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29 novembre.
Changement très soudain de décor. Arrivé ici hier soir, après vingt-quatre heures de trajet sur le Bengale-Nord et vingt et une heures sur le Grand- Péninsulaire. Rien à voir sur la route : des froides régions .mongoles nous passons tout de suite dans les plaines sacrées de Tlnde, aux bords du vieux Gange divin.
Car c'est ici Tlnde classique, Flnde indienne. L'Européen n'y habite pas, il ne fait que passer. Il n'a rien transformé, il ne s'est pas établi en marchand ou en manufacturier. Cette ville, ces Hindous, ces temples sont les mêmes aujourd'hui qu'il y a dix siècles. C'est le cœur du monde hindou, le foyer toujours brûlant du brahmanisme. Ces vieux brahmes qui, lorsqu'ils avaient vu le fils de leur fils, s'enfonçaient dans une forêt pour y méditer solitairement sur le fond de toute chose, sortaient de Bénarôs ou des parties voisines de la vallécî du Gange. Sur cette terre furent élaborées les six
grands systèmes de philosophie de la pensée hindoue. Il y a vingt-cinq siècles, celle ville était déjà fameuse. Oui, lorsque Babylone luttait contre Ninive; quand Tyr jetait ses colonies sur les plages méditerranéennes, avant que l'agora d'Athènes retentit de l'éloquence de ses orateurs et que ses temples se peuplassent de statues de marbre; quand Rome n'était qu'une petite cité de paysans, quand florissaient les vieux cultes égytiens, cette ville, grande et fameuse, était remplie, comme aujourd'hui, de brahmes à peau blanche, semblables par les traits à ceux que je vois ici, déjà courbés par la tyrannie des rites, ployés sur eux-mêmes, absorbés dans le rêve métaphysique, dévidant indéfiniment le fil subtil de leur spéculation, arrivant au vertige et, dans leur hallucination, voyant le monde solide chanceler et s'effondrer dans le néant calme d'où montent éternellement les apparences. Çakya-Mouni fui l'un d'eux : il naquit à trente lieues d'ici, et, après sa méditation de cinq années, vint prêcher à Bénarès.
Aujourd'hui, rien n'est resté de notre Occident d'alors. C'est un monde absolument mort, fini, abimé dans les ténèbres du temps. Mais cette ville est toujours la Kasi, la « resplendissante » de l'Inde.
Le matin, lorsque le disque palpitant du soleil monte derrière le Gange, vingt-cinq mille brahmes, accroupis au bord de Tcau devant un peuple hin-
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doii, disent encore les vieux hymnes védiques à Taslre, à la rivière divine, aux puissances primitives, aux sources visibles de la vie. Rome est moins sacrée pour le catholique que Bénarès pour l'hindou : chaque pierre en est sainte. Aucune souillure, aucun péché ne peut perdre l'homme qui meurt dans ses murs. Fût-il chrétien, fût-il musulman, eûtil même tué une vache ou mangé dé la chair, il est certainement transporté dans le Kaîlas, dans le paradis himalayen de Si va. Heureux donc qui peut y terminer ses jours ! Plus de deux cent mille pèlerins y accourent tous les ans de tous les coins de Tlnde ; parmi eux, beaucoup de vieillards et de mourants. Quand un homme ne peut s'éteindre ici, souvent on y apporte ses cendres, afin que les « fils du Gange », les brahmes de Bénarès, puissent prononcer les prières des morts et que le fleuve sacré les reçoive. « Kasi, la sainte Kasi, disent les Hindous, on meurt tranquille quand on l'a contemplée! » Cette cité est véritablement extraordinaire.
Ailleurs la religion n'est qu'une portion de la vie publique. A Bénarès, on ne voit qu'elle; elle emplit tout, prenant à l'homme toutes les minutes de son existence, couvrant la ville de ses temples : il y en a plus de dix-neuf cents, et la multitude des chapelles est incalculable. QuanI au peuple des idoles, il est à peu près deux fois plus nombreux que celui des habitants. On en compte environ cinq cent mille.
Hier soir, en arrivant, comme il faisait encore jour, je suis allé jusqu'au fleuve. Les ruelles tortueuses grouillent d'humanité demi-nue. Aux portes des lieux sacrés la cohue est plus épaisse; des brahmes à figure blanche se pressent et vous coudoient, des fakirs, assis sur leurs talons, nus, couverts de cendres, le crâne brillant, le regard fixe, immobiles dans le fourmillement universel, semblent de pien^e. Les échoppes regorgent d'objets religieux, colliers de Heurs jaunes, chapelets, pierres sacrées, étranges emblèmes phalliques, lingams et yonis. Dans les murs, au-dessus des portes, des niches abritent des dieux difformes, des dieux monstres aux têtes d'éléphant, et dont les corps d'androgynes sont enlacés par des serpents. Çà et là, des puits, d'où monte une odeur fétide de fleurs pourries, sont habités par des dieux, et autour d'eux la foule se serre plus dense. Sur les murailles, des peintures bleues racontent la mythologie hindoue; les temples sont ceints d'une guirlande de dieux obscènes, et au milieu des rues, comme si les idoles, trop nombreuses, débordaient des temples trop rares, de petits autels soutiennent le gras Ganesh ou la monstrueuse Eali. On glisse dans un fumier de fleurs, on avance dans une boue étrange faite d'ordures, de jasmins sacrés qui pourrissent dans cette eau du Gange dont on asperge tous les autels, et du sol gluant monte une extraordinaire
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et fade senteur. Au milieu de la multitude humaine des singes gambadent ou jacassent, accrochés à des toits, et les vaches vont, libres, mangeant des fleurs. Et c'est la môme sensation d'ahurissement et de vertige que lorsqu'on lit les vieux poèmes hindous qui font défaillir l'esprit par l'accumulation des myriades de millions de siècles, par Ténumération infinie des dieux, des éléments, des plantes, des animaux qui tourbillonnent et s'enlacent. Toutes nos habitudes d'esprit sont renversées. Imaginez que vous débarquez dans un pays où les hommes marcheraient sur la tête. Cette race pense, sent, vit d'une façon contraire à la nôtre, et la première idée, quand on arrive à Bénarès, c'est que le délire y est normal.
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Levé à cinq heures. — A six heures et demie, je suis sur la rivière. Fraîche lumière matinale, blanche à l'horizon comme de l'argent fluide. Le large Gange étale sa poitrine brune, roule son onde bourbeuse et clapotante entre des étendues désertes de sables et une lieue de temples, de palais, de mosquées, de murs de marbre dont la file se fond au loin dans une brume rose. — Les vastes degrés descendent noblement jusqu'au fleuve, et leurs lignes parallèles font une large surface oblique, tout éblouissante de lumière. Dans cette clarté grouille le peuple hindou, pèlerins, fidèles, prêtres, qui viennent accomplir leurs dévotions matinales, adorer le Gange et le Soleil levant. Ils sont là par milliers, vieux brahmes à peau blanche, au triple ventre bouffi , au crâne luisant, assis sur des tables de pierre, sous de vastes ombrelles de paille, récitant les textes sacrés devant le peuple qui barbote : coudras bruns, la tête rasée, sauf une petite touffe qui retombe sur la nuque, souples dans leur nudité sombre, femmes de la tête aux pieds drapées de couleurs éclatantes et qui prient debout, les bras levés, les mains jointes vers le soleil. A mesure que la barque avance sur
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Teau splendide, les temples, la foule, se multiplient. Des escaliers larges de quatre cents pieds montent en pyramides immenses, régulièrement rayés parleurs mille degrés. De pesants piliers octogonaux plongent dans le fleuve; les façades carrées, les grands cônes feuillus de pierre rouge, les cubes de marbre creusés de niches et de chapelles se succèdent, se re couvrent : c'est l'accumulation colossale de la pierre prodiguée, superposée en constructions géométriques comme dans la vieille Egypte, comme dans les villes légendaires de TAssyrie. Et sous ces architectures, au bord du fleuve antique, cent mille Hindous s'agitent, accomplissant les rites.
Pendant quatre heures je monte et je redescends la rivière. Comment décrire cette inépuisable variété, cet ondoiement des formes et des attitudes? — Sur les larges degrés, blancs de soleil, entre les pilotis, plus haut, sur les terrasses, sur les blocs entassés des temples ruinés, plus haut encore sur les balcons, sur les toits de pierre massive, sous la forêt des parasols de paille, c'est un pullulement de corps bruns, un bouillonnement de couleurs simples. Cinq corps nus, accroupis sur un pilier, se débandent brusquement, lancés dans l'eau qui rejailli I en étincelles. Derrière eux, les lèvres agitées par une prière, des brahmes brandissent des branches, dont ils frappent monotonement le fleuve. Plus bas, des femmes sortent de l'eau, moulées dans
leurs voîlos bleus qui ruissellent, graves et droites. Accroupi sur un haut bloc de marbre, isolé de la foule, enveloppé de soie rouge, un homme immobile, dans une posture hiératique, regarde monter le soleil. Puis des attitudes étranges, des gestes qui semblent de maniaques; deux femmes se tiennent le nez d'une main et frappent leur poitrine de l'autre; une vieille, courbée, toute tremblante, le pauvre corps dessiné dans sa maigreur par le voile trempé, joint ses mains ridées et six fois tourne sur elle-même. D'autres, avec une vibration rapide des lèvres, éclaboussent le fleuve méthodiquement, font jaillir l'eau devant elles; des vieillards, dans des attitudes de fleuves, inclinent des urnes de cuivre. Et comme fond atout cela, derrière les innombrables chapelles coniques dressées au milieu même des degrés, une file de quatre-vingts temples et palais. Au hasard j'en note un plus grand que les autres, un vaste carré rose, vivement découpé sur le ciel, fleuri de balcons, couvert d'arabesques, dentelé de colonnettes, troué par ses fenêtres d'ombres ogivales. Il jette jusqu'au fleuve son grand escalier, qui tombe déployant son ample nappe oblique; et tout en haut, sur les dernières marches, des hommes nus tendent leurs muscles luisants, brandissent des massues, dessinent sur le marbre des silhouettes héroïques.
A présent nous avons parcouru deux milles, et le
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spectacle est le même. Cette foule, ces architectures, cette lumière, semblent vues dans un de ces rêves d'opium où le temps, l'espace et toutes les choses qu'ils contiennent sont monstrueusement grandis et multipliés. Ici comme là-bas, au pied des édifices, les plates-formes de pierre ou de bois s'avancent dans l'eau lumineuse, et c'est un fourmillement distinct autour de chacune, — cent femmes voilées de blanc, qui se courbent sur l'eau, — des torses d'éphèbes dressés dans la lumière, — des brahmes immobiles, maigres, aux vertèbres saillantes, plies en deux, courbés, comme absorbés dans quelque rêverie morne, — des groupes d'enfants qui gambadent autour des bûchers où l'on brûle les morts, — des vaches sacrées, silhouettes paisibles profilées sur la blancheur des escaliers de marbre; et de toute cette multitude mouvante, priante, chantante, monte une rumeur immense, un bruissement confus d'humanité. Partout, au bord de la grande eau indifférente, c'est la même vie qui pullule, le même flot de foule qui coule et qui s'amasse. Des milliers de colombes volent et s'abattent sur les cônes des temples, des corbeaux gris, de grands vautours à la gorge pendante sont posés sur des fûts de colonnes. Le ciel est bruyant du piaillement des perroquets splendides; la fumée monte des cadavres^ que l'on brûle, et par endroits le fleuve est noir des cendres
humaines que l'on y jelle. L'eau charrie des fleurs; des prières innombrables s'élèvent vers Siva, vers Durga, vers Ganesh, vers Surya, le soleil qui maintenant brûle. Devant le vaste Gange, entre les pyramides, sous les colonnades des chapelles, au pied des architectures démesurées, étranges comme les végétations de Tlnde, comme les religions de l'Inde, fourmille la vie innombrable de l'Inde. Pendant un instant on croit retrouver la sensation accablante qui, répétée sur des générations, modifiant la structure des cerveaux aryens, se traduit dans leurs poèmes et dans leurs philosophies. Derrière les êtres particuliers et périssables, on aperçoit une force qui se déploie pour produire toutes les choses et toutes les vies, impérissable, éternellement présente, la môme à travers les millions de morts et de naissances qui la manifestent sans la diminuer. C'est cette force qu'ils adorent, c'est le culte de cette force qui fait le fond de leur religion. Une fois cela senti, on s'explique les contradictions, les incohérences de cet hindouisme si complexe où le fétichisme sauvage s'allie aux spéculations pénétrantes, qui adore trois cent trente millions de dieux en même temps que les botes, les arbres, les éléments, les astres, les pierres, à la fois panthéiste, monothéiste, polythéiste, selon qu'il considère l'Être universel, son * incarnation principale, quelquesunes ou la totalité de ses manifestations par la
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Matière ou par TEsprît. Une fois cela compris, on s'explique les folies de leur imagination, Tétrangeté de leurs rêves exprimés dans ces poèmes interminables et touffus où rhomme noyé au sein de la nature a pour égaux et compagnons les singes, les ours, les éléphants, les plantes, les insectes. Avant tout, ils ont senti la vie, la vie ondoyante, fluide, qui meurt et qui devient, multiple, indéfiniment changeante et diverse. Et le contraste me le disait quand par-dessus la multitude confuse, par-dessus la floraison des temples, je suivais la montée blanche dans le bleu du ciel des deux minarets d'une mosquée musulmane. Ils s'élançaient d'un jet rigide avec l'ardeur d'une prière et l'impétuosité d'un cri, et l'on sentait l'œuvre fervente d'une race simple, volontaire, monothéiste et passionnée.
ni
Midi. Je quitte le Gange et au trot nous traversons la ville. Très vite, les ruelles, les échoppes, les cuivres ciselés étalés sur les trottoirs, les temples, les idoles des rues, la foule multicolore, défilent. Puis la campagne poudreuse. A Thôtel, c'est une étrange sensation que de retrouver la tranquillité et la raison européennes, le bel ordre tranquille, les costumes corrects, la conversation banale et courtoise. Tout d'un coup on retombe dans son assiette ordinaire, et l'impression enfoncée par ce qu'on vient de voir disparaît comme un rêve qui fond au réveil. Pourtant une certaine inquiétude reste. Quand on voit un homme faire des gestes désordonnés, tenir des discours incohérents, vivre à rebours des autres, on dit qu'il extravague. Quand on s'est promené seul au milieu d'un peuple qui se conduit ainsi, il faut être bien fort et bien sûr de soi pour porter un tel jugement. Si quelqu'un vit en dehors des règles, c'est moi, c'est mon compagnon de table d'hôte. A tout le moins, on sent qu'il n'y a pas de règle, on reste déconcerté, on a perdu l'instrument de mesure avec lequel on évaluait et on avait vu évaluer toute chose. On éprouve
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très violemment que nos idées et nos coutumes européennes ne sont que des coutumes et des idées locales, que notre point de vue n'est que différent du point de vue hindou, qu'au fond l'un et l'autre se valent, et que toutes les façons d'être sont légitimes par cela même qu'elles sont. De quel droit disais-je tout à l'heure que l'état normal chez ce peuple est la folie?
Après le tiffin on ne sait que faire : dehors le soleil flamboie dans la campagne solitaire à cette heure. J'ouvre quelques ouvrages spéciaux pour y chercher le sens de ce que je viens de voir. Que signifiaient ces rites, que voulaient dire ces gestes de maniaques? Quelles prières récitaient-ils devant le peuple, les brahmes, nus sous leurs grandes ombrelles d'osier? Au bout d'une heure de lecture on retrouve la sensation primitive : ils sont bien fous.
Voici la vie quotidienne de l'un des vingtcinq mille brahmes de Bénarès*. Il se lève avant l'aurore, et son premier soin est de porter les yeux sur un objet de bon augure. S'il aperçoit une corneille à sa gauche, un milan à sa droite, un serpent, un chat, un lièvre, un chacal, un vase vide,
1 Pour le détail du culte yoir surtout Honier Williams : Brahmanism and Hinduiim,
un feu qui fume, un tas de bois, une veuve, un borgne, toute la journée de grands malheurs le menaceront : s'il allait entreprendre un voyage, il le remet. Mais si son premier regard tombe sur une vache, sur un cheval, un éléphant, un perroquet, un lézard, un feu bien clair, iine vierge, tout ira bien. S'il éternue une fois, il peut compter sur une grande joie. S'il éternue deux fois, il doit s'attendre à quelque catastrophe. S'il bâille, un démon peut entrer dans son corps. Ayant évité tous les objets de mauvais augure, le brahme est pris dans l'engrenage sans fin des rites religieux. Sous peine de rendre inutiles tous les actes de la journée, il doit se laver les dents au bord d'un fleuve ou d'un étang sacré en récitant un mantra spécial qu'il termine par l'hymne suivant :
€ Gange, fille de Vichnou, tu jaillis du pied de Vichnou, t» es aimée de lui; — Écarte de nous la souillure du péché et de la naissance, et, jusqu'à la mort, protège-nous, tes serviteurs. »
Ensuite il se frotte le corps avec des cendres, disant : « Hommage à Siva, hommage à la source de toute naissance! Qu'il me protège pendant toutes les naissances ! » Puis il trace les signes sacrés sur son front : les trois raies verticales qui représentent le pied de Vichnou, ou les trois raies horizontales qui rappellent le trident de Siva, et fait un nœud des cheveux que le rasoir a laissés sur le
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sommet de son crâne, afin qu'aucune impureté n'en tombe qui puisse souiller la sainte rivière.
. A présent, les cérémonies du matin (sandhya) peuvent commencer, celles que célébraient tout à l'heure les brahmes de Bénarès au pied des grands escaliers de pierre. Minutieusement, mécaniquement, chacun accomplit de son côté la série des actes et des gestes prescrits.
D'abord l'ablution interne : le fidèle prend de l'eau dans le creux de sa main, et, la versant de haut dans sa bouche, nettoie son corps et son âme. Cependant il invoque mentalement les vingt-quatre grands noms du dieu Vichnou, disant : « Gloire à Kcsava, à Narayana, à iMadhava, à Godinva, etc. »
Le second acte est l'exercice ou discipline de la respiration {Prajayama). On y distingue trois opérations : 1° le fidèle comprime sa narine droite et chasse son haleine à travers l'autre ; 2° il aspire à travers la narine gauche, puis, comprimant celleci, respire à travers la narine droite; 3® il se bouche complètement le nez avec l'index et le pouce et aussi longtemps qu'il le peut retient sa respiration.
Tous ces actes doivent précéder le lever du soleil et préparent le fidèle à ce qui va suivre. Debout, au bord de l'eau, immobile, solennellement il la prononce, la fameuse syllabe AUiM, dont la longueur doit égaler celle de trois voyelles. Elle lui
rappelle les trois personnes de la trinité hindoue, Ihalima qui crée, Vichnou qui conserve, Siva qui détruit. Plus noble que toute parole, impérissable, dit Manon, elle est éternelle comme Brahma luimôme. Elle n'est pas un signe, mais un êh^e^ une force, une force qui contraint les dieux, supérieure à eux, l'essence même de toutes choses. Mystérieuses opérations de l'esprit, étranges associations d'idées d'où peuvent sortir de semblables conceptions.
Ayant prononcé l'antique et redoutable syllabe, rhomme appelle par leurs noms les trois mondes : la terre, l'air, le ciel et les quatre cieux supérieurs. 11 se tourne vers l'orient et répète les vers du Rig- Vëda : « Méditons sur la gloire splendide du Vivificateur divin, qu'il éclaire nos intelligences. » En prononçant ces derniers mots, il prend de l'eau dans la paume de sa main et la verse sur le sommet de son crâne. « Eaux, dit-il, donnez-moi la vigueur et la force, afin que je me réjouisse. — Comme des mères aimantes, bénissez-nous, pénétrez-nous de votre essence sacrée. — Nous venons nous laver de la souillure du péché : faites-nous féconds et prospères. » Suivent d'autres ablutions, d'autres mantras, des vers du Rig-Véda^ et cet hymne qui chante l'origine des choses : « De la chaleur brûlante sortirent tous les êtres, oui, l'ordre entier de cet univers : la Nuit, l'Océan qui palpite, et, après l'Océan
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qui palpite, le Temps, qui sépare la Lumière de la Nuit. Tous les mortels sont ses sujets. C'est lui qui ordonne tout et qui a fait l'un après l'autre le soleil, la lune, le ciel, la terre, et l'air moyen. » Cet hymne, dit Manou, répété trois fois, efface les péchés les plus graves.
Vers ce moment, derrière les sables jaunes qui bordent l'autre rive du Gange, le soleil surgit. Aussitôt qu'émerge le disque éblouissant, toute la foule l'acclame et le salue par « l'offrande de l'eau ». On la lance en l'air, soit d'un vase, soit de la main. Trois fois le fidèle, plongé jusqu'à la ceinture, la fait jaillir vers le soleil. Plus elle s'éparpille au loin, et plus grandes sont les grâces attribuées à cet acte.
Cependant le brahme, assis sur ses talons, accomplit le plus sacré des exercices religieux : il médite sur ses doigts. Car les doigts sont saints, habités par diverses manifestations de Vichnou : le pouce par Govinda, l'index par Mahidhara, le troisième doigt par Hrikesa, le quatrième par Trivikama, le cinquième par Vichnou lui-même, tandis que la paume est le séjour de Madhava. « Hommage aux deux pouces, dit le brahme, aux deux index, aux deux doigts du milieu, aux deux doigts sans nom (les annulaires), aux deux petits doigts, aux deux paumes, aux deux dos de la main. » En môme temps il touche sa poitrine, ses yeux, son nombril, sa gorge, sa tête, et finalement la partie sacrée entre
toutes, rorcillc droite, où résident h la fois le feu, Teau, le soleil et la lune. Il prend alors un sac rouge (go-mikhi), y enfonce sa main, et, par des contorsions de ses doigts qu'il entre-croise, figure rapidement les principales incarnations de Vichnou : un poisson, une tortue, un sanglier, un lion, une charrette, un nœud coulant, une guirlande. Il y a cent huit de ces figures, dont pas une ne doit être omise, et les mérites attribués à ces gestes sont infinis.
La seconde partie du service est aussi riche que la première en ablutions et en mantras. Le brahme invoque le soleil, « Milra, qui regarde les créatures d'un œil immuable », et les Aurores « brillantes, filles du ciel », premières divinités de nos races aryennes; il glorifie le monde de Brahma, celui de Siva, celui de Vichnou, récite des morceaux du Mahabharata^ des Puranas, tout le premier hymne du Rig-Véda^ les premiers vers du second, les premiers mots des principaux Védas, du Yajur, du Sama^ de VAth^va, puis des morceaux de grammaire, des prosodies inspirées, enfin les premiers mots du livre des lois de Yajna Valkya, des sutras philosophiques, et termine enfin la cérémonie par trois espèces d'ablutions qu'on appelle rafraîchissement des dieux, des sages et des ancêtres. Plaçant d'abord son fil sacré sur l'épaule gauche, le brahme puise de l'eau dans la main droite et la
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Àîsse couler sur les doigts étendus. Pour rafraîcliir les sages, le fil doit pendre sur le cou comme un collier et l'eau couler sur le côté de la paume^ entre la racine du pouce et Tindex replié en dedans. Pour les ancêtres, le fil passe sur l'épaule droite, et l'eau coule de la même façon que pour les sages : « Que les pères soient rafraîchis, dit la prière, que cette eau serve à tous ceux qui habitent les sept mondes jusqu'à la demeure de Brahma, quand même leur nombre serait plus grand que des milliers de millions de familles. Que cette eau consacrée par mon fil soit acceptée par les hommes de ma race qui n'ont pas laissé de fils.
Par cette prière s'achève le service du matin. A présent, dites-vous que ce culte est journalier, que ces formules doivent être prononcées, ces gestes accomplis avec une précision mécanique, que si le fidèle oublie la cinquantième des incarnations de Vichnou qu'il doit figurer avec les doigts, que s'il bouche sa narine gauche au lieu de sa narine droite, la cérémonie tout entière perd son efficacité, que, pour ne point s'égarer à travers la multitude des paroles et des gestes rituels, il doit user de moyens mnémotechniques, qu'il y en a cinq pour se rappeler telle série de formules, que son attention, toujours tendue et portée sur la partie extérieure du culte, ne laisse pas à Fesprit une minute pour rêver au sens profond de quelques-unes de ces
prières, et vous comprendrez la scène extraordinaire que les bords du Gange présentent tous les malins à Bénarès : cette foule anxieuse et démente, ces gestes pressés et pourtant méthodiques, cette agitation rapide des lèvres, les yeux fixes de ces hommes et de ces femmes qui, debout dans Teau, semblent ne point voir leurs voisins et compter intérieurement comme dans une fièvre. Songez qu'il y a des cérémonies semblables l'après-midi et le soir, et que, dans l'intervalle, dans la rue, à la maison, à Theure des repas, à l'heure du coucher, des rites pareils, aussi minutieux, poursuivent le brahme, tous précédés par les exercices de la respiration; renonciation de la syllabe AUM, l'invocation des principaux dieux. On calcule qu'entre l'aube et le milieu du jour il n'a guère plus d'une heure pour se reposer du culte. Après les grandes puissances naturelles, le Gange, l'Aurore, le Soleil, il va honorer dans leurs temples les dieux figurés : le Lingam, qu'il arrose; les arbres sacrés dont il fait le tour ; les vaches, auxquelles il ojffre des fleurs. Chez lui, de nouvelles divinités le réclament et lesquelles! Cinq pierres noires qui représentent Siva, Ganesh, Surya, Devi, Vichnou, disposées suivant les points cardinaux : l'une au nord, l'autre au sud-est, la troisième au sud-ouest, la quatrième au nord-ouest, la dernière au milieu, cet ordre changeant seloa^que le fidèle considère
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tel OU tel dieu comme le plus important; puis une coquille, une sonnette à laquelle, prosterné, il offre des fleurs, un vase enfin dont la bouche contient Vichnou, le cou Rudra, la panse Brahma, tandis qu'au fond dorment les divines mères, c'est-à-dire à la fois le Gange, Tlndus et la Jamuna.
Tel est le culte ordinaire d'un brahme de Bénarès, et les jours de fête ce culte se complique. Depuis la grande époque du brahmanisme il est le même. Telle ou telle pratique a pu changer, mais l'ensemble a toujours été aussi tyrannique et aussi extravagant. Déjà, dans les Upanishads^ on raicontre la même foi dans la puissance de la parole articulée, les mômes prescriptions absolues et innombrables, les mêmes formules étranges, les mêmes énumérations de gestes bizarres. Tous les jours, depuis plus de vingt-cinq siècles, puisque le bouddhisme fut une protestation contre le despotisme et. la folie des riles, cette race a mécaniquement passé par cet engrenage, aboutissant à quelles déformations mentales, à quelles attitudes habituelles de l'esprit et de la volonté, ils sont à présent trop différents de nous pour que nous puissions le concevoir. Un nègre, un sauvage de la Terre-de- Feu, nous ressemblent davantage. Ils sont plus simples que nous, plus voisins de la vie animale, mais en retranchant de nous-mêmes l'acquis mstable de notre civilisât]^, nous retrouvons eniouis,
et cependant vivant encore au plus profond de notre âme, le plus grand nombre de leurs instincts. Au contraire, Tâme hindoue est aussi complètemenl développée que la nôtre; sa végétation est aussi riche, mais elle est extraordinaire. On reste stupéfait devant le pêle-mêle des notions, à nos yeux incohérentes et absurdes, qui forment la trame permanente de leur esprit. Le premier venu d'entre eux appartient à une caste dans laquelle, comme ses aïeux, il se trouve inexorablement enfermé. Au fond ridée de caste se ramène à l'idée d'espèce animale. La distinction est de même nature entre un chien et un taureau qu'entre un coudra et un brahme. De là l'horreur qui s'attache à la pensée d'un mariage entre gens de castes différentes. Notez qu'aujourd'hui les castes sont aussi nombreuses que les professions. Chaque Hindou est donc né prêtre ou médecin, scribe ou potier, forgeron ou ciseleur; il se croit perdu si un homme de caste inférieure touche à sa nourriture bu mange à son côté. S'il quitte l'Inde, s'il traverse la mer, il devient paria, c'est-à-dire qu'il perd SCS parents et ses amis, qu'il ne peut plus ni vendre, ni acheter, manger ou vivre avec personne. Il est souillé, et rien n'effacera la souillure que la purification suprême, que la purification par la vache. Ayant donné de grandes sommes d'argent aux brahmanes et réuni les hommes de
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sa caste, îl avale les quatre produits du plus sacré des animaux, une pâte faite de lait, de beurre, d'urine et de fiente. Car cette vache est une des hautes incarnations de Dieu, inférieure au brahmane, mais supérieure à presque toute l'humanité. Nulle matière plus précieuse que son fumier; les démons n'approchent point de la demeure du fidèle qui en a enduit les murs de la maison.
Notre Hindou a beaucoup de dieux, étranges dieux qui sont peu faits pour donner des habitudes d'ordre et de clarté à la cervelle qui s'efforce de les concevoir. Au fond, presque tous sont des êtres métaphysiques si abstraits qu'ils échappent à la prise d'une intelligence ordinaire. Par exemple, Kali est « l'énergie de Siva » , et Siva lui-même est la puissance éternelle qui persiste sous les changements des apparences. Voilà des idées religieuses qu'on n'accusera point d'anthropomorphisme et qui ne semblent guère capables de représentations figurées. Pourtant Kali peuple les temples de ses idoles. Elle est un monstre noir qui veut du sang. On lui sacrifiait des enfants, aujourd'hui on immole des chèvres devant ses autels. Aucun culte ne lui est plus agréable que la répétition de ceux de ses noms qui contiennent la lettre M. Nous croyons la saisir et la connaître, et voici qu'elle se transforme; clic ondoie, ses attributs changent, elle se confond avec Durga, avec Parvatti, avec Çamunda. Elle étail
1i« DANS. L'INDE.
noire et hideuse, elle est voluptueuse et belle. Ces formes sont innombrables, c'est une charmante vierge de seize ans, c'est une femme nue et sans tête, une cigogne, un nuage de fumée. — De même Siva est un géant et un nain, il a le cou bleu, il est vêtu de peau, il est le patron des voleurs, il est un monstre destructeur, un dieu bienveillant et amoureux, il a mille huit façons d'être et ses noms sont aussi nombreux. Par moments, il se confond avec
Vichnou ; l'adorateur de Siva vénère aussi Vichnou et ses diverses incarnations : le poisson, le licou, le sanglier, la corde. Il adore aussi Ganesh, et s'il écrit un livre, il le lui dédie comme au dieu de la littérature. Et comment le conçoit-il? Sous les traits d'un brahme gras et blanc dont la figure s'achève en une trompe d'éléphant. — Quand il prie, après avoir retenu sa respiration, il répète jusqu'à soixante-quatre fois le même mantra. Il croit à la vertu surnaturelle de pures syllabes. « Am pour le front, dit-il, afin d'honorer Durga, Im pour l'œil droit,/m pour l'œil gauche, Vm pour l'oreille droite, Um pour l'oreille gauche, Rim pour la narine droite, Rim pour la narine gauche. » — Non content de ses trois cent trente millions de dieux, il révère aussi les animaux, les plantes, les pierres. Les vaches sacrées encombrent les temples, les taureaux errent en liberté par les rues. Acheter des herbes pour les leur offrir est un acte méritoire.
Les lieux saints sont des ménageries où voltigent, les pigeons, où mugissent les vaches, où jacassent les singes, et de cette confusion de bêtes et d'hommes monte avec les plus étranges odeurs le plus assourdissant vacarme. Les singes ont ici leur temple où Ton ne pénètre que déchaussé. On a vu un rajah célébrer solennellement le mariage d'un orang et d'une guenon; cent mille roupies furent dépensées en cérémonies, en fêtes et en sacrifices. Le singe, traîné sur un char, servi par une armée de fidèles, portait une couronne et les réjouissances durèrent douze jours. Tout près d'ici, à AUahabad, où les serpents sont dieux, prêtres et fidèles rampent jusqu'au sommet de la colline où se dresse le temple en se tortillant sur le ventre, en imitant les contorsions des vers. De même, on vénère les paons, les aigles, les tortues, les corbeaux, les crocodiles. « Respect, dit un hymne, aux chiens et aux seigneurs des chiens; respect aux chevaux et aux seigneurs des chevaux. » Même culte pour certains arbres, pour certaines fleurs, pour les pierres noires, pour les pierres rondes, pour les pierres à repasser, pour les rasoirs, les charrues, les soufflets, lès ciseaux. On peut affirmer qu'il n'y a point d'être dans le monde animal, d'objet végétal ou minéral qui ne soit divin dans l'une ou l'autre parlie de l'Inde. — Au milieu de ces folies, des intuitions, des percées profondes s'ar la divinité
de la nature, sur l'unité foncière de toutes ces manifestations. — « Vénération, chante THindou; respect au mâle infini et éternel, à Purusha qui a des milliers de noms, des milliers de formes, des milliers de pieds, des milliers d'yeux, des milliers de têtes, des milliers de cuisses, des milliers de bras, et qui vit pendant dix mille millions d'années. » Notre Hindou a une morale. Une voix intérieure lui dicte certaines actions dont l'accomplissement est un mérite, dont l'omission appelle un châtiment. • Nul rapport entre son code et le nôtre. Toute société repose sur un certain nombre de sentiments communs à tous ses membres et qui enrayent ou dirigent les instincts égoïstes par lesquels l'individu tendrait à se développer démesurément aux dépens de ses voisins, de la vie harmonieuse de tout le groupe. Certainement ces sentiments sont très variables et, selon qu'ils varient, la forme, la structure, la puissance, le degré de cohésion de la société varient. Ils peuvent être très simples comme dans les cités antiques, ils peuvent être très complexes comme dans nos sociétés modernes où lentement, à travers les siècles, des circonstances très diverses ont superposé aux instincts anciens des sentiments délicats et nombreux. Mais, simples ou compliqués, ils sont une condition d'existence de toute société. — Chez rilindou, la morale semble avoir une origine et un caractère différents. Elle n'est pas un code de de-
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voîrs envers autrui, mais seulement une série de prescriptions qui règlent sa vie extérieure, ses gestes, sa nourriture, son costume. Imaginez qu'au moyen âge aient disparu Tinstinct social qui défendait à l'homme de trahir, de mentir, de voler, de tuer, de ravir les femmes, et aussi l'honneur qui lui commandait de se battre hardiment, de protéger son vassal, de suivre son suzerain, de ne pas abandonner son compagnon, de se dévouer pour la bande dans laquelle il était enrôlé, d'adhérer à sa parole, de maintenir haut sa bonne réputation. Supprimez encore la partie de la morale religieuse qui ne fait que consacrer certains sentiments dont l'origine se rencontre dans un état social antérieur, et ne gardez que les pratiques commandées par l'Église, aller à la messe, communier à Pâques, se confesser, jeûner, observer le Carême, faire baptiser ses enfants, oindre le mourant, multipliez ces pratiques à l'infini, de façon qu'elles emplissent toute la vie de l'homme, et vous aurez une idée de ce qu'est la loi morale pour notre Hindou. Il ne lui est pas défendu de mentir, il ne lui est pas défendu de voler : avant la domination anglaise, certaines sectes prescrivaient l'assassinat, ou honoraient Siva par le viol organisé. Mais si l'Hindou voit manger de la viande, s'il avale un poil de vache dans une tasse de lait mal filtré, il est perdu, condamné aux pires transmigrations, à l'enfer de sang, à l'enfer de l'huile
bouillante, à l'enfer des reptiles, à l'enfer de cuivre ardent; bien plus, il se prend lui-même en horreur, car ces prescriptions et ces défenses ne s'adressent pas seulement à l'homme extérieur : des sentiments leur correspondent, enracinés par une pratique de vingt-cinq siècles, sentiments organiques et traditionnels qui forment la partie permanente de Tàmc, les mêmes à travers toute la vie, indépendants du jeu des circonstances et des idées, véritables impératifs catégoriques semblables à ceux qui nous interdisent de tuer ou de voler. On a vu des babous intelligents, au courant de nos idées, de nos sciences, européens par la philosophie et la morale, goûter par mégarde à du bouillon et s'évanouir d'horreur. En 1857, les cipayes ont cru qu'on leur faisait déchirer avec les dents des cartouches enduites de graisse, et ils se sont révoltés en désespérés et en fous furieux. Autrefois, quand les Anglais négligeaient d'observer dans le régime des prisons les prescriptions de caste, des criminels condamnés pour assassinat se sont laissés mourir de faim plutôt que de toucher à la viande qui souille. Désobéir à un précepte dont l'origine et le but incompréhensibles ne sont jamais examinés, voilà le péché f le péché abominable qui flétrit et qui tue. Étrange péché pourtant que ni le repentir, ni l'action vertueuse ne rachètent, et qu'efface l'accomplissement mécanique d'un acte dépourvu de sens, l'énon-
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cîation d'une syllabe, une baignade dans le Gange, un plongeon dans tel puits fétide habité par Siva. Toucher l'oreille d'un brahme, écouter l'histoire de la descente de Ganga, manger à certaines époques un mélange de riz et de légumes, voilà des moyens de rachat tout-puissants. Tout Hindou connaît l'histoire édifîanted'Ajamil, l'assassin que sauva Vichnou, parce qu'en mourant il avait appelé à lui son fils Naradyana et que Ce nom désigne aussi l'une des incarnations du dieu; de Valmik, ce voleur que Siva emporta dans le paradis de Kailas, parce qu'il avait souvent crié Jtfar, Mar, c'est-à-dire tue! tue! et que ce mot renversé {Ram) est le nom du grand Rama. Regardons quelques coutumes générales, elles manifestent non moins clairement l'étrangeté, les contradictions de leurs sentiments habituels. Voici près de moi, dans les rues, des oiseaux qui vivent paisiblement au milieu des hommes, des paons bleus qui errent par la ville, voici des hôpitaux de bétes malades où l'on soigne des chiens, des gazelles, des aigles, toules les créatures animales qui souffrent. N'est-ce pas là un signe de la douceur et de la bonté foncière de ces Hindous? Pourtant, en i 857, ils ont surpassé les Peaux-Rouges en cruauté, et, bien que les sacrifices humains aient disparu sous la domination anglaise, on trouve encore des cadavres d'enfants devant l'autel de la hideuse Kali. L'amour est inconnu dans l'Inde, jûn marie des
enfants de neuf ans, puis on les sépare pour ne les rapprocher qu'à Tâge de la puberté. Dès lors, la femme est cloîtrée. Sauf ses parentes, nul ne la voit : défense aux amis de faire allusion à son existence, même de la façon la plus vague, de dire par exemple : « Comment va-t-on chez vous? » Si le mari apprend qu'elle a vu un parent, qu'elle a parlé à son frère, il la flétrit : il 'peut lui couper le nez. Veuve, elle devient un paria, un objet de mauvaise augure dont on se détourne avec abomination. L'homme marié n'est pas tenu à la fidélité, pas môme à la décence la plus extérieure. On étale au grand jour ce que nous entourons de tant de barrières et de réserves : aucune loi religieuse ne commande d'en faire un mystère. Bien plus, les prostituées forment une caste reconnue, leur métier est un devoir sacré, et dans le sud chaque temple a sa troupe de bayadères. Selon les saktistes qui adorent « l'énergie de Siva », c'est-àdire « la force qui développe le monde », nul acte n'est supérieur à celui qui symbolise la production de l'univers, l'union de Prakriti et de Purusha, de la Matière et de l'Esprit. Aux époques de fêtes, les initiés s'assemblent. Ces jours*là, les distinctions de castes et les liens de parenté disparaissent. Hommes et femmes revêtent un caractère mystique, ils ne sont plus des êtres particuliers et bornés, mais des incarnations directes de Siva et de Kali. « Tous les
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hommes sont moi-môme », a dit le dieu à la déesse. Après avoir bu du vin et des liqueurs enivrantes, mangé du poisson, de la viande, du riz, hommes et femmes célèbrent l'union de Kali et de Si va. A ce moment, le fidèle sent tomber les limites qui l'enfermaient dans sa personne, il s'absorbe dans Siva, il s'identifie à l'âme du monde. Ce culte est « la voie qui conduit à la plus haute forme de salut, à l'anéantissement dans l'Être suprême. » Qui le connaît mérite le nom de Siddha^ c'est-à-dire d'ôtre parfait, qui l'ignore est un Pasu, c'est-à-dire une « bête », un être impur. Car, dit un texte, il n'y a de salut que par l'usage des liqueurs qui enivrent, de la viande, et par l'union avec les femmes. — Énormité qui fait mesurer la distance qui nous sépare de ce monde hindou. Certes tous les Hindous ne pratiquent pas le culte saktiste, mais rappelonsnous que ces notions qui paraissent inconcevables ou monstrueuses habitent familièrement dans leurs têtes, qu'elles ne s'y choquent pas aux idées et aux sentiments qui chez nous leur opposent un obstacle insurmontable et les rejettent hors du jeu régulier de rintelligence, que tous s'inclinent journellement devant le Lingam et le Yoni, les symboles mâle et femelle de la reproduction, bref, qu'entre le saktiste et THindou ordinaire, il n'y a pas une différence d'espèce, mais de degré, et que dans toute la race on rencontre les germes des maladies intellec-
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tucllcs et morales qui chez quelques sectes sem- Ment chroniques et développées volontairement.
Voilà des âmes étrangement constituées, troublées, perverties, viciées dès leur naissance. Dans ces âmes viennent encore tomber au hasard et à foison des idées générales de toute provenance comme des semences morbides dans un organisme déjà malsain. Des milliers de jeunes Hindous se préparent aux examens qui leur ouvriront les carrières de l'État et peuplent les nombreuses universités de rhide. Beaucoup y étudient le sanscrit, le persan, l'arabe, les vieilles philosophies asiatiques, deux ou trois littératures. Tous se pénètrent des idées anglaises qui flottent partout autour d'eux. Dans les hautes classes, leurs professeurs sont Anglais. Dès les basses classes, Addison et Macaulay ont été leurs classiques. Plus tard ils abordent les philosophes, Hamilton ou Spencer. Ils lisent des revues et des journaux anglais; ils y rencontrent des études littéraires, politiques, des faits divers, statistiques, des comptes rendus de toute espèce qui décrivent dans le détail, découpent, classent, cata loguent, les innombrables portions de la vie pu blique, intellectuelle ou morale, artistique ou reli gieuse, mondaine ou commerciale de l'Angleterre Le roman leur présente tous les types anglais, ou vriers, clergymcn, matelots, jeunes filles, squires commerçants, et sous cette diversité une concep
tîon de la vie, de la religion, du devoir, de l'amour, de la mort, qui n'est pas d'une autre race, mais d'une autre humanité. Non seulement ils se nourrissent d'idées étrangères, mais ils vivent de la vie d'une âme étrangère qui sent, veut, pense d'une façon opposée à la leur. Inquiétante opération que cette infusion d'un autre sang, et qui pourrait bien aboutir, comme les croisements entre espèces animales très éloignées, à des avortements, à des monstruosités qui ne sont pas viables.
Ce matin, au bord de la rivière, ces pensées me traversaient l'esprit tandis que j'échangeais quelques mots avec un jeune brahme dont la physionomie intelligente et douce m'avait beaucoup frappé. Ce garçon est élève d'une école anglaise de Bénarès et compte suivre les cours de l'université d'Allahabad pour parvenir au civil service. Il a lu Addison, il étudiera les Upanishads. En attendant, il s'apprête à passer des examens de mathématiques; il discute la question de l'Inde pour l'Inde, il s'intéresse au €ongrès d'AUahabad qui demande un parlement autonome. En môme temps, il appartient à une caste dont il ne peut sortir, il pratique le culte du Lingam, révère Siva, Ganesh, Vichnou, les honore en prononçant la syllabe ADM, en retenant sa respiration, en offrant des fleurs aux vaches sacrées. Certainement, la culture européenne tend à dctruîre sa foi héréditaire aux rites: mais n'oublions pas ^
qu'il vit parmi des cultes hindous, que tous les matins il voit la foule barboter religieusement dans le fleuve, les brahmes figurer avec leurs doigts les cent huit incarnations de Vichnou ; que les premières paroles qu'il ait entendues, celles qu'il entend encore le plus souvent sont des formules religieuses, des syllabes sacrées, des textes védiques, des morceaux des Pouranas ; que, devant lui, son père rend un culte à cinq pierres noires, à une sonnette, à un vase, et que ce spectacle incessamment répété enfonce au plus profond de son être une empreinte définitive sur laquelle ni lecture, ni raisonnement n'aura de prise, en sorte que ce qui nous semble extraordinaire lui paraît naturel et que les idées qui, chez nous, se contredisent, s'associent dans son esprit. Étonnante structure intellectuelle et morale, trop différente de la nôtre pour que nous puissions la concevoir par sympathie. Avec, beaucoup d'érudition, un esprit européen peut être assez flexible et ondoyant pour essayer de reproduire en lui les idées et les sentiments, les liaisons d'images et d'émotions qui formaient l'âme d'un moine du moyen âge ou d'un architecte athénien. C'est qu'en dépit des siècles écoulés, ils ne lui sont pas tout à fait étrangers, c'est qu'ils font partie du même groupe humain que lui, c'est qu'ils furent sur le passage de la lente évolution qui aboutit à luimême, de l'onde historique qui à son tour le soulève
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et qui l'amène en ce moment à la lumière : ils contribuèrent à la diriger comme à lui donner sa forme. La sève vivante qui circïile en lui les a traversés comme celle qui nourrit une extrême feuille s'est élaborée dans des racines obscures.. Quelque chose d'eux vit encore et fait partie de l'héritage accumulé que se transmettent les générations européennes, car le présent contient tout le passé. Quelques personnes peuvent comprendre un temple grec ou une prière du ix* siècle. Qui de nous sentira pleinement un pourana ou une architecture hindoue? S'il y a eu quelque parenté entre nous et ces gens de l'Inde, les croisements avec les races noires, l'action séculaire d'une nature et d'un climat différents l'ont effacé. Leur âme est un composé d'espèce mystérieuse, situé non pas seulement au delà, mais au dehors de ce que nous pouvons imaginer. Nous notons ses manifestations, nous apercevons lexlrrieur, les physionomies, les gestes, les rites, lci> prières, le style, l'art, les coutumes. Le fond nous est impénétrable.
Cet après-midi, quelques courses au hasard dans Bénarès. Pour un très petit nombre de roupies, j'ai une calèche à deux chevaux, un cocher, un groom et un peon qui suit la voiture avec une gravité admirable. Ces gens sont silencieux, sérieux, de figure immuable. Le peon qui trotte et fait ranger la foule sur notre passage, serré dans sa tunique rouge, est tout pénétré de la gravité de ses fonctions. Les coudes au corps, la poitrine bombée, la tète très droite, il court en jetant de petits cris secs.
La division du travail est ici poussée à l'infini : il faut ce cocher pour conduire, ce groom pour ouvrir la portière, ce peon pour crier gare. L'Européen doit subir cet appareil. Il serait monstrueux qu'il allât à pied, qu'il portât un paquet : un officier anglais ne peut changer de place sans ébranler à sa suite un attirail d'hommes et de bagages. L'an dernier, à Londres, un simple caporal racontait devant moi que dans l'Inde, il sonnait son domestique pour faire ramasser son mouchoir. Beaucoup de gentlemen ont un serviteur spécialement attaché à leur pipe. La maison d'un civilian comprend cinquante domestiques * il y a des tailleurs» des vidan-
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geurs, des boulangers, sans compter un peuple de marchands, de journaliers, d'aides de toutes espèces qui affluent chez lui le matin. De même, à Rome, le patricien avait son armée de domestiques, de clients et d'affranchis. Le blanc est ici le maître, le noble, et beaucoup le croient sorcier. Au fond, notez bien qu'on le méprise comme impur, comme souillé journellement par l'usage des viandes et des liqueurs. A côté de ce peuple grave, immobile et fin, il parait grossier par ses éclats de rire bruyants, par ses jeux athlétiques, par ses besoins, par ses grands mouvements, par son activité toujours déployée» Sa femme, en sortant sans voile, outrage toute pudeur. Dans l'échelle des êtres, il vient bien au-dessous du Coudra et il faudrait avoir commis de bien odieux péchés pour renaître sous la forme d'un Européen. Pourtant la terreur et le respect courbent l'indigène devant lui. Car il semble tout-puissant par sa force musculaire, par sa richesse, par ses armes, par ses instruments mystérieux. Que penser de ces fils de fer tendus par la campagne, de ce voile noir dont il se couvre en braquant une boîte étrange vers les monuments? Ce matin, pour rien au monde, mes bateliers n'eussent touché une pièce de mon appareil photographique. Mon boy reçoit mes ordres ployé en deux, les bras croisés comme un esclave. Tous les cipaycs présentent les armes au vo^^%^wx
européen. On répond avec condescendance et demidédain, en remuant la tête, et Ton se renfonce dans la calèche qui, moyennant trente sous pour la première heure et douze sous pour les heures suivantes, vous emporte au galop, de merveilles en merveilles et de palais en palais.
Il faut faire son métier de touriste et suivre docilement son guide. Le mien, qui a les traditions, me mène au bord du Gange, que nous traversons dans une barque. Nous voici chez le maharajah. Trois larges cours de marbre conduisent à la salle de gala, meublée avec un luxe trop voyant, demihindou et demi-européen.
Rien à remarquer qu'une galerie de portraits : les ancêtres de Sa Ilautesse, tous de la race des guerriers, des Kshattryas, les vrais conquérants aryens de Tlnde, très raides, très pompeux dans leurs grandes robes blanches, la main posée sur le cœur, serrant des fleurs ou bien armée d'étranges ciseaux qui servent pour la chasse au tigre. L'un, redressé, cambré, dans une attitude de souverain d'opéra-comique, le bras allongé, un doigt appuyé sur une grande canne, avec un geste qui rappelle le Louis XIV de Rigaud, la barbe ouverte en fleur, des deux côtés de la figure, se campe avec une bra-
voure fanfaronne et un air de coquetterie suprême. A côté, sur le même mur, le prince de Galles, gommeux et fade, et le portrait du vainqueur au Derby de 1865, le grand cheval maigre classique, qu i tient le jockey minuscule botté, coiffé de soie jaune, vieilles chromographies qui traînent dans toutes les auberges anglaises, mais qui sont ici des bibelots rares et que le rajah fait encadrer précieusement. Ce rajah, qui donne cent roupies par jour pour Tentretien des vaches sacrées et du temple de Si va, assistait, en 1887, au jubilé de la reine, en Angleterre. On dit qu'il a rapporté de fortes impressions et que la grande taille des chevaux de Londres a été son principal étonnement.
En face, de l'autre côté du Gange, confondu dans la file des édifices qui bordent le fleuve, est le grand temple des Singes.
Les dieux sont là, les dieux fauves qui gambadent sous les portiques, ou se balancent accrochés par la queue aux dentelures de la pierre. A notre vue, un grand tumulte, un grand frémissement de curiosité : avec de grands bonds souples, ils accourent, claquant des dents, battant des paupières, nous dévisageant de leurs yeux aigus, très anxieux.
Pieusement je fais mon offrande, quelques graines
achetées au brahmc qui garde l'entrée du temple, et aussitôt c'est un piaillement aigre, des cris perçants, un houspillement de corps velus, un pêle-mêle d'échinés ondulantes, des croupes rouges aperçues dans des culbutes.
On pense bien que ces divinités ne sont pas enfermées comme nos singes au Jardin des plantes. Ce temple n'est que leur quartier général, d'où ils s'élancent tous les matins pour infester la ville, piller les jardins et les maisons. Un Anglais en abattit quelques-uns qui volaient ses fruits. Làdessus, grande rumeur dansBénarès; les indigènes l'assiégèrent chez lui : il fallut faire venir les cipayes pour le défendre.
Le mardi, grande fête des singes; presque toute la bande sacrée regagne son temple. Les dévots affluent et avec eux les offrandes, graines, noix de cocos, fruits. Solennellement, on sacrifie une chèvre, spectacle passionnant, qui soulève les huppes de poil, fait claquer toutes les mâchoires, fronce les sourcils velus sur les petits yeux perçants.
Il faut voir l'université. Car c'est un très vieux centre de culture hindoue que cette Bénarès. Autrefois ses brahmes philosophaient et l'on venait de très loin pour étudier leurs doctrines. L'astrono-
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mie, qui contemple ce qui est éternel, y était aussi fort en honneur. Ce matin, je visitais un vieil observatoire plein d'énigmatiques instruments de pierre que surchargent des écritures mystérieuses, et Tesprit se reportait aux temps obscurs où dans cette ville inconnue de notre Europe s'élaborait cette vieille science orientale, où les brahmes curieux calculaient la déclinaison du soleil, mesuraient les révolutions des astres autour du pôle.
Le sanscrit est ici resté la langue des pundits. Us s'en servent comme les professeurs de certaines universités suédoises écrivent encore en latin. A Bénarès s'expliquent et se commentent toujours les vieux textes sacrés, les Védas, les grandes épopées, les Upanishadsy les Puranas ; quelques-uns de ces brahmes sont connus de nos sanscritistes européens.
Les Anglais appellent Bénarès l'Oxford de l'Inde, et l'édifice universitaire qu'ils ont construit semble apporté d'Oxford. A voir ces ogives, ces tours carrées et crénelées, ces portails, ces niches, ces fusées de colonnettes grêles, on croirait entrer dans Oriel ou dans Magdalen. Seulement, au lieu du vieux granit tout* exfolié par le temps et par les pluies, tout empreint de la mélancolie du ciel terne, c'est la pierre éblouissante de lumière, pénétrée profondément par le bonheur et la mollesse de l'éther tiède. Comme cadres, à la place des prairies mono- ,^,
toiies et des fines verdures frémissantes du nord, les grandes palmes luisantes et raidcs. A l'intérieur, sous les arceaux en ogives, trois ou quatre groupes d'étudiants serrés autour d'un professeur. Ce ne sont pas les tètes claires et hardies que vous avez vues à Oxford, dans une salle toute semblable à celle-ci, mais des figures orientales, douces, féminines, très molles, des corps grêles drapés dans des voiles lâches. Le pundit Bapu-Deva-Sastri, professeur de mathématiques, me conduit, et les jeunes gens nous saluent d'une inclinaison gracieuse du corps, les yeux à terre, portant à leurs lèvres leurs deux mains jointes, avec un geste répété. Devant un tableau noir, couvert de signes algébriques, des enfants sont assis, les jambes croisées, coiffés de toques de velours à fleurs d'or; l'ovale des figures, les longues paupières, le teint mat, la belle courbe des lèvres, sont d'une douceur et d'un sérieux charmants.
Plus loin, de grands étudiants écoutent une leçon de philosophie- Deux livres sont posés sur la table du pundit qui professe. Je regarde les titres : ManseVs Philosophy — Spencer, Social Statics.
n est difficile de voir autre chose que les rues et les monuments. Les lettres d'introduction ne vous
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font pénétrer que chez les Européens, et du monde hindou on n'aperçoit guère que le dehors. Pourtant, laissant là mon guide et la liste cataloguée des curiosités, j'ai pu entrevoir deux intérieurs.
Chez le babou Devi-Parshad, marchand de draps d'or et d'argent : petites salles blanches, fraîches, très basses; pas de meubles. Les murs de pierre, ornés de fleurs peintes et de ciselures, sont creusés de niches carrées où veillent des dieux rouges, des quadrupèdes à visage d'hommes, le monstrueux Ganesh, patron du commerce aussi bien que de la littérature. Au-dessus des dieux, des diplôme anglais, des diplômes d'exposition, pareils à ceux qu'on rencontre dans le premier magasin venu de Paris.
Au fond de la dernière salle, des portes cadenassées, qu'un jeune garçon ouvre en notre honneur, abritent les richesses de la maison, fantastiques étoffes tissées de métal précieux, dentelles aranéennes : soies merveilleuses des Mille et une Nuits, couleur du soleil, couleur de la lune, et qu'on déploie avec précaution devant nous. Au milieu de la chambre, sur de grands coussins, trône le maître de la maison, molle figure nonchalante. Accroupi dans les soies qui le couvrent, il prend sa leçon de musique et, de sa longue cithare, montent des ritournelles orientales, compliquées, dissonantes, tristes, éternellement les mêmes.
Par teiTC, dans un coin, un scribe vêtu d'un vaste manteau vert est courbé sur des livres chargés de cabalistiques écritures, Vieux visage rasé, lèvres minces et serrées, nez d'aigle portant besicles, physionomie intelligente et austère de vieux maitre d'école alsacien. Il me montre le fil sacré qui prouve qu'il est brahmane : j'ai déjà rencontré chez les gens de sa caste des figures singulièrement européennes. Tout à l'heure, au bord du Gange, un jeune homme avait les traits vieillots, fins et fatigués d'un étudiant parisien. Étrange puissance du type que les milliers d'années sont impuissants à détruire et qu'on retrouve le même dans un buste romain, dans un flâneur de boulevard à Paris, dans un brahme de Bénarès.
Tandis que le babou dévide encore sa gamme sempiternelle et plaintive, ce vieux scribe qui semble très savant me démontre la parenté de l'anglais et du sanscrit. Il rapproche le mot pitar du mot fathevy bratar de brother, duhitar de daughter^ vieilles comparaisons qui traînent aujourd'hui dans toutes nos grammaires, mais qui sont assez saisissantes ici dans la bouche de cet adorateur de Siva, qui nous ressemble.
Ensuite nous allons chez des danseuses. C'est au
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cœur de la ville, dans la rue la plus populeuse au milieu du bazar. Ce ruissellement continu de la foule bigarrée, ces figures de toutes couleurs, ce pêle-mêle de nudités et de vêtements flottants étonnent toujours. Au milieu de la rue, le fleuve humain coule sans trêve ; sur les trottoirs, des files d'hommes assis cisèlent des cuivres, frappent des bronzes, des marchands sont penchés sur leurs livres, des hommes accroupis abandonnent indolemment leur tête noire aux mains des barbiers.
La rue est tortueuse, très étroite entre les échoppes qui avancent, qui débordent des maisons, chargées de fruits, de cuivres, de bijoux en verre peint, de pantoufles brodées, rétrécie encore au-dessus de nos têtes par le fouillis des terrasses en saillie, des balcons ventrus, des statuettes, des vérandas, des galeries de bois qui déchiquettent là-haut une bande irrégulière de ciel. Voilà bien l'intérieur d'une fourmilière orientale, la même depuis des siècles. On imagine ainsi les quartiers marchands de la Bagdad des contes.
Mon boy ouvre une petite porte qu'il connaît bien. Elle se referme; et, tout d'un coup, c'est l'obscurité et le silence. On n'entend plus rien du froissement que font les milliers de pieds nus au dehors.
Une seconde porte au bout du couloir, et nous débouchons dansr le demi- jour d'une salle basse oii
court un quadrilatère de colonnettes sveltes. Personne ici : seuls trois petits dieux ventrus siègent, demi-visibles, dans leurs niches. Au fond de la salle, un escalier noir que nous montons en tâtonnant. Au premier nous sommes chez les danseuses.
11 fait sombre, il fait lourd dans cette grande cliambre toute tendue d'étoffes, tapis épais, draperies de soies brodées. Pour meubles, quelques coussins, e(, au plafond, un candélabre très riche, épanoui en branches innombrables, touffu comme toutes les choses hindoues. Atmosphère parfumée, entêtante. Par terre, des vases chargés des éternelles fleurs jaunes et quelques cassolettes d'où s'élève, tournoyante, une vapeur bleue d'encens.
Maintenant nous voyons qu'elle est habitée, celte chambre silencieuse que nous avons crue vide. Assises sur le tapis, accoudées à la balustrade, la tête renversée sur la main, trois femmes regardent la rue avec nonchalance. Notre entrée ne les a pas réveillées de leur torpeur : à peine se sont-elles lentement détournées. Figures de bronze, aux lignes pures, les paupières et les cils démesurément longs, les grands yeux noirs chargés de langueur et de volupté, de volupté grave, avec un air de noblesse que ne déparent point les bagues du nez. Cette immobilité, ce sérieux, ce mutisme oriental, sont toujours déconcertants. Elles passent ainsi leurs journées, paresseusement
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étendues, enveloppées de leurs voiles, endormies dans la pénombre de celle salle où les vapeurs parfumées ondoient et se déchirent, contemplant, par les dentelures du balcon de bois, la foule qui coule en bas, dans la rue élroile, mais elles, toujours cachées, invisibles du dehors. — Quelquefois elles font des bouquets, elles jouent avec leurs fleurs, ou bien Tune prend sa cithare, et la chambre obscure s'emplit du grattement rapide des cordes, gammes mineures d'un rythme insaisissable indéfiniment ressassées, enroulées sur ellesmêmes, achevées sur des notes qui ne terminent pas, qui font attendre quelque chose au delà, musique étrange et monotone comme leur vie.
Voilà l'existence de toutes les femmes hindoues cloîtrées dans les zenanas. Cela doit faire des âmes d'une simplicité extrême, mais pourquoi donc les visages sont-ils si étonnamment graves et les larges prunelles noires pleines d'une passion si concentrée?
Entre silencieusement un grand Hindou sournois, qui très longtemps cause à voix basse avec mon guide. Il paraît que cela est très cher, un nautch, et l'on demande cent roupies pour une danse.
Comme je fais des difficultés, on m'explique, pour me décider, que les danseuses seront couvertes d'étoffes précieuses, de costumes qui ont coûté des milliers de roupies, et l'on m'apporte les coffres
qui contiennent les vêtements de fête. En effet, ils sont pleins de très belles choses : soies de Bénarès toutes raides d'étoiles d'argent, gazes délicates où tremblent des mouchetures d'or, dentelles brodées de pierreries et d'ailes mordorées de scarabées. On allumera les mille lampes du grand lustre et la danse durera toute la nuit.
Étrange jouissance, la première de toutes selon les Hindous. Point de fête, point de solennité sans nautch. Quand un Européen de marque arrive à Calcutta ou à Bombay, les grands fonctionnaires indigènes l'invitent à voir un nautch et dépensent de grandes sommes pour lui montrer quatre danseuses. Toujours l'Européen s'ennuie; pour tous les Anglais qui l'ont vu, ce spectacle est un plaisir incompréhensible. Ils acceptent par courtoisie et' s'en vont au bout d'une heure, aspergés des essences, enguirlandés des fleurs que tout hôte doit à son invité. Les indigènes demeurent, assis en Bouddas, les jambes croisées, les mains jointes sur le ventre, immobiles et muets, et la nuit se passe ainsi. Remarquez qu'il n'y a rien de sensuel dans le nautch classique, et qu'à côté de cette danse, le plus chaste de nos ballets serait leste : les femmes sont surchargées d'étoffes, et plus les étoffes sont belles, plus le nautch se paye cher. Qui comprendra l'enivrement lent, l'assoupissement bienheureux, l'engourdissement vague, le charme endormeur et
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subtil qui s'empare de ces Hindous, assis en rang sur leurs talons? Le crin-crin de la cithare ne se lasse point de retourner la même phrase confuse et triste, les vêtements des danseuses chatoient, les étoffes s'enroulent et se déroulent, les pierreries scintillent, les bras se développent avec lenteur, les corps ondulent ou s'arrêtent soudain, immobiles dans un long frisson, parcourus par une vibration imperceptible, les têtes se renversent, pâmées, les poignets se tordent, les doigts se raidissent et tremblent, la cithare dévide toujours sa phrase mélancolique et grêle, et les heures s'enfuient.... Jouissance analogue à la nôtre quand nous suivons le développement facile et lent d'une fumée bleue de cigarette ou bien une procession régulière de nuages blancs dans la lumière du ciel tiède. Le moi se défait alors, s'éparpille dans les choses; il n'y a plus rien en lui que le scintillement rythmique de ces pierreries, que l'ondoiement doux de cette fumée, que la molle et splendide montée de ces nuages.
Voilà un pauvre essai d'explication. Des ressemblances extérieures avec nos façons d'être ne nous disent pas ce qui se passe à l'intérieur de ces âmes. Quel effort de l'intelligence et de la sympathie nous fera comprendre le fait suivant? Le 15 juillet 1857, Nana-Sahib donna l'ordre de massacrer les captifs anglais. Les hommes ayant été fusillés sur la grand'route, les femmes et les en-
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un songe, un songe agité dont on se réveille pour se trouver tranquille et si seul dans le silence de cette vaste nuit! Un songe, le vaste fleuve qui coulait ce matin éclatant et bourbeux au pied des architectures roses; un songe, la multitude noire et blanche qui fourmillait sur la rive, la végétation des temples et des chapelles, les rues étroites, battues par les pieds nus de la foule asiatique. Il est difficile de concevoir qu'en ce moment, dans cette nuit sonore, le fleuve solitaire chuchote et se froisse obscurément aux degrés de pierre que la foule a laissés. — 11 n'y a plus personne devant la grande eau. Les deux cent cinquante mille habitants de Bénarès, ayant quitté les rues, sont étendus sur leurs nattes. Les brahmes se reposent des cérémonies rituelles. Les deux mille cinquante-quatre temples sont vides et les rayons lunaires éclairent les chapelles innombrables, les Ganeshs, les Lingams, les places désertes où les taureaux de bronze et les vieilles idoles sont abandonnés. — Oui, il est difficile de croire que tout cela existe en ce moment, fleuve, palais, peuple, idoles, posé sur un point d'un vaste globe qui mesure quinze cents lieues de rayon et porte bien d'autres moisissures humaines, et que ce globe, baigné de Tautre côté dans la lumière du soleil, ici dans la pâle clarté de cet astre doux, tourne très vite et silencieusement dans l'espace....
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... Je m'amuse à feuilleter des images achetées ce matin dans une échoppe. En voici deux très enfantines, à la fois grossières et finies avec beaucoup de soin. La peinture épaisse a été appliquée sur une couche de plâtre qui enduit le papier. Les personnages sont vus de profil, mais les yeux regardent de face, comme dans les vieilles peintures murales d'Egypte.
La première représente un brahme bienheureux. Accroupi à terre, le corps nu jusqu'au bas du ventre, la poitrine grasse et molle, les mains jointes sur les jambes croisées, son rosaire au cou, ceint du fil des deux fois nés, il regarde la terre. Le crâne est rasé; le front, pesamment penché, rayé de trois traits horizontaux; la moustache blanche, épaisse; les yeux demi-clos. Rien d'oriental dans cette figure, qui pourrait être celle d'un professeur allemand. Seulement, le développement du crâne est énorme et l'expression d'immobilité frappante. 11 semble que cet homme rêve ainsi depuis très longtemps, indifférent aux agitations extérieures, et qu'il ne se relèvera jamais. Tout autour, de vagues étendues vertes qui finissent au loin dans la rougeur du ciel. L'homme est seul dans l'immensité de la campagne.
La seconde image est plus belle, enluminée de rouge et d'or. Un bralimc repose sous les palmes d'une forêt, les jambes repliées sur un tapis el drapées dans un pagne jaune, plus gras encore que le premier, gras comme lui d'une chair inerte et molle, le ventre blanc arrondi en bourrelets étages. La figure, moins morne, n'est pas appesantie par la méditation, mais éclairée d'une béatitude sereine. Un des bras nus disparaît dans le sac rouge où les doigts font les figures sacrées; l'autre main serre délicatement, entre l'index et le pouce, une blanche fleur de lotus. Une auréole d'or le proclame affranchi des migrations futures, à jamais absorbé dans Brahma. A ses pieds, son disciple, en robe blanche de néophyte, les mains respectueusement jointes, l'écoute, agenouillé.
Quelles sont-elles, les solennelles paroles que le bienheureux prononce sous la voûte verte des palmes? Les Upanishads nous le disent, et ce soir, en les feuilletant, je crois comprendre mes deux images, suivre la méditation de mon premier brahme, entendre le dialogue religieux du maître et de l'élève.
Le solitaire rêve, les yeux demi-fermés, son vaste front baissé vers la terre :
« Hari ! Aum ! — Cette lumière qui brille au-dessus de ce ciel, plus haut que tout, dans le monde le plus élevé, au delà duquel il n'y a plus d'autre monde,
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Cette lumière est aussi la lumière qui est au dedans de l'homme.
Toutes les choses sont Brahma. Je médite sur ce monde visible comme commençant, comme finissant, comme respirant dans Brahma.
Cet Intelligent dont le corps est esprit, dont la forme est lumière, dont les pensées sont vraies, dont la nature est semblable à Téther, omniprésent et invisible, dont procèdent tous les travaux, tous les désirs, tous les parfums suaves, celui qui enveloppe toutes les choses, qui ne parle jamais, qui n'est jamais compris :
Il est aussi mon moi au dedans du cœur, plus petit qu'un grain de riz, plus petit qu'une graine de moutarde, plus petit que le noyau d'une graine de moutarde.
Il est aussi mon moi au dedans du cœur, plus grand que la terre, plus grand que le ciel, plus grand que tous les univers.
Comme un seul feu après être entré dans le monde, tout en demeurant un, devient divers selon ce qu'il brûle, ainsi l'Être unique au fond de toutes choses devient divers selon ce qu'il pénètre et il existe aussi au dehors, dans les apparences.
Il n'y a qu'un Seigneur, l'Être au fond de toutes les choses qui fait le un plusieurs. Les sages qui l'aperçoivent au fond de leur moi, le bonheur éternel est à eux, non pas à d'autres.
... Il est un penseur éternel qui pense des pensées qui ne sont pas éternelles, qui bien que un satisfait les désirs de tous. Les sages qui l'aperçoivent au fond de leur moi, la paix éternelle est à eux, non pas à d'autres.
En lui le soleil ne brille pas, ni la lune, ni les étoiles, ni ces éclairs, encore moins ce feu. Quand il brille, tout brille après lui, par sa lumière toutes les choses s'illuminent.
... Au delà du monde est Tlndéveloppé, au delà de rindéveloppé il n'y a rien : voilà le but, le terme.
Cet être est caché dans toutes les choses et ne luit pas au dehors, mais les voyants subtils le perçoivent par leur intelligence aiguisée et subtile.
Celui qui a connu Cela qu'on n'entend point, qu'on ne touche pas, qu'on ne goûte pas, qu'on ne sent pas, qui n'a pas de forme, qui ne passe point, éternel, sans commencement, sans fin, inaltérable, celui-là est sauvé des mâchoires de la Mort.
Le sage qui connaît cet être comme dépourvu de corps parmi les corps, comme immuable parmi les choses changeantes, comme omniprésent, ce sage est affranchi du chagrin.
Mais celui qui n'est pas tranquille et dompté, dont l'esprit n'est pas dans le calme, il ne connaîtra jamais cet être.
Qui donc sait où il demeure, Celui à qui les
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brahmes et les kshetlryas ne sont qu'une nourriture*, à qui la mort elle-même n'est qu'un aliment?
Ainsi va la rêverie du solitaire qui s'achemine vers l'élat parfait. 11 ne l'a pas encore atteint, car il pense et Timmobilité n'est pas faite dans son cerveau. Quand les cinq instruments* du savoir sont inertes, quand l'intelligence ne remue plus, rhomme est délivré. Alors le Brahma qualifié qui est lui-même affranchi du mode, du changement, de l'illusion, redevient le Brahma neutre, l'absolu c qui n'est ni cause, ni effet, ni ceci, ni cela, ni passé, ni futur ». Auparavant, souillé par l'ignorance, il se manifestait dans les apparences. A présent, « il est comme une eau purey versée dans une eau pure et qui reste la même ». Comme une onde de la mer perdant sa forme et son élan s'évanouit dans la profondeur sombre des eaux inertes, ainsi l'homme vide des désirs, des sentiments, des penées qui faisaient sa personne, s'enfonce, disparaît dans le sein noir et tranquille de l'être.
C'est la même doctrine que le brahme nimbé d'or, assis sous les vertes palmes, dévoile à son disciple
i. En qui s'absorbent les races et les générations^ 2. Les cin^ sens.
agenouillé, et l'histoire suivante*, que je trouve aussi dans les vieilles Upanishads, pourrait servir de com- f mentaire à ma seconde image :
1 . — Hari ! Aum'! En ce temps-là vivait Svetakelu Aruneya. Son père Uddalaka lui dit : — Svetaketu, va-t'en à Técole, car il n'y a personne de notre race, mon bien-aimé, qui, n'ayant pas étudié les Védas, soit brahme par la race seulement.
2. — Ayant commencé son apprentissage quand il avait douze ans, Svetaketu retourna auprès de son père à l'âge de vingt-quatre ans, ayant étudié les Védas, vaniteux, se croyant très instruit, et fier.
3. — Son père lui dit : — Svetaketu, puisque tu es si vaniteux, as-tu jamais demandé cet enseignement par lequel nous apprenons à entendre ce qu'on n'entend point, à voir ce qu'on ne voit point, à savoir ce qu'on ne sait point?
— Quel est cet enseignement, mon seigneur^ demanda-t-il.
Le père répondit : — Mon cher enfant, de même que, par un morceau de terre, nous connaissons tout ce qui est de terre, les diversités n'étant que des noms, et provenant de la parole, la vérité étant que toutes ces choses sont terre.
i . Le mot upanishad indique, selon M. Max MûIIer, la position du disciple dont les mains sont jointes et les yeux fixés sur son maître.