Khandogya vi, i
BÉNARËS. i53
De même, mon cher enfant, est Cela qu*on connaît par cet enseignement.
Le fils dit : — Sûrement, ces hommes vénérables ne connaissent pas Cela. Car s'ils l'avaient connu, pourquoi ne me Tauraient-ils pas enseiigné? Instruisez-moi donc, mon seigneur.
— Soit, dit le père.
Alors dans la forêt, le disciple s'agenouille, joint les mains et demeure immobile. Le père de famille^ accroupi sur le sol, serrant de la main gauche la svelte tige de lotus, dit ce qui suit :
4. — « Au commencement, mon cher enfant, il y avait seulement cela qui est, cela seulement, unique, sans second.
D'autres disent qu'au commencement il y avait seulement cela qui n'est pas, sans second, et que de cela qui n'est pas, sortit cela qui est.
Mais comment pourrait-il en être ainsi, mon cher enfant? Comment cela qui est pourrait-il sortir de cela qui n'est pas? Non, seulement cela qui est existait au commencement, cela seulement, unique, sans second*.
Et cela pensa : — Puissé-je être plusieurs! Puisséje m'épandre! Et de lui sortit le feu.
Et le feu pensa : — Puissé-je être plu-
1. Puisqu'il a quelque chose plutôt que rien, l'être existe de toute éternité.
sieurs, puissé-je m'épandre! Et de lui sortit Feau.
Et c'est pourquoi nous voyons que, lorsqu'un homme a chaud, il transpire. Car de Teau parait sur son corps et elle vient du feu.
Et l'eau pensa : — Puissé-je ôtre plusieurs!
Puissé-je m'épandre! et de l'eau sortirent la terre, toutes les choses solides et la nourriture.
Dans les cinq Khandas suivants, le disciple apprend que tout est fait d'une union du feu, de la terre, de l'eau. « Dans ces choses aussi rhomme a sa racine. » — 10. — « Au moyen de la nourriture digérée, ce rejeton, le corps, se forme, grandit. Et quelle pourrait être sa racine, sinon la terre et la nourriture? Et comme la terre et la nourriture sont des rejetons, cherche leur racine. C'est l'eau. Et la racine de l'eau est le feu. Et le feu aussi est un rejeton, et sa racine est le Véritable.
Oui, toutes ces choses ont leur racine dans le Véritable, reposent dans le Véritable.
Quand un homme quitte ce monde, sa parole s'absorbe dans son esprit, son esprit dans sa respiration, sa respiration dans la chaleur, la chaleur dans l'être le plus élevé.
Et cette chose, cette essence subtile, la racine de tout, en elle, tout ce qui existe a son être. Elle est le Véritable. Elle est l'Être, et toi-même, ô Svetaketu, tu es cet Être!
BÉNARËS. 155
— Mon seigneur, veuillez m'instruire encore, dit le (ils.
— Soit, dit le père.
H. — Les rivières, mon enfant, coulent les unes vers l'Orient, comme la Ganga, les autres vers l'Occident, comme le Sindhu.
Elles vont de la mer à la mer (elles s'élèvent de la mer en nuages et y retournent en rivières). Elles deviennent véritablement la mer. Et de même que ces rivières, lorsqu'elles sont dans la mer, ne disent plus : « Je suis cette rivière-ci, ou, cette rivière-là »,
De même, mon enfant, toutes les créatures, quand elles sortent du Véritable, ne savent pas qu'elles sortent du Véritable.
Cette chose, cette essence subtile, en elle, tout ce qui existe a son être. Elle est le Véritable, elle est l'Être lui-même, et toi-même, ô Svetaketu, tu es cet Être.
— Mon seigneur, veuillez m'instruire encore, dit le fils.
— Soit, dit le père*.
12. — Un homme fut enlevé à son pays par des voleurs. Ses yeux ayant été bandés, il fut conduit dans une forêt pleine de terreurs et de dangers. Et ne sachant où il était, il se prit à pleurer, souhaitant d'être délivré de ses liens. Alors un passant eut
i. Ici le texte est développé par ua commentateur.
pitié de lui, coupa ses liens, et le renvoya dans sa patrie» heureux.
Notre patrie est TÉtre, le roi du monde. Ce corps fait de trois éléments : le feu, l'eau, la terre, assujetti à la froidure et à la chaleur, est une forêt dans laquelle nous sommes égarés. El les bandeaux qui nous couvrent les yeux sont nos désirs pour bien des choses réelles ou irréelles, nos femmes, nos enfants, nos bestiaux; et les voleurs qui nous ont conduits dans la forêt sont nos actions'.
Alors nous pleurons et nous disons : je suis le fils d'un tel, je suis heureux, je suis triste, je suis sot, je suis sage, je suis juste, je suis né, je suis mort. Tels sont les liens qui nous enchaînent*. Quelquefois, nous rencontrons un homme qui connaît le moi de Brahma et dont les liens ont été brisés. Il a pitié de nous et nous apprend que nous ne sommes pas fils d'un tel, heureux ou tristes, sages ou sots, nés ou morts, mais seulement Cela qui est.
Cette chose, cette essence subtile, en elle tout ce qui existe a son être. Elle est l'Être, le Véritable, et toi-même, ô Svelaketu, tu es cet Être. »
Et Svetaketu comprit ce que son père disait; oui, il le comprit.
I. Les actions de la vie antérieure qui nous ont valu la transmigration au lieu de l'anéantissement dans Brahma. 3. LlndividuaUté.
BÉNARËS. iS7
Et connaissant celui qui est un, qui anime tous les germes, en qui tout s'unit et se sépare, le Seigneur adorable, dispensateur des bienfaits,
Svetaketu entra pour toujours dans la paix.
tl
Ce panlhéismc, qui fut professé pendant deux mille ans, n'est pas la doctrine d'un penseur isolé ni d'une école. 11 décrit en termes philosophiques la vision particulière du monde qui, plus ou moins claire, fut celle de toute la race. Pour la comprendre, regardez l'esprit d'une autre variété humaine, et à côté des vieux poèmes philosophiques des brahmes, lisez la Bible. Qu'y trouvez-vous? De la poésie lyrique, des colères, des désespoirs, des enthousiasmes, des haines, des sentiments violents, toutes les secousses, tous les tressaillements de l'âme, exprimés par des métaphores brusques et des images éclatantes, par un style abrupt et saccadé, par une langue simple et peu articulée, incapable de suivre les ondoiements de la pensée spéculative, mais justement faite pour traduire des émotions par des cris. — Or quels sont les effets du sentiment durable et véhément, sinon de replier l'homme sur soi? Quand il souffre, quand il hait, il ne se déprend pas de lui-même. Il s'aperçoit comme distinct de ce monde extérieur qui le froisse. Dans une âme passionné, le moi cohérent s'affirme, se pose à part, et quand l'homme essaie de con-
BÉNARÊS. 159
cevoîr le fond de TUnivers, il l'imagine aussi comme un moi distinct et tout-puissant.
Chez nos brahmes, des facultés contraires ont abouti à des effets contraires. Qu'est-ce qu'on trouve dans les Védas? Des poèmes sur la Nature, des hymnes au Soleil, à la Pluie, aux Nuages, au Feu, au Ciel, à la Terre, au Vent, à TOrage, à l'Aurore. Nulle poésie subjective, personnelle. Au lieu de sentiments durables, un jeu fuyant d'images. Leur âme n'est plus un être distinct, mais un reflet de la nature, un reflet changeant de ses événements qui changent. Elle devient le nuage qui flotte dans le ciel bleu, le soleil qui surgit à l'orient. Quand une émotion pénètre cette âme, elle ne fait que la traverser. Elle n'y habite pas ; elle ne s'y développe pas lentement en passion intérieure et concentrée. Tout de suite elle se projette au dehors, et l'homme prête au monde extérieur ses sentiments toujours muables et passagers. S'il est joyeux, c'est de l'allégresse d'Agni qui pétille entre les sarments ; s'il est craintif, c'est de la timidité des Aurores qui se dévoilent derrière les nuages comme des jeunes filles rougissantes. Bref, au lieu de se concentrer en une substance, en un moi qui veut, qui agit, qui saigne, qui crie, le poète védique s'éparpille dans l'univers; il se répand dans les choses, son âme s'emplit des formes, des sons, des couleurs de la nature, et la nature s'anime de ses pensées et de ses désirs.
Il les adore, ces forces vivantes et divines de la nature, mais son polythéisme est d'espèce particulière. Indra, Varuna, Agni, Surya, sont des âmes, des âmes élémentaires, non pas raidies et enfermées dans un petit nombre d'attributs fixes, non pas conçues comme des personnes distinctes et invariables, mais changeantes, ondoyantes, capables de se transformer les unes dans les autres. Cette Aurore est aussi le Soleil, le Soleil est» aussi le Feu, le Feu est aussi TÉclair, TÉclair est tempête et la tempête est pluie. Varuna devient Agni, Agni devient Surya. Tous s'unissent, se mêlent, se pénètrent. Rien, de permanent, ni dans la personne humaine qui ne s'aperçoit pas comme une personne, ni dans le monde extérieur qui n'est que changement. Il n'y a plus dans l'Univers qu'un tourbillon de formes et de pensées éphémères, un ruissellement sans trêve. En germe dans les Védas, cette conception végète, devient et s'épanouit dans les vieux poèmes philosophiques des brahmes. Quand on les lit, on découvre avec stupeur que la plus enracinée de nos notions européennes, celle du moi-substance, n'existe pas pour eux. Pour comprendre leur état d'esprit, il faut nous reporter à certaines minutes très rares et très fugaces de notre vie. Chacun de nous connaît ces moments de rêve et de déraison maladive où notre moi semble se dissoudre. Nous prononçons alors notre propre nom
BËNâRÈS, i6i
qui ne paraît plus qu'un son vide de tous sens, ne désignant personne, et nous nous demandons avec angoisse: « Est-ce que je suis? » — Que signifiet-il, ce je^ — Cette étrange sensation, si rapide chez nous, est ordinaire chez eux. Ils n'aperçoivent leur personne que comme un lieu où se croisent des visions ; ils ne sentent rien qui subsiste en eux. Autour d'eux, tout passe, et la doctrine de l'écoulement universel devient systématique : — « Notre corps vient de la nourriture, c'est-à-dire de la terre, attire à lui les éléments extérieurs, » les rejette, en attire de nouveaux, grandit, subsiste ainsi, et sa vie n'est faite que de changements. Si leurs énumôrations accumulent « Teau, le ciel, la terre, l'éther, le feu, les oiseaux, les herbes, les arbres, les vers, les mites, les fourmis, les pensées, les abstractions, les Védas, » c'est que toutes les choses se confondent dans le tourbillon universel. Comme ces vapeurs exhalées du sol, de la mer, des animaux, des plantes, et qui, tout à l'heure, faisaient partie du sol, de la mer, des animaux, des plantes, se pénètrent, s'élèvent, s'illuminent dans l'éther, flottent, courent, à travers l'espace, se refroidissent, retombent et redeviennent 'au hasard sol, mer, animaux, plantes, ainsi s'unissent et se séparent les choses que nous croyons distinctes. « Le sacrificateur, étant devenu air, devient fumée; étant devenu iumée, il devient brouillard; étant devenu brouillard,
il devient nuage et tombe en pluie. Puis il revient dans la vie comme blé, comme riz, comme herbe, comme arbre, comme sésame et comme millet. »
Entre cette vue et le panthéisme, il n'y a qu'un pas, et ils y arrivent de deux façons. Puisque toutes les formes passent et ne font qu'apparaître, elles sont illusoires. Qualités, manières d'être, retrauchonsrles, que reste-t-il? Rien, disent les bouddhistes, Nada; le monde n'est pas, il n'y a de réel que le néant. — Cela qui est, disent les brahmes orthodoxes, cela qui est et dont on ne peut rien dire, sinon : Il est; le tat, vide de toute qualité, qui n'est ni ceci, ni cela, ni cause, ni effet; bref, le Brahma neutre, indéterminé, indéveloppé, « qui ne pense pas, qui ne veut pas, qui ne voit pas, qui ne sait pas, » l'Être pur et abstrait. A la surface de ce Brahma neutre qu'on atteint par la pensée pure est le Brahma masculin, déjà vivant, tangible et coloré. Car, après avoir considéré la substance unique qui se cache sous le tourbillon des formes, on peut considérer la force qui organise et maintient ce tourbillon. Puisque tout est mouvement dans le monde, il y a une puissance qui dirige ce mouvc: ment. Puisque le monde n'est pas inerte à la façon d'une pierre, mais vivant à la façon d'un arbre*,
1. Métaphore favorite des Brahmes. Souvent le monde n'est désigné que par ce mot : Tarbre.
BÉNARÈS. itô
c'est qu'une âme le soutient et le développe. Cette ame est Brahma, le germe universel, le « moi vivant et incarné ». Puisqu'il est vivant, il est qualifié, il ne se confond pas avec le Brahma neutre dont il n'est que la première manifestation. Il est Brahma, mais Brahma déjà voilé par TillusoireMaya, Brahma assujetti au temps. « Il y a deux formes de Brahma : celui qui connaît le temps et celui qui ne connaît pas le temps : celui qui connaît le temps a des parties. Le temps mûrit et dissout tous les ôtres dans le grand moi, l'âme vivante, mais celui qui sait en quoi le temps lui-même s'absorbe, celuilà comprend les Védas. »
Concevons donc à l'origine et à la racine des choses l'Être absolu, pur et vide « qui se trouve au fond de toutes les formes et de tous les germes ». En se développant au dehors, il s'assujettit à l'Illusion, « Comme une araignée qui se couvre de fils tirés de sa propre substance, il se revêt de qualités sorties de lui-même, » et sa première projection est le Brahma vivant, l'âme ou l'idée subtile et universelle « qui agit au dedans du monde et le diversifie. Cette âme n'est ni homme ni femme, et, pourtant, elle n'est point neutre. » C'est elle qui, « devenant ceci et cela, » prend des millions de formes éphémères, toutes sorties d'elle, toutes retombant en elle, elle-même passagère comme tout cet univers visible, et condamnée, après ces myriades
de millions de siècles qui sont un jour de Brahma, h s'absorber à son tour dans l'Être neutre « qui n'a point d'ombre, ni de corps, ni de couleur ». — Qu'on imagine le monde comme un arbre immense, Solidement planté dans la terre. D'où viennent-elles, ces feuilles innombrables qui bruissent au vent, qui luisent à la lumière, ces branches épanouies, ces grappes savoureuses, cette solide colonne du tronc qui grandit régulièrement, toute cette végétation brillante et parfumée? D'un germe primitif, aujourd'hui dispersé, mais encore vivant et actif dans les profondes racines obscures, comme dans l'impalpable poussière qui satine et colore la pulpe de cette fleur. Écorce, feuilles, fleurs, cellules, tout change, meurt et se renouvelle comme toutes les choses dans l'univers. Mais la force primitive qui dressa l'arbre subsiste à travers les morts et les naissances particulières, donne leur forme et leur ordre aux éléments toujours nouveaux et passagers. D'où vient-elle donc, cette force active semblable au Brahma vivant qui anime l'univers? Du sol, du sol inerte dont un jour quelques parcelles s'organisèrent. Ce sol est l'image du Brahma primitif: de lui tout procède, à lui tout revient, et lorsque après des siècles la force qui soutient l'arbre s'épuisera, les changements cessant, le développement s'arretant, l'arbre retournera à la Terre, et tout rentrera dans l'immobilité. — « A présent, tu esfemme^
BÉNâRËS. 165
tu es homme, tu es enfant, tu es joune fille, tu es un vieillard qui chancelle sur un bâton, tu es né avec ta face tournée de tous les côtés.Tu es l'abeille bleue, tu es le perroquet vert aux yeux rouges, tu es le nuage du tonnerre, les saisons, tu es les mers. Tu es sans commencement, parce que tu es infini, toi de qui sont nés tous les mondes. Mais comme ces rivières coulantes qui vont vers l'Océan s'y absorbent et y engloutissent leurs noms et leurs formes, de même le soleil et la lune, les kshettryas et les brahmanes, les moustiques, les abeilles, les flamants, les Devas, Vichnou, Siva et le temps luimême en qui vit le second Brahma, s'absorberont dans l'Être inconcevable, et leurs noms et leurs formes ne seront plus. » Au fond, en ce moment même, elles ne sont pas ces formes, elles ne font que paraître. Brahma, se regardant dans le miroir du temps et de l'illusion, s'aperçoit comme multiple et muable, mais, en réalité, il n'y a rien que Cela qui est.
Ceci n'est pas un jeu d'esprit, une thèse d'école, une philosophie de curieux qui contemplent des idées, mais une croyance pratique, active, profonde, élaborée par la méditation solitaire et concentrée. Beplié sur lui-même, enfoncé dans son rêve, le brahme ne distingue plus le monde réel de son rêve et le voit ondoyer comme une vapeur. Dès lors, le lien qui l'attachait au monde n'a plus
de prise sur lui. Comment aimer ce qu'on reconnaît pour irréel, comment faire effort pour saisir ce qui va nous glisser dans la main?
« saint! à quoi sert d'être heureux dans ce corps ignoble et fragile, amas de sang, d'os, de peau, de nerfs, de moelle, de chair, de mucus, de semence, de larmes, d'ordure? A quoi sert d'être heureux dans ce corps qu'assaillent la convoitise, la haine, l'envie, l'illusion, la crainte, l'angoisse, la jalousie, la séparation d'avec ce que nous aimons, la faim, la soif, la vieillesse, la mort, la maladie, la souffrance? Et nous voyons que tout est périssable, les mouches, les mites et les autres insectes, les herbes et les arbres qui croissent et se décomposent. Regarde en arrière vers ceux qui ne sont plus, regarde en avant vers ceux qui ne sont pas encore. Les hommes mûrissent comme les blés, tombent, et, comme les blés, ils jaillissent de nouveau. Il y a eu des hommes puissants, de grands manieurs d'arcs, des chefs de peuple, Sudyama, Asvapati, Sasabindu, jet des rois qui, sous les yeux de leur famille, ont quitté leur grande félicité et sont sortis de ce monde, et que deviennent-ils? Les grands océans se dessèchent, les montagnes s'écroulent, Vétoile du pôle remue, les astres tomberont, la terre sera submergée, et les dieux aussi passeront. Dans un univers semblable, à quoi bon vouloir être heureux? ô baisse toi vers moi! Dans ce monde je languis
comme une grenouille dans un puits desséché. » Ainsi se lamentait le roi Krihadhrata qui, coupant dans son cœur la racine du désir, s'était réfugié dans la forêt. Depuis mille ans il était là, les bras levés, regardant le soleil, immobile comme tous ses frères, les gymnosophistes qui siégeaient solitaires dans les jungles de Tlnde. Car l'immobilité, voilà la conclusion pratique de toute la philosophie hindoue. L'illusion reconnue comme telle, quoi de plus naturel que de vouloir s'arracher à l'illusion? Et comment y réussir, sinon en abolis-» sant en nous tout ce qui fait partie de ce monde illusoire et fugitif, désir, volonté, sensation? La spéculation a fait le vide dans l'homme; il ne lui reste plus un motif d'action, il a reconnu que rien ne valait la peine de remuer et que lui-même n'existait pas : il s'assoit sur ses talons et il rêve, A quoi rêve-t-il? A Brahma. La connaissance dç Brahma, voilà l'affranchissement. Le Brahma, qui est nous-mêmes et qui se voit divers et muable par cela même qu'il se reconnaît comme Brahma, se détourne du miroir magique de Maya. Répétons donc : « Je suis Brahma, » « car celui qui sait qu'il est Brahma ne fait qu'un avec Celui qui est un. » Par delà le voile brumeux des apparences, efforçons-nous d'apercevoir Celui qui est : aussitôt, toutes les barrières de notre être borné tombant, nous redeviendrons l'Éternel et l'Infini, nous rentre-
roiis pour toujours dans le sein dont nous sommes sortis. — Chose étrange, pour la première et pcutclre pour la dernière fois, voici que l'humanité attache le salut non aux actes, non à la foi, non au sentiment, non au rite, mais à la connaissance. € Ceux dont la conduite est bonne, qui lisent les Védas et accomplissent les sacrifices, ils s'élèvent après la mort jusqu'au séjour des devas, mais le fruit de leurs bonnes œuvres consommé, ils reviennent en ce monde, car ils ne savent pas. Ils renaissent en des formes nouvelles, ils veulent, ils peuvent, ils sentent, ils vivent de nouveau. Là est la pire misère, celle qu'ils ne pourront fuir qu'en absorbant dans l'inconscience et l'inertie de l'Être pur. Celui qui voit une différence entre Brahma et le monde va du changement au changement, de la mort à la mort. » C'est-à-dire qu'il renaît toujours. Pour entrer à jamais dans le calme, retenons nôtre respiration, fixons notre attention, tuons nos sens, ne parlons plus. Pressons notre palais du bout de la langue, respirons lentement, regardons fixement un point de l'espace, et la pensée s'arrêtera, la conscience s'abolira, notre moi s'évanouira. « Nous cesserons de sentir le plaisir et la peine, puis nous arriverons à l'immobilité et à la solitude, j> Notre être se reconnaissant comme l'Être, il n'y a plus pour lui de temps, d'espace, de nombre, de limite, de qualité. € Comme une araignée qui s'élève au moyen de
BÉNARËS. i09
son propre fil, gagne l'espace libre, ainsi celui qui médite s'élève au moyen de la syllabe AUM et gagne l'indépendance. » — « Cela qui est sans pensée, bien que situé au cœur de toute pensée* cela qui est caché, mais situé au fond de tout, que l'homme y plonge son esprit, et son être vivant sortira libre de ses liens. » La pensée et la volonté abolies, toute la fantasmagorie de Maya disparaît : « Nous devenons semblables à un feu sans fumée, à un voyageur qui, ayant quitté le chariot qui l'emportait, en regarde tourner les roues. » — « Le chagrin ne peut plus vivre en nous; celui qui connaît Brahraa est consolé pour toujours. » Nous avons compris que nous ne sommes rien qu'une étincelle de l'Être un et absolu qui vient flamboyer dans le temps; dès lors, quelle souffrance pourrait nous meurtrir? « Nous ne disons plus : ce corps est moi-même^ je suis un tel, mais je suis Brahma, je suis Vuni' vers; » nous ne sommes plus emportés et secoués par « les vagues des qualités. » — « Pur, non développé, tranquille, sans respiration, sans corps, éternel, immuable, impérissable, ferme, sans passion, non né, indépendant, » je suis pour toujoui^s entré dans la paix, car j'ai rejeté l'existence consciente. Telle est la félicité suprême, réservée aux adeptes de la LocUine secrète, célébrée par les
i. Ci. Spinoza, la pensée aUribut et la pensée mode.
Upanishads avec une solennité de paroles qui donne une idée de la ferveur, de l'enthousiasme, du frémissement d'espoir contenu dont tressaillait le brahme en souhaitant le jour de la délivrance après lequel jamais plus il ne dirait moi de lui-même. « Celui qui, connaissant les Védas, les ayant répétés journellement dans un lieu sacré, n'ayant fait souffrir aucune créature, concentre ses pensées sur l'Être et s'y absorbe, il atteint le monde de Brahma et il ne revient plus, non, il ne revient plus. » La pensée jetée dans un vertige métaphysique et s' abolissant par son propre effort, la volonté anéantie, voilà quelques-uns des effets intellectuels et moraux de la philosophie brahmanique. On la voit sortir, cette philosophie, d'une aptitude primitive manifestée dès l'âge védique, et dérouler la série de ces conséquences. Que ces conséquences sont nécessaires, cela parait clair quand on remarque (|u'ailleurs les mômes causes ont produit les mêmes effets. 11 ne s'agit pas de nations, — le cas de l'Inde est unique, — mais d'individus, car n'est-il pas légitime de comparer l'âme moyenne d'une race à une âme particulière, et de constater dans l'une et dans l'autre la même structure et les mômes liaisons? Nous avons eu quelques esprits hindous en Europe*. En Angleterre, où riionime est si vaillant
1. En France, notre grand poète M. Jean Lahor que Ton pourrai
BÉNARÊS. 171
et sî actif, où le moi est si stable et sî fort, où la poésie est si subjective, où la religion est d'un monothéisme si hébraïque, Shelley l'était presque. Des critiques ont déjà noté chez lui des facultés analogues à celles qui ont tissé les mythes védiques. Nulle poésie plus impersonnelle, nulle imagination sympathique plus capable de reproduire les sensations élémentaires des ôtres élémentaires, l'allégresse de la terre roulant dans la lumière de l'espace, ceinte de ses mers, de ses continents, de ses forêts, de ses nuages, de son atmosphère humide et bleue, la paix de la nuée splendide flottant dans l'éther tiède, puis, riant dans le tonnerre pour s'abattre en pluie grosse de bourgeons futurs, l'extase de l'alouette grisée par la vision des plaines lumineuses, toute tremblante de joie et qui palpite, invisible, dans l'espace « comme un bonheur sans corps dont le cours vient de commencer, » la tendresse timide, la vie vague de la plante fragile qui rêve de ses boutons à venir. — Shelley s'est fait terre avec la terre, fleur avec la fleur, ruisseau avec le ruisseau. Il s'est projeté dans toutes les formes, sa poésie est un reflet mouvant de la nature mouvante. Le sentiment durable sur lequel s'assoit une perspnnalité en est absent, et chez lui la sensation du moi
prendre pour exemple si chez lui l'Hindouisme n'était pas conscient. Voir outre son admirable Illusion et le livre du Néant son traité si nourri et si vivant de Littérature liindotie.
est réduite à un mininum. A tous moments, il parle de cette extase dans laquelle on ne fait plus qu'un avec l'objet contemplé. Son âme n'est point distincte, isolée dans la nature, mais s'y éparpille toute. Par suite, toutes les formes de la nature lui apparaissent comme animées et vivantes, capables de sensation et de plus toujours en mouvement, toujours changeantes, toujours transformées. La sensation de la Vie, de la Vie à la fois une et multiple, voilà ce qu'exprime sa poésie. Au fond de l'univers il perçoit une âme, une âme dont nous sommes les pensées, dans laquelle la mort «ous absorbe, qui tressaille dans le ver de terre et dans l'étoile, une âme dont la nature est le vêtement mystique, cachée sous les choses visibles et qu'à de rares minutes nous voyons luire à travers les formes belles et nobles comme une flamme pâle à l'intérieur d'un vase d'albâtre translucide. Qu'on relise ce Prométhée déchaîné, où tous les êtres s'unissent en un chœur, et surtout Tétonnant dialogue de la Terre et de la Lune, et que Ton dise s'il n'a pas été ivre de la vie universelle éternellement jaillissante, circulant à travers toutes les choses, s'il n'a pas été transporté par la vision du Brahma vivant déployé au dehors dans les sons, les parfums et les couleurs. — Il n'a pas été au delà. Il n'a pas aperçu le Brahma neutre, l'inqualifié, l'immobile. Des deux étapes de l'intelligence et de la sensibilité
hindoue, îl n'a parcouru que la première. Il a connu le rêve, l'allégresse, l'extase des poètes védiques, il n'est pas allé jusqu'à l'inertie des gymnosophistes. Il fut panthéiste, mais d'un panthéisme joyeux, et il est resté sain et vaillant.
Amiel est un cas plus complet. Il a pénétré sous le Brahma vivant, il s'est engourdi dans l'immobilité du brahme « affranchi », et chez lui l'aptitude au rêve et à la spéculation, la paralysie de la volonté ont justement eu pour point de départ la faculté plastique que l'on aperçoit à l'origine du panthéisme hindou. « Mon esprit, dit-il, est le cadre vide d'un milieu d'images effat^écs. // est sans matière, il n'est plus que forme. Rentrer dans ma peau m'a toujours paru curieux, chose arbitraire et de convention. Je me suis apparu comme boite à phénomènes, comme sujet sans individualité déterminée, et par conséquent ne me résignant qu'avec effort à jouer le rôle d*un particulier inscrit dans l'état civil d'une certaine ville et d'un pays. » De cette sensation habituelle à ne voir dans l'univers qu'un songe brumeux où roulent les apparences, de là au pessimisme et à l'immobilité, la distance est courte. — Inertie hindoue, pessimisme hindou, panthéisme hindou, Amiel a passé par ces trois états de la volonté, de la sensibilité, et de l'intelligence. Lui-même se reconnaît frère des brahmes : « La fantasmagorie de l'âme me berce comme un
yoghi de l'Inde, et tout devient pour moi fumée, illusion, vapeur, même ma propre vie. Je tiens si peu à tous les phénomènes qu'ils finissent par passer sur moi comme des lueurs et s'en vont sans laisser d'empreinte. La pensée remplace Topium ; elle peut enivrer tout éveillé et diaphanéiser les montagnes et tout ce qui existe. » — Le voici arrivé à l'hallucination du brahme solitaire qui, concentrant son esprit, voit la procession des mondes monter comme une vapeur depuis des milliards de siècles de la noirceur vide de l'être, et sa rêverie s'étend sur tout l'univers. « Chaque civilisation est comme un rêve de mille ans, où le ciel et la terre, la nature et l'histoire apparaissent dans une lumière fantastique et représentent un drame que projette l'âme hallucinée. » Lui-même ne se voit plus comme une substance solide : il fond et se volatihse avec toules les choses. « Je suis fluide comme un fantôme que l'on aperçoit, mais que l'on ne peut saisir. Je ressemble à un homme comme les mânes d'Achille, comme l'ombre de Creuse ressemblaient à des vivants. Sans avoir été mort, je suis un revenant. Les autres me paraissent un songe et je suis un songe aux autres. » — Telle est l'étrange sensation qui, répétée sur des générations, a produit non seulement la philosophie, mais bien des caractères de la civilisation brahmanique. .Remarquez qu'il n'y a pas un fait noté dans ces
BÈNARÈS. 175
deux volumes de confessions d'Amiel, pas un détail de vie pratique. En effet, quand on est porté à contempler l'universel et à se prendre à l'absolu, comment s'intéresser au particulier et au contiur gent? Quand le monde paraît une illusion sans consistance, d'où viendrait la volonté de l'étudier pour y chercher la meilleure place? Le fondement solide sur lequel nous étayons nos soixante-dix ans de vie humaine se dérobe tout d'un coup, et l'homme, en même temps qu'il cesse de s'intéresser au monde visible et réel perd sa prise sur le monde visible et réel. — On retrouve ces deux traits dans l'Inde. Sauf la philosophie et l'astronomie qui traitent de l'Éternel, les Hindous n'ont pas de science. Ils n'ont pas eu, comme les Grecs, la curiosité de chercher les lois qui gouvernent les faits, ils n'ont pas éclairci leur vision trouble de la nature. Certaines de ces Upanishads semblent écrites par des fous ou par des enfants. Des chiens et des flamants y discutent et y philosophent. Point d'Histoire. Cette littérature si touffue n'est faite que de rôve et de métaphysique. Pas une date, pas une anecdote, pas une généalogie sérieuse. Presque tout ce que Ton connaît du plus grand événement religieux de l'Asie, on le doit au récit des pèlerins chinois. Du bouddhisme on ne sait ni quand il commence, ni quand et comment il disparaît de l'Inde. En effet, quoi de plus fou que d'étudier les sociétés, les civilisations,
170 DANS LWNDE.
rhistoirc de riiumanité, si humanîlé, sociétés, civilisations ne sont, comme dit Amiel, que des rêves projetéis par l'âme, que des flots un instant soulevés à la surface de Brahma! Dans la pratique, aucun effort d'organisation sociale, nul groupement précis en cités ou en nations, nulle constitution définie et liée. Une fois le brahmanisme établi et le songe philosophique commencé, nulle résistance aux attaques du dehors. L'organisation civile, militaire, politique étant rudimentaire, Thide, incapable de forme définie, est comme une gelée de nation, vague, incohérente, impuissante, à la merci du premier conquérant venu, musulman ou anglais, que lui importe, pourvu qu'on la laisse rêver à cela qui demeure, à cela qui est véritablement et dont la connaissance affranchit de la douleur, — pourvu qu'on la laisse s'enivrer de l'Être en répétant la syllabe AUM qui donne la paix?
YTI
2 décembre.
Ce matin, je retourne au bord du Gange. Pour comprendre llnde brahmanique, nul spectacle ne vaut celui de ce peuple qui vit en plein air sur la rive du fleuve sacré. C'est là qu'ils prient, qu'ils flânent, qu'ils causent, qu'ils mangent, qu'ils dorment, qu'ils meurent. Sur des litières, des malades, des agonisants sont étendus, quelques-uns venus de très loin pour finir ici. La forme même de l'être vivant se défait devant le fleuve, car on y brûle les morts. Voici les bûchers, et autour d'eux la foule est indififerente, continue à barboter, à prier, à puiser de l'eau, à laver. A dix pas du lieu sinistre, des hommes lui tournent le dos et se sèchent tran quillement, assis au soleil. Comme un acte naturel et familier, la dissolution des êtres particuliers se poursuit au sein même de la vie générale, dont elle n'est qu'un moment. Rien d'efl"rayant en ell . Très certainement, chez l'Hindou, le moi n'a pas cette puissance de cohésion qui nous fait croire à sa durée nécessaire, nous donne notre volonté de vivre et ne nous permet pas de penser sans horreur à Tanéantissement. Après la crémation, les parents ne répandent pas de larmes, mais ils chantent
€ N'est-ce pas folie que de vouloir trouver quelque chose qui dure chez l'homme? N'est-il pas passager comme la bull^ d'eau, fragile comme la tige d'une plante? La terre, l'Océan et les dieux doivent périr. Pourquoi donc le monde des hommes, léger comme une écume, ne serait-il pas emporte par la mort universelle et ne passerait-il pas aussi? »
Je le regarde se faire, cet évanouissement de la force humaine. Un brahme préside aux crémations, niché dans le trou rectangulaire et sombre qui s'ouvre au sommet d'Une petite tour carrée, impassible, les tempes serrées d'un bonnet, la maigreur du corps saillante sous son pagne jaune. Au pied de la tour, des piles de bois, et çà et là, comme jetées au hasard, sanglées dans un voile violet ou rose, serrées entre quatre bambous verts, s'allongent des formes rigides. — Deux bûchers flambent. L'un des cadavres est encore intact, troussé comme pour la broche, les jambes repliées par des cordes, les cuisses et les genoux noirs soulevant les fagots. Un autre bûcher finit de brûler; de petites flammes roses tremblent encore sur le bois qui s'écroule, blanchi par le feu. Tout d'un coup, l'horrible tête saillit, calcinée, couverte d'écailles noires. Et l'on jette le tas sinistre au Gange, qui, sans hâte, l'emporte dans son flot paisible. Une tache brune s'élargit, puis s'efface dans le miroitement de l'eau lourde. Tout autour, un papillotement vague de couleurs
BÊNARÊS. 170
dans une brume de lumière, un bruîssementconfus, et le vol splendide des oiseaux piailleurs.
Tous les jours, cette scène se renouvelle. Une musique bruyante, des gongs joyeux retentissent quand on brûle un vieillard. Si le mort est très jeune, la famille s'afflige, et Ton mène un deuil autour du bûcher.
Entre les palais qui couronnent les ghats, les escaliers, larges sur la rive, montent en se faisant étroits et s'enfoncent sous des portes sombres. Sur les degrés, des femmes sculpturales, dans leure draperies bleues, très droites, soutiennent noblement de leurs bras levés des urnes pleines de Teau du fleuve, des vases de cuivre pesants qu'elles portent sur la tête. D'autres soulèvent des corbeilles cliargées de fleurs blanches et les déposent au pied des vaches tranquilles.
Je pénètre dans les ruelles qui montent, pleines de lumière blanche, le pavé découpé d'ombres vives. Sur les murailles, des éléphants bleus détalent, chargés de dieux. A tous les coins de maison, des autels, de petits temples où les fleurs du culte s'entassent devant los images grotesques, des bornes où traînent des poussahs dont le ventre ballonne. Par les fenêtres, on entrevoit quelque chose de la
vie intérieure, et ce sont toujours les mômes salles basses et canr- s, soutenues par une rangée de colonneltes; des cours sombres, des murailles sculptées. Autour de nous, les images des monstres et les chapelles se multiplient, se serrent, s'entassent, et c'est une débauche, un regorgement de figures sacrées, de châsses, d'autels dans la ruelle tortueuse. Les yeux blancs des dieux luisent dans l'ombre, leurs bras multiples se contournent, leurs bouches grimacent hideusement. C'est Mahakal ou le Grand Destin, le dieu Bhairouath, gendarme suprême qui maintient la paix autour de Bénarès; c'est son bâton qui, lui aussi, est un dieu, représenté par une pierre couverte d'un masque; c'est le génie de la planète Saturne, dont la tête d'argent émerge d'un tablier; c'est Anupurna, la bonne déesse, qui nourrit tous ses fidèles; c'est partout le fils de Siva, l'étonnant Ganesh, assis, les jambes croisées, son gros ventre ceint du fil des brahmes, sa trompe rouge d'éléphant traînant à terre en replis volumineux ; c'est, aux pieds du dieu énorme et ventripotent, la souris minuscule, bridée et sellée, qui lui sert de coursier. A travers les barreaux, j'ai la vision rapide d'unbrahme accroupi devant l'idole dont il est le gardien, Tœil fixe, ses membres maigres sans mouvement. Dans des coins sombres sont des puits sacrés où la foule accumulée jette des fleurs : le puits du Destin, celui de la Science, celui de
Mannî Karnika. A présent, il faut lutter pour fendre la cohue. Les ruelles se resserrent entre les échoppes où s'entassent les chapelets, les statuettes et les gros monceaux jaunes de jasmin. L'air est épais de la senteur qui monte de toute cette humanité, de toutes ces fleurs, de tous ces puits d'eau croupissante, et Ton avance dans une rumeur de prières, ahuri, coudoyé, serré, porté par la foule, poussé par cent mendiants qui crient; et toujours défilent les chapelles, les idoles, les porches gardés par des fakirs immobiles. Enfin, une odeur plus écœurante de boue fétide, de bouse de vache, de fleurs décomposées, annonce le grand temple de Si va. Voici son dôme doré, voici ses tours, non pas isolées au milieu d'une place, mais serrées contre des maisons, pressées contre des échoppes, dressées au cœur des ruelles. Là est le centre de la fourmilière hindoue, et, comme dans une fourmilière, c'est une agitation fiévreuse et désordonnée. Nul mouvement d'ensemble dans cette cohue; on se croise, on se pousse au hasard. Des vieilles femmes de race brahmanique, à figures blanches, voilées de blanc, édentées, vacillantes, marmottantes, passent comme des somnambules, avec des gestes d'hystériques, lancent des fleurs à terre, aspergent le sol de l'eau du Gange. Devant la foule, béatement, au soleil, des prêtres, assis à l'entrée du temple, somnolent. Des hommes tournent très vite autour de deux arbres.
d'autres appellent Siva en frappant les cloches rangées devant ses sanctuaires; surtout, on fait ruisseler l'eau sur les lingams, on les couronne de fleurs. Il y a des files de brahmes tremblants, très vieux, au poil gris, mal rasés, qui, serrés les uns contre les autres, avancent péniblement; des mendiants à peau blanche, d'un blanc terne, chevelure toute blanche, collier de barbe grise. Beaucoup de figures tout à fait européennes entrevues pendant un instant, disparues tout de suite dans la foule Très rapidement, on reconnaît des frères aryens, des hommes de notre race, mais abrutis ou affolés, par les invasions successives, par les tyrannies, par le climat brûlant, par des siècles de souffrance. Les regards sont étranges, enfiévrés ou idiots. Un air de folie circule....
Dans le temple, sur le pavé noir, gluant de boue et de fleurs écrasées, le remous humain me pousse au hasard, sous des colonnades, devant des puits infects où des hommes penchés cherchent anxieusement leur image, devant une statue colossale de taureau en pierre rouge, devant une vacherie sacrée où les bêtes, la bouche pleine de fleurs, les yeux béatement fermés devant l'adoration de la multitude démente, royalement, avec une paix souveraine, laissent tomber leur fiente, sur laquelle la foule tumultueuse se précipite. — Tout d'un coup, un IVisson (le terreur : j'ai frôlé une chose indescriptible
un être nu, uniformément grisâtre, rigide comme une pierre, un fakir couvert de cendres, qui parait mort et ne tressaille même pas au choc, et bousculé, suffoqué, épouvanté, sans savoir comment cela s'est fait, je me retrouve dans les petites ruelles où se vendent les fleurs. On voit d'ici le flot humain couler lentement, comme une tourbe épaisse, autour de la pagode. Le portique est gardé par des brahmes mendiants, vieilles têtes chenues qui hochent avec stupeur. Au-dessus d'eux, l'image peinte du seigneur de Bénarès, du dieu ascète, de Siva, qui crée et qui détruit, emblème de la Puissance qui reproduit tous les êtres et des millions de morts fait sortir les millions de vies...
3 décembre
Après quelques jours passés dans ce monde hindou, Tesprit commence à s'emplir de sensations hindoues. Aujourd'hui, en quittant le temple de Siva, il me semble que, sous ces images diverses, je commence à démêler une impression fondamentale, comme, dans les diverses notes d'un instrument de musique, on reconnaît le même timbre.
Regardez ce vase de cuivre de Bénarès. Vous admirez le brillant du métal, le fini des ciselures; mais ce sont là des caractères particuliers qui n'appartiennent qu'aux vases de cuivre. En voici un autre, plus intéressant parce qu'il est très général. Ces ciselures de notre vase, que représentent-elles? Tout d'abord, on n'en sait rien; on n'aperçoit qu'un fouillis de lignes contournées, enlacées, confondues au hasard. Peu à peu, un nchevôt rement de formes vagues apparaît : des dieux, des génies, des poissons, des chiens, des gazelles, des fleurs, des herbes, non pas groupées d'après un motif, mais jetées là, entassées pêlemêle, en masse confuse et vivante, semblables à ces paquets informes de boue sous-marine que le filet ramène et dans lesquels, parmi les amas d'algues
BÉNARÈS. iS5
embrouillées, on voit grouiller des pinces, luire des écailles, frétiller et se tordre des corps mous. De même, chacune de ces ciselures est d'une complication infinie : ces dieux ont six bras, ces plantes traînent de tous côtés en lames et en feuilles, ces fleurs s'enroulent et se confondent. Bref, rien n'est simple, tout est multiple, touffu^ et cette complexité, faute de lignes directrices, reste irrégulière. — Le nombre, le nombre accumulé, sans ordre et sans mesure, voilà le trait que Ton retrouve à chaque instant ici, dans ce débordement de dieux qui sortent de leurs temples et viennent peupler les rues de leur multitude, dans cette fourmilière d'hommes de toutes couleurs et de toutes castes qui bruit le matin aux bords du Gange, dans ce flot humain qui ondoyait tout à l'heure autour des lingams et des images de Siva, dans ce pêle-mêle de chapelles, d'autels, de puits sacrés, de statues d'animaux, qui ne forment pas des figures simples et géométriques, comme dans cette antique Egypte où des allées de sphinx, terminées par des pylônes pyramidaux, débouchaient dans des cours rectangulaires, mais s'éparpillent au hasard parmi les ruelles tortueuses, au milieu des boutiques et des maisons. On le retrouve, ce trait, dans ces architectures étranges où la pierre sort de la pierre comme la feuille de la feuille, où les torses, les têtes, les bras, les jambes des dieux innombrables, les corps des
iSe DANS L'INDE.
quadrupèdes et des serpents foisonnent, s'écrasent, montent en une pyramide confuse de formes vivantes. Spontanément, par Teffet d'une forme spéciale de leur esprit, les choses leur apparaissent comme infiniment complexes. Tandis que le Grec était surtout sensible au juste et à l'ordonné, ils aperçoivent d'abord le nombreux et le divers. Celte nature qui les environne ne leur semble pas un tout harmonieux et limité, mais bien plutôt une végétation immense, aux rameaux grandissants, un inextricable réseau de frondaisons folles et toujours vivantes. Pour comprendre leur point de vue, il faut l'opposer à celui de nos déistes. Ces gens de l'Inde n'ont jamais placé à l'origine des choses un architecte intelligent et moral qui, construisant l'univers avec la règle et le compas, fait l'homme à son image, souverain, par la conscience et la raison, de la création qui, régulièrement, s'étage au-dessous de lui par classes, par espèces, par genres. Ils ne se sentent pas séparés de la création, mais frères de tous les vivants, plongés dans la nature, nés d'elle et pourtant opprimés, étreints par sa grandeur et sa multiplicité. Ils ne reporteront pas à six mille ans le commencement des choses. Regardez ces poèmes gigantesques, ces énumérations sans fin, ces entassements prodigieux de chiffres, ces myriades de millions de siècles, ces métaphores insensées, proées au delà de toute attention, par lesquelles
BÉNAnËS. 187
ils tentent de figurer Timmensité de l'univers, l'infini de l'espace et du temps, et vous reconnaîtrez qu'ils ont eu, poussée jusqu'au vertige, la sensation de rillimité, non pas de l'illimité abstrait et mathématique qu'on peut exprimer par un symbole, mais de l'illimité vivant, où se croisent, s'unissent, se combattent, toutes les formes et toutes les forces, et que symbolisent toutes leurs œuvres, par leurs extravagances et leur désordre.
La religion actuelle de l'Inde est une de ces œuvres aussi compliquée, irrégulière et nombreuse qu'un toit de pagode ou que les ciselures du vase de Bénarès. Elle est sortie du brahmanisme par développement, comme les feuilles, les graines, les fleurs, les grappes, comme toute une végétation sort d'une tige unie et droite. D'abord, disaient les vieux brahmes. Il est un, puis II devient trois, puis cinq, puis sept, puis neuf, puis on dit qu'il est onze et cent dix et mille vingt. Ce sont ces mille vingt formes de l'être, c'est-à-dire la variété infinie de ces formes, qu'adore l'hindouisme. Comme elles sont de toutes espèces, ondoyantes et diverses, il sera divers et ondoyant. Ses sectes, ses rites, ses dieux, ses doctrines, ne se comptent pas. Impossible de le saisir, de découvrir en lui des dogmes et des articles de foi fondamentaux, d'y démêler de grandes lignes d'ensemble. On trouve de tout dans l'hindouisme. Prenez toutes les croyances de
rhumanîté, toutes les pratiques qui manifestent ces croyances, christianisme, religion de l'Islam, du Bouddha, polythéisme antique, fétichisme, culte des forces naturelles, des ancêtres, des démons, du grigri, des animaux, noyez le tout dans un fonds de philosophie panthéiste, et vous aurez cet ensemble extraordinaire fait d'incohérences et de contradictions qu'on appelle hindouisme. Ce brahmane qui, concentrant sa pensées fait effort pour s'abîmer dans Brahma, ce fakir inerte qui, les bras tendus depuis des années vers le ciel, aspire au paradis de Siva, ce rajah qui pour honorer Vichnou, le dieu charitable, consacre trois cents roupies par jour h l'entretien des pauvres, ce saktiste qui se rue aux orgies mystiques, ce Coudra agenouillé devant une pierre ronde, ils sont tous membres de la grande communauté religieuse de Tlnde. Aucune séparation profonde entre les diverses sectes. L'adorateur de Siva appelle frère l'adorateur de Vichnou. Non pas qu'il voie en Vichnou un second dieu égal ou inférieur à Siva, mais parce qu'il considère Vichnou comme manifestant aussi Siva, comme contenu en Siva. Chaque dieu est si varié dans ses formes et ses attributs que, par certaines formes et certains attributs communs à tous, tous se rejoignent et se confondent. Siva, qui est seigneur de la mort, est aussi seigneur de la vie. Il est amour et terreur, malfaisant et béni, il est le grand
ascète; c'est un savant et un philosophe, c'est un montagnard joyeux et sauvage, un Bacchus buveur et dansant suivi d'une troupe de bouffons ivres. Ses images expriment la diversité de ces attributs. Il a cinq faces, six bras, trois yeux, mille huit noms. Par là, son culte est accessible à tous. Le professeur hindou qui me guidait hier dans rUniversité portait au front les trois raies horizontales des Sivaïstes. Probablement, il adore en Siva « le producteur et le destructeur, » c'est-àdire l'activité éternelle de l'être qui, se développant suivant un rythme à deux temps, organise et dissout tous les êtres, — peut-être simplement un Dieu suprême, personnel et créateur. D'autre part, quand le fidèle à peau noire chasse les démons en couvrant sa cabane avec de la fiente que lui donne le taureau de Siva, quand il arrose la pierre phallique qui symbolise le dieu, quand il l'éveille au son de la cloche, quand il l'habille, quand il la couvre d'aliments, de crème, de cari, de riz, de gâteaux, quand il l'inonde de parfums, il ne pratique que le culte sauvage de la pierre et du taureau. Nul système de morale antérieur et supérieur à la religion ne vient diriger dans un sens unique la masse des croyances et des pratiques. Les débauches de certaines sectes et les macérations des fakirs sont deux formes du culte de Siva. Peu importe qu'elles semblent opposées, la série
des textes sacres s'étend sur une période de temps si longue, ils ont été composés à des moments si différents du développement social, ils forment une masse si énorme qu'ils autorisent toutes les morales et tous les dogmes, et la religion de chaque secte est un système aussi vague, aussi inconséquent que l'ensemble de la religion hindoue.
Qu'est-ce que le vichnouisme, par exemple? Au commencement, Vichnou est le « préservateur ». Entre Siva qui organise et Siva qui dissout, il y a place pour la puissance qui maintient. Cette plante qui a germé hors du sol rentrera dans le sol. Cependant, par l'effet d'une iorce intérieure, elle vit, elle persiste dans sa forme. Cette force qui soutient ainsi le monde entier est Vichnou, dont justement, le symbole ordinaire est un arbre. En se faisant populaire, l'abstraction devient un être distinct, un Dieu personnel sans le secours duquel le monde s'effondrerait; par suite, un Dieu charitable et bon qui en dix incarnations successives, sous la forme d'un poisson, d'une tortue, d'un sanglier, d'un lion, d'un nain, de Rama, de Krishna, de Bouddha, est descendu pour le salut du monde et de l'humanité. Ainsi multiplié et développé, Vichnou disparait comme une tige que cache le luxe de sa propre végétation, et l'on ne voit plus de lui que ses incarnations. Deux d'entre elles, Rama et Krishna, sont opulaires entre loules, et le culte et les croyances
BÉNARËS. 191
de leurs fidèles vont changeant, se multipliant, se ramifiant à travers les âges. Les sectes engendrent les sectes : autour du noyau central tout un bourgeonnement grandit où rœH ne distingue plus qu'un amas indistinct. Au xi® siècle, au xii% au xui°, deux fois au xv®, au xvi% au xvin% tout récemment encore, des chefs religieux paraissent qui ajoutent à rétendue du vichnouisme. Les uns, panthéistes, n'admettent qu'une substance diversement manifestée; d'autres distinguent deux principes irréductibles. Madhava accepte tous les dieux, mais les subordonne à Vichnou, qui seul ne périra jamais. Quelques-uns laissent là la question métaphysique et la spéculation. Ils ne s'adressent plus à l'intelligence, ils parlent au cœur : une seule chose importe, la foi en Krishna qui a aimé les hommes, la bonne volonté, la charité envers nos frères, les vivants. A côté de ces maîtres qui sont les plus grands, il y en a une infinité d'autres. Aussitôt que dans la foule souffrante un homme se dresse comme messager de Dieu, il trouve des disciples, une secte se forme autour de lui. Cependant, les légendes croissent et multiplient, mille images grossières traduisent à la pauvre multitude les idées ferventes des Inspirés. A leur tour, ceux-ci sont vénérés comme des dieux, comme des demiincf» mations du dieu. Chose singulière, au lieu de se combattre ou de s'annuler, ces croyances diffé-
rentes s'ajoutent les unes aux autres, subsistent ensemble sur le tronc du vichnouisme, comme la branche née ce printemps grandit à côté des branches plus anciennes. Telle doctrine énoncée au XI® siècle a ses adeptes qui vivent en frères avec les disciples du maitre mort il y a trente ans. Comme une chose vivante, la religion de Vichnou garde toutes les formes par lesquelles elle a passé, toutes les pousses jetées dans les différents âges. Comme une chose vivante aussi, elle contient en elle-même le principe de son développement, mais elle tire sa matière du milieu qui Tentoure. L'idolâtrie des races noires, le bouddhisme, les religions de rislam, le christianisme, lui ont tour à tour fourni des éléments qu'elle s'est assimilés.
Aujourd'hui, dépourvue de dogme précis, de hiérarchie régulière, faite de cent groupes qui végètent les uns à côté des autres, elle fait penser à ces organismes primitifs, à ces masses molles, aux innombrables tentacules, dépourvus de vertèbres et d'ossature, capables de résister à toute mutilation, justement parce qu'elles sont composées de centres indépendants, dont chacun peut être blessé sans que le tout périsse. Tel est aussi l'hindouisme dont cette religion de Vichnou, si diverse et si compréhensive, n'est pourtant qu'un côté. A Calcutta, un Anglais se lamentait devant moi du maigre succès des missions protestantes. Quelques
BÉNARËS^ 103
IJindous se convertissent, le plus souvent par intérêt, pour être employés par les Européens. Au bout de quelques années, ils rentrent dans leur caste et dan leur secte. Les brahmes écoutent avec patience, tolérance, curiosité. Leur religion est chose trop fuyante et multiple pour se laisser prendre corps à corps. Impossible de la réfuter comme les missionnaires anglais prétendent réfuter les mahométans. Au lieu de périr ou de s'arrêter devant l'obstacle que lui opposent les apôtres du christianisme, si puissante est la vitalité de l'hindouisme, si grande sa faculté d'adaptation, qu'il l'entoure, l'enveloppe, l'absorbe et poursuit sa croissance, plus riche d'une nouvelle idée philosophique et religieuse. C'est ainsi que les brahines offrent d'admettre le Christ parmi les trois cent-trente millions de dieux du panthéon hindou, pourvu qu'il leur soit permis de le considérer comme une des formes de Vichnou, mcarné pour les Européens. C'est ainsi qu'à Calcutta, la nouvelle secte des brahmos adopte le déisme moral des libres penseurs anglais. Existence d'un Dieu personnel, éternel, distinct de sa création, gouvernement paternel du monde, distinction de l'âme et du corps, peines et récompenses futures, ils s'assimilent les principes généraux de la philosophie moyenne et raisonnable qui est courante en Angleterre. De même, autrefois, l'hindouisme, après avoir non pas rejeté, mais lentement éliminé
m DAHS L'INDE.
les éléments dogmatiques du bouddhisme, s^est nourri de son suc. Douceur, charité universelle, étendue jusqu'aux animaux, ascétisme, par tous ces traits, Fâme de Çakya-Mouni habite encore la péninsule.
Ainsi vit et grandit la religion de l'Inde, la plus plastique de toutes, la plus capable de se prêter aux circonstances, si complexe, faite d'éléments si disparates et si changeants, si incertaine dans sa forme et sa direction, qu'elle ne semble pas une religion, et que pourtant on peut appeler une religion comme on appelle Inde cet ensemble géographique fait de contrées et de climats si divers, comme on appelle Hindou ce groupe humain où se mêlent des races de toutes couleurs et de toutes cultures, et qui cependant a son unité. D'abord claire à sa source panthéiste, puis obscurcie par les idées religieuses des peuples conquis et des peuples conquérants, étalée sur trente siècles, dont chacun a modifié sa forme et ajouté à son contenu, aujourd'hui elle se disperse en un réseau immense de croyances, de pratiques, de morales, de philosophiesy de sectes, où l'œil ne reconnaît plus aucun dessin. Tel le Gange, vaste et trouble, gonflé de l'afflux incessant des rivières tributaires, chargé de mille débris végétaux, roule à travers des jungles, à travers des villes antiques, à travers des villes anglaises» déborde en nappes indécises*
BÊNARÈS. 195
couvre de larges espaces de son eau laiteuse, s'alentit, jette sa bourbe et son limon féconds, prolonge ainsi son cours et son incertain delta, se divise, se ramifie, 5e perd en mille bouches obscures et tortueuses.
À peine entrevu, à peine deviné dans ses grands traits, il faut le quitter, ce monde religieux de rinde. Ce soir, j'ai dit adieu à cette grande Bénarès et je suis retourné sur la rive divine du vieux Gange, où, pour la première fois, j*ai senti, dans la lumière matinale, bruire et palpiter Tinnombrable vie de celte antique humanité.
La foule s'est retirée des palais et des grands escaliers pyramidaux. J'ai renvoyé mon guide et je vague seul sur la rive. On entend le petit bruit de l'eau froissée contre les marbres, de l'eau tremblante où frémit encore un peu de rose qui maintenant meurt, fait place à des clartés pâles, à des lueurs mornes. Dans la lumière apaisée du soir, les choses ont un relief plus solide et plus dur que dans l'irradiation du matin. En face, de l'autre côté de la grande eau traînante, c'est l'étendue terne des sables stériles. Entre le désert et les hautes architectures païennes, le Gange décrit sa courbe lente.
Au hasard j'erre sur les dalles, parmi les pierres d'un temple écroulé, entre des colonnes rouges, au pied des palais grandioses. Les dernières femmes,
chargées d'amphores, passent avec lenteur et dignité. De grands chiens maigres s'allongent sur les degrés, et ça et là, entre les chapelles de granit rose, des vaches, idoles vivantes, se reposent d'êlre adorées. Quelques brahmes, ayant vu disparaître le peuple des dévots, sont restés là, solitaires, accroupis sur leurs tables de pierre, deux d'entre eux murmurant avec des modulations de plainchant les dernières prières du soir; trois autres, silencieux en face de l'eau grise, de l'eau grise qui tremble et qui passe éternellement.
Et voici que là-haut, sur une terrasse, tonnent profondément des coups de gong, dont la vibration sourde passe en moi, et puis, une voix solitaire de trompette monte, nasillarde et stridente dans le silence vaste, gammes mineures, simplifiées et rapides, d'un timbre aigre de musette, notes plaintives, prolongées, répétées avec insistance comme une douleur que l'on s'obstine à remuer, modulations inattendues, presque fausses, qui inquiètent, qui tourmentent, rythme bizarre, musique hindoue faite pour l'âme d'une humanité différente, si triste par son étrangeté que sans la comprendre on en frissonne. . . .
L'ombre a envahi l'espace, et là-bas la file des temples s'est perdue dans la nuit. Les trois brahmes sont encore là, accroupis, la tête baissée vers l'eau sombre.
••• On entend toujours cette voix de musette....
A6IUI
6 décembre.
Celte Inde est très variée. A soixante-dix lieues de Bénarès, la grande ville païenne, commence un nouveau monde. Lucknow est une cité musulmane et une cité anglaise. Somptueux hôtels, riches et blanches villas ceintes d'opulents jardins, larges avenues, vastes parcs bien soignés où troltent des cavaliers corrects, hardis régiments de scolch-greys aux têtes viriles et pâles, cheminées d'usine qui fument à l'horizon, j'ai déjà vu ces choses à Calcutta. Les mosquées, les architectures sarrasines sont d'un beau style simple qui tranquillise après les folies hindoues. Mais la matière est vile : les monuments sont de plâtre, et cela suffit pour qu'on ii'ait pas l'envie de les revoir.
La plus belle chose, ici, c'est la nature heureuse et calme, non pas dévergondée et accablante comme dans le sud humide. Le ciel est d'un azur pâle, l'air tressaille d'un souffle léger et presque frais; au lieu des éternelles grandes palmes, des arbres fins
bruissent d'un millier de petites feuilles. L'or des mandarines et des oranges luit dans les fourrés, et de grandes roses fragiles, plus glorieuses que les nôtres, épanchent leur senteur familière. On imagine ainsi la nature persane, celle des poèmes de Firdousi.
Même beauté paisible, même épanouissement heureux des fleurs dans le cimetière où reposent les morts de 1857. La Résidence, que sir Henry Lawrence défendit si longtemps avec une poignée de soldats, est un morceau de ruines noircies par le feu, trouées par le canon, aujourd'hui enlacées par une verdure de plantes grimpantes d'où retombent en flammes des grappes de fleurs jaunes.
Je viens de relire le récit de ce siège. Ce qui frappe dans cette histoire, c'est le sentiment qui soutenait les défenseurs. Il y a eu autre chose chez eux que de la bravoure, que l'amour de la gloire ou de la patrie, — j'entends d'abord un fonds d'orgueil grave et de ténacité, et aussi un sentiment religieux très haut et très sérieux. Tous les matins, les officiers et les soldats, avec les femmes et les enfants réfugiés dans le château, entonnaient des psaumes, les mêmes que chantaient les aïeux puritains persécutés, pour se soutenir, pour s'encourager à la constance, et les grands versets bibliques leur mspiraient l'enthousiasme grave et silencieux, la ferveur qui donne la force de faire tranquillement
et de sang-froid le sacrifice de la vie. < Ici repose Henry Lawrence, qui essaya de faire son devoir. Que le Seigneur ait pitié de son âme, » dit simplement une dalle du petit cimetière parfumé.
Aujourd'hui, à Cawnpore, j'ai vu le puits que Nana-Sahib combla des corps pantelants des Anglais, hommes, femmes, enfants qui s'étaient fiés à sa parole. Tout autour on a mis le silence d'un grand parc et le calme des fleurs. Un ange de marbre, les ailes repliées, se dresse à la margelle du puits, que ceint une balustrade gothique. Les yeux baissés ont une sérénité divine, les mains jointes retombent dans un geste do pardon.
.7 décembre.
- Nous montons toujours, dans le nord-ouest, vers le pays musulman. J'admire beaucoup ces chemina de fer de Tlnde. Les wagons sont munis de cabinets de toilette où Ton peut prendre une douche, de couchettes que Ton rabat lorsqu'on veut s'étendre, et, la nuit, tout voyageur de première et de seconde classe a droit à l'une de ces couchettes. Si l'on veut dîner en route, on avertit le conducteur, qui com-» mande les repas par le télégraphe, et l'on trouve la table servie aux stations où le train s'arrête : le matin, pour le déjeuner; à une heure, pour le tiffin; à six heures, pour le dîner. On parcourt ainsi, et sans fatigue, des espaces de deux mille kilomètres, et l'on pense avec pitié aux pauvres gens qui, partis de Paris par les trains du soir> arrivent à Marseille ou à Brest tout moulus, tout fiévreux d'une nuit d'insomnie.
Chez mes compagnons de voyage, je ne cesse pas de remarquer la même humeur confiante et sociale. Officiers, missionnaires, commerçants, au bout d'un quart d'heure on lie connaissance avec eux, conversation courtoise de gentlemen^ presque toujours instructive. Ils s'intéressent aux choses
publiques, ils ont des idées sur l'avenir de l'Inde, sur les progrès de la Russie. L'un d'eux me disait que, dans cinquante ans, l'Inde aura son parlement autonome. Il en est partisan. « Notre devoir, ajoutait-il, est de faire l'éducation de l'Inde. » Entendez d'en faire une Anglaise, de la vieille reine asiatique. « Une fois cette éducation faite, nous n'aurons plus qu'à nous en aller. We shaïl hâve done our duty to India. » Ses filles écoutaient, deux charmantes English girls toutes fraîches et roses, en toilette simple de flanelle claire. Le calme et le sérieux des visages étaient frappants. Ce ne sont pas des rastaquouères que ces colons anglais, mais des pères de famille honnêtes et énergiques qui vivent ici dans l'intimité, la paix, le charme du home anglais.
« L'Angleterre fait son devoir envers l'Inde, » elle la civilise. Par exemple, pour détruire les préjugés de caste, elle use d'un moyen fort efficace : elle fait voyager les Hindous. A traverser des contrées diverses, à se coudoyer en chemins de fer, ils s'instruisent, et leur esprit doit s'élargir. C'est pourquoi les compagnies ont réduit au minimum le prix des places. Le billet avec lequel mon boy fait douze cents lieues, de Calcutta à Calcutta, par Delhi et Bombay, coûte quarante-quatre roupies. Aussi les troisièmes sont toujours bondées d'indigènes. Rien de pittoresque comme ces wagons chargés d'un peuple bariolé.
Cette ligne, construite et possédée par une compagnie anglaise, est exploitée par des indigènes. Hindous les mécaniciens, hindous les conducteurs, les chefs de gare, et Ton s'en aperçoit à la façon dont le service est fait. Rien de la précision automatique, de l'exactitude froide, de la gravité, de la décision des employés anglais. A Bénarès, j'ai voulu envoyer des bagages directement sur Bombay. Là^ dessus, grand émoi dans la gare, colloques entre le chef de gare, les commis, les contrôleurs, mon boy, colloques peu dignes, fort animés de gestes et de cris, flux de paroles interminables. Nous sommes partis avec vingt minutes de retard et j'ai dû coller moi-même les étiquettes sur mes malles. Non, rinde n'est pas encore tout à fait anglaise; non, son « éducation » n'est pas encore terminée.
Aux stations, mon boy descend très vite de son wagon pour voir si je désire des fruits. Quarantehuit ans, petit, chétif, maigre, un vrai Bengali fin et malingre. Très précieux, ce boy, à la fois un guide, un domestique, un interprète, un compagnon. Seulement, il est entendu qu'il ne servira pas à table. Voir manger un pourceau de chrétien, respirer l'odeur des viandes, c'est une souillure dont il ne se laverait pas. Comme il sait très bien l'anglais et connaît les pays que nous traversons, il demande trente roupies par mois. Là-dessus il se nourrit, fort économiquement d'ailleurs : un peu
(!c riz qu'il fait bouillir dans son vase de cuivre et qu'il mange assis par terre sur ses talons, un peu d'eau pour se laver la bouche selon le rite, il ne lui en faut pas plus. Son métier est d'enregistrer les bagages, de connaître le nombre de mes colis, de les compter à tout instant, de m'empêcher de les perdre. Impossible d'égarer un mouchoir sans qu'il s'en aperçoive au bout de trois minutes et me force à fouiller toutes mes poches. Hindou de race et de religion, sivaïste de secte, il semble vénérer particulièrement les singes et les vaches. Comme je faisais semblant de le railler à ce sujet, il a eu un sourire mystérieux et a gardé le silence.
Cheddy appartient à la caste coudra, qui fut, diton, créée des pieds de Brahma : « Pur de corps et d'esprit, humble serviteur des hautes classes, doux en paroles, jamais arrogant, cherchant son refuge chez les brahmes, tel est, dit Manou, le vrai Coudra. » Celui-ci, qui est fort et gros comme une sauterelle, succombe sous le poids d'un petit sac de nuit, et il est entendu qu'il ne portera rien. En revanche, il me suit comme son ombre, couchant en travers de ma porle comme un petit chien fidèle et se battant comme un lion contre les mendiants qui nous assaillent. Il sait quelques mots de sanscrit, l'anglais, le bengali, l'hindoustani, l'histoire des rajahs, des shahs, et des khans, et, le soir, assis à ma porte, il lit à la lueur d'une lanterne un
grimoire mystérieux. Mais malgré tant de science, son cœur est humble, un vrai cœur timide et pur de Coudra.
Nous avons causé. Élève des missionnaires protestants de Calcutta, il ne s'est pas converti. Il aime beaucoup les Anglais : « Juge anglais dire à pauvre homme : Tu as raison^ et à homme riche : Tu as tort. » Voilà le petit fait qui, souvent répété, assure la domination dans Tlnde. Sous ce régime, le paysan est tranquille. Il n'est plus traqué et harassé par tous les fonctionnaires des gouvernements indigènes ou musulmans. Il paye un petit impôt régulier, et le voilà maître de son gain; il connaît un sentiment tout nouveau chez le paysan hindou, celui de la sécurité.
En revanche, Cheddy Lall n'aime pas les soldats : « Trop fiers, me dit-il, pauvre Hindou porter tous leurs bagages. » Cette petite image suffit. On voit la morgue, le silence hautain du soldat britannique, de Tommy-Atkins qui réalise ici le rêve de la plèbe anglaise, qui se traite en gentleman et se fait servir comme un gentleman. Que de fois je l'ai vu descendre du train, superbe et calme, portant haut la tète, ses cheveux blonds collés par la pommade, correctement ganté, badine en main, faisant sonner ses éperons, dominant de sa haute taille bombée la foule des coolis courbés sous le poids de ses valises!