‹ Dans l'IndeChapitre 6 sur 17 · A6RA. S · texte numérisé non relu

A6RA. S

Nous courons toujours dans le nord-ouest, vers le pays musulman. Mon Dieu! que cette campagne est belle! des plaines interminables et désertes, par instant argentées du frissonnement blanc des grands roseaux. Jusqu'à Thorizon, ils se pressent les uns contre les autres, dressant hors de leurs gaines leurs hautes tiges sèches et droites, où tremble un plumet pâle et léger comme une fumée. Quelquefois des antilopes détalent d'un trot menu et puis s'arrêtent, leur course légère un instant suspendue, un pied levé, leurs fines têtes tournées vers nous avec anxiété. Très graves, des cigognes et des hérons nous regardent passer. Le grand ciel est vaporeux de lumière : devant nous les rails fuient en lignes rigides et luisantes, se rencontrent là-bas vers un point que nous n'atteignons jamais. La nuit, la noirceur et la solitude de ces plaines vides sont solennelles et par instants, très loin, un cri presque imperceptible, deviné dans le grand silence, un glapissement perdu de chacal serre mystérieusement le cœur.

9 décembre.

Nous voici dans la capitale des premiers Mogols. 11 y a beaucoup de choses à voir, surtout des architectures, des palais et des tombeaux. Car ils ont lutté contre le temps et contre la mort, ces musulmans. Us n'ont pas accepté d'être abolis tout entiers. Tandis que l'Hindou paisible et rêveur rentrait sans lutte, sans rien laisser de lui-même dans le sein de l'être qui, pour un instant, l'avait soulevé à la surface de ce monde illusoire, eux, les passionnés et les volontairesf ils s'affirmaient après la mort par le jaspe et par le marbre, comme ils s'étaient imposés pendant leur vie par le glaive et par le feu.

Akbar fut l'un deux, et sa tombe se dresse, intacte comme au premier jour, dans la campagne silencieuse. Quatre grandes portes posées aux quatre points cardinaux, quatre arcs de triomphe monumentaux, flanqués de minarets, couronnés de clochetons, donnent accès dans un jardin solitaire où des grappes d'or se balancent au milieu de la verdure. De chacune part une large chaussée de dalles rouges, et toutes convergent vers le monument central. Il est à la fois chinois et sarrasin, ce

tombeau, fait d'une superposition de terrasses en retrait que surmontent des kiosques mongols. Le vide soutient le plein : des files de colonnettes portent les pans solides de marbre qu'incrustent des pierres fines, enchâssées avec exactitude, et qui flambent sur le blanc parfait des surfaces. Chaque terrasse est un quadrilatère pavé de mosaïque, encadré par des colonnes grêles qui montent et se rejoignent en ogives. Derrière ces colonnes de marbre un couloir circule autour de la terrasse, fermé au dehors par une guipure de pierre blanche qui découpe la pâleur du ciel en dentelles exquises. Si légère et délicate, cette architecture de pierre parfaite semble indestructible dans cet air jeune et lumineux qui la pénètre de toutes parts.

A l'intérieur, au centre, au point mathématique où se croisent les diagonales du carré, s'allonge la tombe d'Akbar, un rectangle de marbre à peine fleuri de quelques lotus en relief dont les tiges frêles serpentent d'un mouvement timide et doux. Là, dans l'ombre noire, le Mogol dort depuis deux siècles. Au dehors, pour le glorifier dans la lumière, c'est l'enroulement du marbre découpé, l'éclat des dalles de couleur, la profusion des mosaïques, la pureté des lignes simples, l'art achevé atteint au prix de la souflîpance d'un peuple d'ouvriers. Tous sont morts, mais cette architecture parfaite, Tune des plus nobles œuvres qu'ait conçues leur race,

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se déploie sous le ciel, dans la campagne paisible.

Des sons d'accordéons traînent dans l'air. Des soldats anglais sont venus flâner sur celte terrasse et jouent des airs du pays.... Accoudés à la balustrade délicieuse, quatre d'entre eux fument leurs pipes de bruyère, dont la fumée monte tranquille et calme comme toute la scène.

On aime à noter avec précision les détails d'une vision qui va fuir pour toujours. Aujourd'hui 9 décembre, onze heures et demie, voici ce que j'ai sous les yeux, du haut de ce tombeau d'Akbar. Par delà les guipures de pierre et les kiosques blancs qui le terminent, un vaste tapis carré, le grand parc avec ses massifs sombres et l'éclat de ses fleurs, ceint d'un mur à bastions. Au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, à cinq cents mètres du monument, les quatre portes grandioses, les quatre faces carrées de grès rouge, avivées de marbre blanc, trouées d'une ogive immense. Au delà, tout alentour, la grande plaine fauve. Des dômes d'arbres font des taches de verdure sombre sur la sécliercsse des herbes jaunes. A l'est des rubans moirés d'eau bleue traînent. Çà et là dans la solitude de la campagne,, des colonnes, des tours dressées parmi les herbes et les feuillages, toutes les ruines d'une capitale dont rien n'est resté que quelques monuments impérissables et, séparé de tout le reste, l'éclat pâle des marbres du Taj, bleuâtres dans la

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lumière brumeuse, comme des monceaux de neiges lointaines.

La citadelle est une curieuse forteresse de grès rouge au bord de la Jumma. Au somniet des murailles rugueuses, en haut des bastions massifs, faits pour résister aux assauts, et qui plongent dans le fleuve comme des falaises, circulent les plus sveltes broderies de marbre pâle, rendues plus exquises par le contraste de Ténormc pierre brute qui les porte. C'est un rocher couronné de dentelle dans laquelle les boulets ont fait quelques pitoyables déchirures. Il y a de tout dans ce fort, des mosquées, des harems, des palais, des salles de justice, des jardins, toute une ville de marbre cachée dans les hautes murailles crénelées, toute une ville royale, ou mieux tout un camp* dont le chef, à l'abri derrière l'épaisseur de la pierre accumulée, entouré de ses ministres, de ses conseillers, de ses généraux, de ses poètes, de ses musiciens, de ses femmes, s'acquittait de ses devoirs d'empereur et de musulman, goûtait les joies raffinées, le luxe

suprême d'un tyran artiste et amoureux.

On passe sur un pont-Ievis, sous des portes forti-

1. Les forts de Delhi et d*Âgra sont des camps permanents installés sur le modèle des camps que les Mogols posaient dans les steppes qu'ils traversaient.

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fiées, devant un corps de garde où flânent des soldats européens, on suit une large voie dallée qui monte entre lesbaslions, et l'on débouche dans l'intérieur, où les édifices se pressent comme les tentes dans un camp.

D'abord la Moti-Musjid. Sur les trois côtés d'une cour carrée, dallée de marbre, se déploie la mosquée de marbre. Cinquante-huit gros piliers qui montent et se recourbent en ogives guillochées de fleurs, soutiennent la lourde table du toit, et dans cette galerie profonde le marbre a les tons doux et chauds du vieil ivoire. Rien de plus, ni peinture, ni boiserie, deux couleurs seulement, le bleu du ciel, le blanc de l'albâtre, et cette simplicité somptueuse, cet éclat du soleil sur la pierre chaste, expriment mieux que tout l'ardeur spirituelle, l'exaltation de Tâme musulmane.

Sur le toit, trois coupoles pointues gonflent leurs bulles étincelantes, découpent leurs courbes savantes sur un ciel pâle, si léger, si pur, qu'il semble vide d'air, un éther où rien ne serait que la lumière.

Ensuite, c'est un dédale de vastes cours, fermées sur trois côtés, la cour des carrousels et des tournois où les chevaux caracolaient, où les tigres et les éléphants combattaient devant l'empereur, le Dewan-i-Khas où, sur son trône de marbre noir. Akbar prononçait les sentences de mort, le Dewany-Am, le Jehangir Mahal, puis des couloirs dont les

murailles sont incrustées d'oiseaux et de fleurs, — perroquets d'émeraude, lotus de lapis-lazuli, — dont les fenêtres sont faites d'une seule dalle de niarbre ajouré, découpé en treillis délicat. Et malgré tant de richesses, malgré Tenchâssement des pierres multicolores, les lignes, les tons, les lumières s'harmonisent; tout est simple, tout est juste, comme dans un temple grec. C'est ici une efflorescence spontanée de l'art, aussi parfaite que celle qui s'épanouit dans les cités libres de l'Hellade, témoignant d'une éducation aussi raffinée du goût et de l'intelligence, mais achevée par des despotes religieux, maîtres du travail et des vies d'tin grand peuple, qui gâchèrent et pétrirent la matière humaine pour éterniser leur vision de la beauté.

Quel poète moderne a fait un rêve aussi délicieux que le Mogol qui fit construire les Zenanas et les salles de bain des femmes? Dans des chambres où le jour n'a pas accès, fraîches de la fraîcheur du marbre, se creusent des vasques de jade dont l'eau vive coule de l'une à l'autre. Sur l'albâtre translucide des voûtes et des colonnes, dix mille petits miroirs à facettes brillent dans l'obscurité comme des diamants, réfléchissent mystérieusement les lueurs des innombrables veilleuses qui brûlent au fond des niches. Les Mille et une Nuits n'ont rien conçu de semblable : c'est un palais de fées ou de génies situé dans les profondeurs de la terre, loin de notre

monde, loin de notre soleil, fait de pierreries, plein d'une ombre éternelle et pourtant éclairé par les feux intérieurs de ces pierreries. Là dedans, qu'on imagine ce qu'y voyait Âkbar, l'ondoiement voluptueux des formes féminines, un peuple de Circassiennes, d'Arabes, d'Hindoues, choisies dans toute l'Asie par le caprice d'un tyran tout-puissant, — flâneuses couchées au bord des vasques qu'elles effleurent de leur pied nu, dormeuses assoupies au frais murmure des eaux courantes, baigneuses qui tordent leurs lourds cheveux, mirées dans le cristal obscur, toutes enveloppées de l'étrange et vague clarté, — véritablement pour Akbar, après le souci des afl'aires, à l'heure où le soleil est accablant, un lieu de paix, de fraîcheur et de délices.

Tout en haut du fort, séparé des palais impériaux par des jardins, sur une terrasse qui domine la Jumma et regarde toute la plaine, est l'appartement des femmes : six chambres de marbre immaculé dont les murailles découpées à jour, ou simplement évidées en rectangles, laissent librement passer l'air et la lumière. Ce harem est la perle délicate qui couronne les bastions rouges du fort. Littéralement, ces demeures sont faites de pierres précieuses; tous ces murs sont des joyaux. Sur les douze faces de chacune des sveltes colonnes ser pentent mollement de fines branches dont les fleurs sont des turquoises et des améthystes. Le long des

murailles de marbre d'autres fleurs de marbre, des rangées de lis et de tulipes toutes ouvertes et nonchalamment retombantes, s'épanouissent avec un relief pâle et doux. Ces chambres ont des formes de diamants : ce sont des octogones dont les pans polis par l'ouvrier, repolis par le temps, jouent avec la lumière, l'emprisonnent, amollie, tempérée. Les plafonds s'élèvent en cônes taillés à facettes, s'achèvent en une pointe exacte de cristal. Dans ces demeures flottent une demi-clarté fraîche où luisent et s'enroulent voluptueusement, suivant un inextricable dessin, les arabesques et les fleurs enchâssées. Par endroits, la pierre épaisse, amoureusement découpée, fait une dentelle subtile sur la clarté blanche épandue dans l'espace.

Autour de ces chambres circulent les terrasses, non pas ceintes de balustrades, mais entourées de ciel, terminées soudain dans le vide par la chute verticale des hautes murailles rouges qui tombent à pic jusqu'au fleuve. — Combien de fois les reines et les odalisques paresseuses, éternellement enfermées dans ce paradis d'albâtre, se sont couchées sur cette surface de marbre pour voir mourir la lumière et pâlir les eaux lentes de la Jumma, leurs yeux alanguis pleins de la vision qui est la mienne en ce moment! Un rayonnement de rose flotte dans l'immense plaine, enveloppe toutes les formes indécises. Devant moi, sur une corniche de marbre, un

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perroquet est immobile : tout se tait dans l'évanouissement lent du jour. — En bas, Teau froide remue un peu de clarté parmi les sables. Il y a des campements sur la rive, d'où montent des fumées droites. Sur une grand'route poudreuse, des bteqfs traînent des chars pesants, des chars antiques dont on voit tourner les roues massives. — Plus loin, des chameaux avancent en file grêle avec une ondulation âëre et timide de leurs cous de cygnes, procession mélancolique, demi-cachée par les nuages de poussière, demi-perdue dans la vaporeuse lumière qui noie toutes les choses. •••

11 décembre.

On sait que le Taj est un mausolée élevé paf le Mogol Shah-Jehan à la Begum Muntaz-i-Mahal. C'est un octogone régulier surmonté d'une coupole persane, entouré de quatre minarets. L'édifice, posé sur une terrasse qui domine les jardins environnants, est fait de blocs de marbre pur et s'élève à deux cent quarante-trois pieds. On descend de voiture devant un noble portique de grès rouge, percé d'une puissante ogive, couvert d'arabesques blanches. On pénètre sous la voûte et l'on aperçoit le Taj qui se dresse à huit cents mètres de distance. Probablement nul chef-d'œuvre de l'architecture ne produit une émotion qui ressemble à celle-ci.

Tout au fond d'un jardin merveilleux, réfléchi dans toute sa blancheur par un canal d'eau sombre qui dort immobile entre des épaisseurs de cyprès noirs et de larges monceaux de fleurs rouges, le monument parfait s'élève comme une calme apparition.... C'est un rêve qui flotte, une chose aérienne dépourvue de poids, tant est parfait l'équilibre des lignes, et si pâles, si légères sont les ombres qui circulent sur la pierre virginale et translucide. Ces cyprès noirs qui l'encadrent, ces

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verdures trouées de ciel bleu, ce gazon éclairé de lumière vive où le soleil projette violemment les silhouettes des- arbres, toutes ces choses solides rendent plus irréelle l'image pâle qui va s'évanouir dans la clarté du ciel.

J'avance sur la rive de marbre qui longe le canal spmbre, et le mausolée prend du relief. A mesure que Ton approche, l'œil jouit davantage des surfaces du monument octogonal. Ce sont des étendues rectangulaires de marbre poli où la lumière repose avec un éclat doux de lait. On ne savait pas que cette chose si simple, la surface, peut être si belle quand elle est grande et pure. On suit l'enroulement savant et doux des grandes fleurs, des fleurs d'onyx et de turquoise, incrustées sans une saillie, Tharmonie des ciselures frêles, des dentelles de marbre, des ogives, des balustrades mille fois découpées, le jeu infini du vide et du plein.

Le jardin complète le monument, et tous deux font partie de la même œuvre d'art. Les allées qui conduisent au Taj sont bordées d'arbres de deuil, ifs et cyprès qui font plus blanche la blancheur lointaine du marbre. Derrière leurs maigres cônes, des massifs toulfus, d'épais feuillages donnent de l'opulence et de la profondeur à cette sérieuse végétation. Les arbres sombres et rigides, détachés sur cette nature mouvante, montent avec solennité, les pieds dans des fourrés de roses, dans des bou-

quets de mille fleurs inconnues et parfumées, épanouies en monceaux dans le jardin solitaire. Toute cette ordonnance est d'un artiste supérieur. Des pelouses claires, des corolles pourprées, des pétales d'or, des essaims d'abeilles bourdonnantes, des papillons diaprés, mettent de la lumière et de la joie dans des noirceurs de cimetière. Cela est à la fois lumineux et grave; c'est la joie d'un paradis musulman, amoureux et religieux, et le poème de .verdure s'unit au poème de marbre pour parler de splendeur et de paix.

A l'intérieur du mausolée, c'est d'abord la nuit, nuit profonde où luit faiblement une grille de vieux marbre, une dentelle mystique qui circule autour des tombes, qui s'enroule et se déroule à l'infini, épanchant des clartés de caveau, une lumière jaunâtre, qui semble antique, absorbée là depuis des âges.... Et l'enlacement de marbre pâle se poursuit, s'évanouit dans les ténèbres.

Au centre, les tombes des amants, deux sarcophages minces où dort un peu de lumière vague venue on ne sait d'où. Rien de plus. Ils reposent là dans le silence, entourés de choses parfaites qui célèbrent leur amour continué jusque dans la mort, isolés de tout par la mystérieuse dentelle qui les enveloppe, qui flotte autour d'eux comme un rôve....

Très haut, comme à travers une fumée épaisse, on voit la coupole monter dans Tombre, monter et ne pas s'achever, et ses parois semblent une vapeur, et ses dalles de marbre paraissent sans consistance. Tout est aérien ici ; rien de solide et de réel; c'est un monde de visions indécises. Les sons eux-mêmes n'appartiennent plus à notre terre. Une note chantée sous ces voûtes est reprise au-dessus de nos têtes dans les régions que l'on n'aperçoit point. D'abord épurée comme la voix d'un Ariel, elle faiblit, s'éteint, meurt, puis renaît tout en haut, glorifiée, spiritualisée, multipliée infiniment, répétée par une foule lointaine, par un chœur d'anges invisibles qui l'emportent et montent avec elle, s'apaise enfin, se perd en une rumeur légère qui ne passe point, qui tremble éternellement comme une âme musicienne sur la tombe de la bien-aimée....

J'ai revu le Taj à midi. Sous le soleil vertical, le fantôme mélancolique est mort, la tristesse douce du mausolée s'est évanouie. La grande table de marbre sur laquelle il se dresse est aveuglante. Répercutée de tous cotés par les immenses surfaces de pierre blanche, la lumière centuple son éclat, et certaines façades semblent des plaques brûlantes. Les incrustations sont des étincelles magiques; leurs cent

fleurs rouges ont des lueurs de braises. Les textes religieux, les hiéroglyphes noirs de marbre en chassé fulgurent comme écrits par le doigt d'un Dieu farouche. Toutes les rangées mystiques de lotus et de lis épanouis en relief, qui tout à l'heure avaient une douceur d'ivoire jauni, se détachent en flammes. — Je recule au bout du parvis, et pendant un instant, dans un éblouissement, je puis voir, coupées sur le ciel, les lignes et les surfaces incandescentes de Tédifice, implacable dans sa blancheur et sa virginité. Certainement cette simplicité dure et la violence de cet éclat ont quelque chose de sémite : on pense aux glaives flamboyants et chastes de la Bible. Les minarets montent dans l'azur comme des colonnes de feu.

.... Tout autour, la fraîcheur et l'ombre des voûtes vertes où j'erre jusqu'au crépuscule. Ce jardin est l'œuvre d'un croyant qui a voulu glorifier Allah. C'est un lieu de délices religieuses : « Que nul ne pénètre dans le jardin de Dieu s'il n'est pur de cœur, » dit un texte arabe gravé sur le portique d'entrée. Il y a des parterres qui sont des amas de velours, des fleurs inconnues qui ressemblent à des paquets de mousses pourprées.

Les troncs d'arbie montent tout bleus de volubilis et de grandes étoiles rouges constellent des massifs sombres. Sur ces parterres, cent mille papillons légers font un perpétuel nuage. Beaucoup de

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bêtes charmantes, de petits écurcils rayés et des oiseaux à foison, des perroquets verts, des perruches étincelantes, tout un petit monde brillant, heureux et tranquille, protégé contre les corbeaux et les vautours par des gardes vêtus de mousselines, qui munis de longues sarbacanes écartent du lieu de paix toute malice et toute cruauté.

A la surface de Tonde immobile, des nénufars, des lotus dorment, découpent leurs feuilles rigides, lourdement plaquées sur le miroir sombre. A travers la noirceur des branchages paraissent des prairies anglaises inondées de lumière fraîche, des pans de ciel bleu, quelquefois traversés d'un triangle de blanches cigognes, et par moments la vision lointaine du monument fantôme, du spectre mélancolique et virginal. — Que cette solitude est calme et splendide, chargée d'une volupté enivrante et sérieuse! C'est la beauté, la tendresse, la lumière de l'Asie rêvée par Shelley.

12 décembre.

Au bout de frois jours consacrés aux palais de marbre on se sent las de Texquis. C'est pourquoi ce matin, au lieu de prendre le train, je monlc en voiture afin de voir un grand morceau de campagne, de vraie terre hindoue, non pas d'une portière de Y^agon, mais à loisir, en flânant sur la route, par les villages, loin des merveilles que fréquentent les touristes. Nous cheniinons au petit trot et nous mettons toute la journée à faire les cinquante kilomètres qui nous séparent de Muttra.

Rien de bien frappant dans cette campagne, les palmiers ont disparu, la plaine est couverte de petits arbres touffus qui rappellent les pommiers de Normandie, tachée d'herbes rousses et de grands roseaux blonds. Cette matinée de décembre est douce, légère comme les premières heures d'une de nos belles journées de juin, pleine d'une grande lumière paisible. Un troupeau de maigres buffles nous croise, leurs longues têtes noires baissées avec résignation vers la terre, et ce sont les seuls êtres vivants aperçus pendant les premières heures.

A présent, voici do petites huttes toutes couvertes du fumier protecteur de la vache. C'est un de ces

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hameaux hindous dont l'aspect n'a pas changé depuis trois mille ans, et qui, depuis les commencements de l'histoire, poursuivent toujours la même vie primitive et calme. Ces villages seraient intéressants à voir, car ils ont gardé tous les antiques traditions de nos races aryennes. Leur organisation est celle que l'on trouve à l'origine des communautés grecques et germaniques*. Nul droit écrit : tout y est réglé par des habitudes immémoriales et inexpliquées, toute la vie politique y est instinctive comme dans une fourmilière. C est un groupement naturel, le vrai mode de groupement de la société hindoue. Les Mogols, avant eux les Pathans, ont pu détruire les monarchies indigènes, installer partout leur administration. La commune était une molécule trop infime pour qu'on y fit attention, trop petite et cohérente pour qu'on pût la dissoudre, et c'est elle qui a permis au monde hindou, à l'esprit hindou, à l'hindouisme de subsister à travers des siècles de tyrannies et d'exterminations.

Je ne puis voir que le dehors : voilà bien les scènes d'autrefois, qui reportent l'esprit aux temps d'Homère. Un groupe de femmes autour d'un puits, « toutes portant l'amphore, une main sur la hanche *, des marmots nus qui roulent dans la

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