un brouillard léger de fougères, des épaisseurs de hautes herbes, des rhododendrons qui s'étoulfent dans Tombre.
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A présent^ les premières pentes sont au-dessous de nous et les forêts descendent, se prolongent dans lai plaine comme un grand manteau sombre tombé aux pieds de la montagne, étalé tout en bas en vastes plis, en monceaux de verdure luisante, voilé de vapeurs lumineuses, percé de profonds trous d'ombres. Parfois la montagne s'ouvre en un amphithéâtre large de quinze lieues, plein d'air épais, bleuâtr'e, visible. Là dedans, trois forêts semblent écroulées, entassées et fument vers le soleil, épandent des nappes dé chaleur résineuses que Ton voit trembler, exhalent là respiration de leur grande vie végétale.
Au delà, les plaines du Bengale se déroulent, vagues, indistinctes, montent dans le ciel, s'évanouissent, se perdent très haut dans la lumière et dans la brume. /
A deux mille mètres, il fait très froid ; c'est déjà le froid de l'Asie centrale. Nous rencontrons le brouillard, qui traîne devant nous comme une marée vague et grisâtre, circule lentement parmi les troncs de la grande forêt, s'y colle, se glisse dans les fourrés, se déchire, ondoie et, se refermant, éteint le soleil, le verdit comme une lune étrange. A droite et à gauche, des fantômes pâles d'arbres géants, des percées vaporeuses sur des lianes et des fougères ruisselantes, une végétation brumeuse et colossale
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qui semble avoir poussé loin de la lumière dans quelque monde de rêve. Que nous voilà déjà loin de la plaine lumineuse où Thomme languit dans la mousseline blanche! De temps en temps de pauvres villages lepchas à peine visibles dans Tombre humide, petites huttes coniques, presque chinoises, où flambe un grand feu clair, des échoppes basses, obscures, chargées de bananes, d'oranges venues de la plaine, de viandes fumées, une population mongole qui pataugé dans la boue, des enfants qui semblent des magots de cire jaune, des femmes courtes et carrées, vêtues de lourde laine rouge, des hommes qui s'enveloppent dans leur houppelande en poil de chèvre, chaussés de bottes vertes, petit feutre à trois cornés sur la tôte, bien plus différents de nous avec leurs figures massives, leurs pommettes saillantes, leurs yeux obliques, bien plus étranges que l'Hindou ou le Cinghalais et nous parlant vraiment d'une espèce humaine à part. Tout est mongol ici. Les yatagans, les objets de bois laqué, les statuettes trapues que l'on vend dans le plus grand de ces villages, sentent tout à fait la Chiné; c'est déjà le même art biscornu, la même étrangeté baroque. Comment expliquer cela, sinon par l'affinité de race plus forte que les barrières et les distances? Car le Thibet ne commence que làbas, derrière les hautes passes glacées, presque inaccessibles, et l'Inde anglaise est à deux pas.
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Tout d'un coup le brouillard fond, fuit audessous de nous, fondu, disparu comme un rideau que l'on tire, découvrant en pleine lumière, de la base au sommet, toute la grande chaîne blanche. Nous venons d'atteindre le faite du seul contrefort qui sépare les hautes cimes des plaines de l'Inde : entre nous et les neiges, il n'y a plus rien qu'un cirque sombre de cent lieues carrées où se mêlent l'ombre des brouillards et la noirceur des forêts primitives. De l'autre côté, déployés sur un arc de cent cinquante degrés, vingt pics s'élancent à sept mille mètres, montent du fond de la vallée comme une vague en mouvement, dressée, figée dans son élan. Au centre, en face de nous, si près qu'il semble que sa chute va nous atteindre, la Kitchijunga déroule les jungles denses de sa vaste base, soulève ses rochers, ses glaciers bleuâtres, profile là-haut, à vingt-six mille pieds, sa crête aiguë sur la pâleur froide du ciel. En un clin d'œil, comme la vallée descend très bas, le regard mesure cette prodigieuse hauteur.
En ce moment, voici ce que j'ai devant moi : au premier plan, sur la ligne de faîte que nous venons d'atteindre, semant de points blancs le fond noir des forêts, les petites villas de Darjeeling, dernière limite du monde civilisé, au bord de l'abîme où commence l'Asie sauvage, le grand pays inconnu que peuplent les hommes jaunes. Puis le vide téné-
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breux, l'inimense cirque plein de nuit où roulent des lambeaux informes de nuées. Cinq rayons grêles et brumeux le traversent, . dardés d'une masse éblouissante amoncelée derrière nous sur Tépauie noire de la montagne, lis mesurent le gouffre, fixes au-dessus du chaos sombre des vapeurs mouvantes. Aucune mer, aucun désert ne peut donner la sensation vertigineuse de l'espace comme ces cinq lignes rigides lancées à travers cette vallée, large de quinze lieues, fermée là-bas par un mur de huit mille mètres. Dans cette profondeur, un entremêlement vague de lignes et d'échinés, mais au delà, l'élancement calme, la clarté souveraine, la sérénité inviolée de la grande cime où viennent s'achever toutes les chaînes obscures qui, du Népaul, du Thibet, de l'Inde, se soulèvent, font effort dans l'ombre pour se réunir et, d'un commun élan, monter au-dessus de tout dans le silence de l'espace clair, et dominer le monde.
26 novembre.
On arrive, préparé part* le voyage pour les grandes émotions, et Ton trouve une ville de plaisance anglaise. Sur la route de la gare, faisant face à l'Himalaya, de grandes affiches : Colman's Mustard, Pear's Soap, Beechams Pills, des troupes d'enfants à cheval, petits Saxons actifs et joufflus, des jeunes filles droites sur leurs selles, le teint clair, du sang rose aux joues, coiffées du béret de jockey, correctes dans leurs amazones, suivies du domestique hindou, que le respect ploie devant la race forte. On passe devant des cottages dont les fenêtres à baies sont encadrées de clématites et de roses grimpantes. Aux grilles des petits jardins, des noms de villas anglaises : Birchwood ou Woodland House. Le plus haut sommet de Darjeeling, d'où l'on plonge sur tout le Sikkhim, est tacheté de villas coquettes, couronné par un petit clocher saxon de pierre grise, tout semblable à ceux qui veillent sur la pâle campagne anglaise. A côté, un tennis-ground que vont quitter des joueurs en flanelle. — Devant ces images, l'orientation de l'esprit change, de vieux souvenirs émergent de l'ombre où ils sommeillaient, de vieux courants d'idées et d'émotions se reforment
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tout seuls. Vous VOUS croyez en Angleterre à la tombée d'un jour d'été, et lorsque vous relevez la tête, les yeux s'attendent à rencontrer des bandes rouges de couchant au bout d'une prairie terne. Voici les Assembly Rooms où l'on danse le soir, où se font les premières flirtations qui conduisent au mariage. Voici la chapelle dissidente que méthodistes, baptistes, wesleyens, possèdent tour à tour. Voici les soldats rouges, athlétiques, pommadés, qui vivent en gentlemen dans leurs barracks et, la badine en main, se prélassent avec des airs d'amateurs et de conquérants. Voici le Boarding house^ genteel and respectable, où vous avez vécu à East. bourue ou à Scarborough. On a mis son habit noir pour le dîner : la maîtresse de la maison dit les grâces, et fait passer cérémonieusement de fines tranches d'agneau, de bœuf rôti ou de pesants morceaux de pudding. Le mari, personnage effacé, mais correct, ajoute à la respectabilité de la maison. La conversation s'engage, conversation paisible de gens bien élevés, tranquilles, sociables et qui s'abordent sans méfiance. On passe au salon : une jeune femme se met au piano, la soirée s'achève par des morceaux du dernier burlesque de Sullivan ou bien par des chansons patriotiques et sentimentales, et l'on se sépare en projetant quelque promenade pour le lendemain. Comparez le colon français en Tunisie ou au Tonkin, généralement célibataire. Comme il
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s'ennuie ! comme il sent son exil ! Ces Anglais sont en Angleterre, ici. Us ont transporté non seulement leurs institutions, leurs coutumes, leurs préjugés, mais tout leur milieu natal, mais tout le décor de leur pays. Le contact d'un monde différent n'a pas de prise sur eux. Au fond, nulle race n'est moins capable d'adaptation, moins flexible, nulle ne persiste aussi continûment dans son type et sa personnalité. De là leur énergie morale, la force de leur volonté tendue par quelques idées immuables, mais de là les limites de leur sympathie et de leur intelligence. Ceux-ci ignorent tout à fait Tindigine et ne font pas d'effort pour le comprendre. Du haut de leur civilisation, ils le regardent comme un demi-sauvage idolâtre. « Idolâtre », c'est le terme par lequel on désigne indistinctement les Hindous, les Bouddhistes, les Parsis*. Voilà bien le point de vue biblique; c'est ainsi que les Juifs parlaient des peuples étrangers. A Ceylan, un planteur, installé dans l'Ile depuis quinze ans, m'a posé la question suivante : « Et comment s'appellent leurs idoles, qu'est-ce qu'ils adorent? » J'admirais tout à l'heure la hauteur, le flegme, le silence dédaigneux de deux soldats installés chez un marchand de chinoiseries : ils maniaient ses bibelots sans le regarder. Ce soir.
1. En Allemagne, en Italie, en France, ils appellent les habitants the natives. En anglais, le mot foreigner a certainement un sens analogue à celui du mot c barbare » chez les Grecs.
à table d'hôte, un jeune officier qui vient passer ici quelques jours, ayant visité dans la journée un temple de lamas, résume ainsi ses impressions : « Un misérable trou puant et dont je me suis sauvé le plus vite possible » (il dirty stinking hole which I was only too glad to get out of). Ils ne voient dans l'indigène qu'un coolie ou qu'un boy bon pour porter les bagages ou cirer les souliers, comme ils ne voient dans le pays qu'une exploitation agricole ou industrielle. Infatigablement, ils ont défriché les plus belles forets de Darjeeling ou de Ceylan pour couvrir le terrain dénudé de leurs tristes plantations de thé. Montez au Sinchul, le sommet qui, à deux pas d'ici, domine Darjeeling, vous verrez le plus grand panorama du monde; au sud, les plaines de rinde; au nord, les crêtes himalayennes, mais les premiers plans sont anglais, couverts de jardins, de cultures, de villas, d'églises, de casernes. Ils civilisent et non pas seulement pour eux-mômes, mais encore par esprit de devoir envers l'indigène. Couvrir l'Inde de chemins de fer, agrandir et multiplier ses ports, décupler son commerce, la convertir au christianisme protestant, supprimer ses castes, affranchir ses femmes, ouvrir ses zenanas, lui donner, avec le goût des pantalons, des jaquettes noires, du cricket, du foot-ball, de la musique et de la poésie anglaise, une éducation « pratique et rationnelle », en cela, disent-ils, consiste leur
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mission, persuadés comme Addison, comme Sydney Smith et Macaulay,que l'augmentation du bien-être humain, la civilisation décente, raisonnable, confortable, en un mot la civilisation anglaise, voilà les fins suprêmes de Thumanité. « Quand|nous aurons achevé notre œuvre dans Tlnde, me disait un Anglais à Ceylan, probablement les Hindous pourront se passer de nous et nous mettront à la porte. Mais nous aurons accompli notre mission. » Là-dessus, il me vantait « le chemin de fer qui perce les forêts, amène à l'intérieur la vie et la lumière, fait la guerre aux vieilles superstitions, à toutes les momeries bouddhistes ». Ils sont si entreprenants que Tlnde, munie de manufactures, de voies ferrées, d'universités, de banques, a aujourd'hui le budget et le commerce de l'Italie ou de l'Autriche. Ils sont si raides et si forts que, perdus au milieu de deux cents millions d'Hindous, ils ne se transforment pas, tandis que l'Hindou semble se faire Anglais au contact de leurs cent mille colons. A Calcutta j'ai pu voir des livres et des journaux écrits par des indigènes : non seulement l'anglais en est excellent, mais on y rencontre le tour, le style, les préjugés, toutes les façons anglaises de sentir et de penser. Quelques articles semblaient sortis de la plume d'un révérend, rédacteur d'une bonne revue de Londres. De même certains individus artistes, d'âme plastique, après avoir causé quelques heures
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avec un homme de personnalité originale et puissante, copient sans s'en douter ses attitudes, ses gestes, ses inflexions de voix. « Race de silex », disait Carlyle des Anglo-Saxons : oui, race de silex qui, s*implantant sans se déformer dans la molle argile hindoue, lui imprime ses angles et ses saillies. Conquérants hautains, organisateurs infatigables, ils sont ici la race noble, une nouvelle race de brahmanes, des devas supérieurs. Et je le sentais ce matin en regardant, par-dessus la cohue grotesque des Mongols misérables, le port droit, les mouvements calmes, le geste tranquille et fort, la figure claire, le regard résolu et serein de trois de leurs jeunes gens.
27 novembre.
Il faut se lever avant quatre heures pour voir les premiers feux du soleil sur la Kitchijunga. Il gèle, il fait très noir : rien de visible que des silhouettes d'arbres voisins, et là-haut, parmi les froides constellations, le croissant très clair, mais trop mince pour répandre de la lumière. On ne voit rien, mais on sait que partout devant soi la terre se dérobe, descend, et Ton sent tout en bas la présence des grandes forêts obcures, dû pays de Sikkhim, étendu dans la nuit. La grande chaîne a disparu tout entière.
Vers quatre heures et demie, très haut dans le ciel parait un astre, un astre étrange, car voici qu'il s'emble s'élargir. Une tache rose se fait, demeure, grandit.... Puis des lignes aiguës s'éclairent. Au-dessous, la noirceur de la nuit, aucun signe d'aube, la terre dort dans les ténèbres, et l'on a peur de ces choses lumineuses apparues làhaut dans l'espace, de ces clartés qui ne sont pas de notre monde, qui semblent un prélude à quelque vaste changement de l'ordre accoutumé.
Ensuite, toutes les crôtes de neige sortant de la nuit se sont éclairées comme le bord mystérieux
d'une mer rose et puis, longtemps après, les vieilles forêts ont reparu dans la lumière....
Vers sept heures, j'ai pris un guide pour pénétrer un peu dans la jungle. Nous suivons la route qui longe et domine le grand cirque. Au-dessous de nous, de l'épaisseur des fourrés surgissent comme des palmes les fougères arborescentes qui sortent d'une gaine de mousse fauve, trempée de rosée fraîche. Plus bas, la jungle descend avec ses dômes d'arbres luisants, vus d'en haut, voilés par l'air dense, descend jusqu'au fond de la grande vallée du Sikkhim, qui, à quatre mille pieds au-dessous de la route, déploie l'étendue sombre de ses forêts vierges. Au delà, par-dessus la végétation bleuâtre, commencent les coulées de glacier, et les hautes lignes blanches découpent avec précision le ciel pâle.
Mon guide marche d'un puissant pas lourd, le pas des montagnards thibétains, vrai type de Chinois, non le Chinois délicat et fin, mais celui du nord, grand, anguleux. Figure fouillée de traits profonds, ridée, plissée, figure curieuse, gercée, tannée par le soleil. Petit tricorne vert, d'où sort une queue noire de cheveux tressés, vaste manteau de poil, bottes de feutre vert, recourbées en très longues pointes. Des ornements sauvages, une bague verte, un gros anneau d'ivoire au pouce, l'oreille distendue, allongée par un disque d'argent. Il
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avance silencieusement, de son pas régulier, appuyé sur une grande pique en bois de tek, couverte de caractères pointus qui ne ressemblent pas aux lettres hindoustanies, compliquée d'un cadran solaire où les Thibétains lisent l'heure quand ils parcourent là-bas leurs grands plateaux déserts. Parfois, avec un geste du bras, un sourire lent et des gutturales qui ne sont pas humaines, il désigne des sommets lointains. Nous communiquons par signes, lui, l'étrange homme mongol, dont la race erre depuis les premiers temps de l'humanité par les steppes de l'Asie centrale, et moi, touriste parisien débarqué sur cette terre après la longue traversée des eaux monotones. Oue. abîme entre sa race et la mienne! Impossible de nous retrouver une origine commune dans la nuit du passé, hnpossible de comprendre ce visage immobile qui m'est fermé, ce visage qui n'est pas fait comme les nôtres, impossible d'y déchiffrer son âme.
Au bord de la route, comme j'examinais avec surprise une roche curieusement sculptée, il a levé deux fois le bras vers le ciel, et, je crois, vers le soleil. Cette fois, il me semble l'avoir compris. Même geste devant une rangée de longues perches où pendent des loques blanches chargées de caractères sacrés. Ces pauvres drapeaux sont des emblèmes religieux et portent des prières innombrables. Vient le vent qui les soulève vers le ciel, et
toutes les prières silencieuses sont entendues. En ce moment, ils pendent, inertes, le long d'une petite allée qui dévale jusqu'aux cases misérables d'une lamasserie accrochée aux flancs du grand cirque. A l'entrée, un enfant, un novice accroupi, déroule avec une mélopée nasillarde des prières écrites en lettres chinoises sur de vieilles bandes d'étoffe. Sort d'un coin sombre où je ne l'avais pas vu tapi, un être jaunâtre, un bonze qui vient tourner autour de nous, qui nous fait de profonds saluts en portant les mains à son front. Il est horrible et lamentable, ce bonze, un vrai monstre, tous les traits tatares exagérés, les yeux saignants et pas de menton, la bouche se perdant dans les plis flasques du cou jaune, la figure abrutie et rigide.
A la porte, une rangée de cylindres à prières que le Thibétain guette depuis quelques instants. Furtivement, il s'est avancé, et avec un sourire énigmatique, un à un, sans se presser, voici qu'il fait tourner tous les cylindres. A quoi songe-t-il, tandis qu'à voix basse il marmotte ses gutturales? Quel est donc le sentiment obscur qui a dicté son geste?
A l'intérieur, dans l'ombre, derrière une vitrine, la vague ébauche d'unBouddah assis, non pas souriant et calme, mais grimaçant d'une grimace mongole. Devant lui, sur un autel, des offrandes, pauvres offrandes, non des fleurs somptueuses
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comme à Ceylan, mais des grains de riz, de Feau, et, dans de vieilles bouteilles anglaises qui ont contenu du gin et du wiskey, de maigres plantes séchées. Tout cela sent une misère primitive et sauvage. Sur les murs, de très vieilles fresques s'écaillent, de très anciennes peintures bleuâtres où se pressent les monstres de l'imagination mongole, ventres énormes, têtes bouffies, yeux saillants, bouches tordues.... Darjeeling^ prononce le bonze, en me montrant l'un d'eux; un autre est la Kitchijunga. Par quelle mystérieuse association d'idées la grande forme simple et noble a-t-elle pour symbole ce dragon difforme et compliqué? Quel genre d'émotion vague, de terreur ou de tristesse sa vue a-t-elle donc soulevé chez les ancêtres? Dans la patte jaune que tend sournoisement le pauvre lama, je glisse quelques annas, et nous laissons le petit temple de boue à l'ombre de ses drapeaux sacrés, sous la protection des mille prières qui flottent au vent, suspendu tout seul au bord du grand cirque brumeux.
Ce soir, les nuages emplissent tout, et les vapcui*s grises noient les vallées qui vont vers Tlnde ou vers la Chine. Très loin, dans l'ouest, des lueurs roses traînent, venues on ne sait d'où.... Aux flancs noirs des montagnes, sur le peuple des crêtes, c'est une procession monotone et lente de choses grises qui rampent sans se lasser. Dans cette vapeur pâle, les contreforts inférieurs entre-croisent leurs lignes noires, et Ton ne distingue rien que des pans superposés de nuit. Et cela fait un infini vague, non de surface comme la mer, mais profond, où s'ébauche un monde obscur, où s'assemblent lentement des formes inachevées, espaces d'ombres, taches indécises de lumière brouillée, forôts devinées, arêtes entremêlées, rayons bleus dardés à travers le vide, tout un pêle-mêle gris qui ondoie.
Sur la ligne de faîte, un grand arbre tordu semble marquer la fin du monde au bord de l'abîme. Au-dessous, rien, un néant vaporeux où flottent des formes vagues. Littéralement, on se croit arrivé devant l'espace vide, à la rive brumeuse de la terre au-dessus du chaos.
Chose étrange, on entend des chants, des voix
DARJEELING. 03
claires d'enfants qui viennent d'une école de petites filles anglaises cachée sur la hauteur, et cela saisit comme un souvenir des premières années quand on arrive au bout de la vie, devant la noirceur de Tau delà. Pourquoi donc ces minutes sont-elles pleines de ce frisson subtil et douloureux, pourquoi donc ces tombées de nuit sont-elles si mystérieusement tristes, plus inoubliables que tous les grands spectacles qu'on vient chercher si loin?
L'arbre froisse ses branches, et la vapeur grise rampe toujours sur le fond terne du ciel. A présent, tout le Sikkhim est enseveli dans le brouillard humide. Mais au-dessus de cette tristesse et de cette confusion, on songe que les grandes cimes surgissent, empourprées, dorment, posées sur un lit de calmes nuages, seules en face du soleil mourant.