V. Summer Maine ^ Hindu Communitieê
poussière, des fillettes vêtues d'une seule étoffe rouge qui découvre le petit ventre enfantin. Avec des mines effarées et curieuses de jeunes chattes, elles reculent en nous voyant passer. Le potier, accroupi, pétrit son argile; de vieilles femmes ridées et parcheminées broient du riz sous une meule de pierre brute; de petits écoliers tout nus se serrent autour d'un magister qui chantonne d'une voix de plain-chant en déroulant des volume^ manuscrits. Au seuil d'une porte, un homme assis sur ses talons, avec une allure de martyr résigné, abandonne sa tôte au barbier qui lui rase le crâne avec tendresse. Il y a des mendiants centenaires, sordides, décharnés, aux côtes saillantes, qui chancellent sur leurs bâtons, glapissent en tendant leurs pattes noires. Au milieu de la route, des cordonniers, assis en cercle, tirent l'alône et fument une hookah que l'on se passe de main en main. Très proprement, au bout du village, sur de petites tables sont rangés quelques friands morceaux de canne à sucre et des feuilles fraîches de vert bétel pliées en cornet.
Bien vite il fuit derrière nous, ce petit monde, un peu ému par notre passage, et de nouveau c'est la grand'route qui coupe tout droit à travers la plaine. Quelquefois nous dépassons une file de chameaux : ils avancent avec une démarcîïc hautaine et douce, promenant leurs fines têtes maigres et
lippues au bout de leurs grands cous flexibles qui se cambrent et ondulent, leurs cavaliers tanguant au haut de leur échine. Puis des bandes de paysans, la tête et les reins ceints de blanc, des femmes, les bras et les chevilles cuirassés de cent bracelets de porcelaine, de petits mulets qui disparaissent sous leurs fardeaux. — Quelquefois ce sont d'énormes chariots bruts, aux roues épaisses, le timon fait d'un petit arbre à peine équarri, semblables à ceux qui devaient emporter les peuples barbares dans leurs migrations. De grands bœufs blancs les traînent, de grands bœufs bossus au cou muscu- Icux et court, aux cornes peintes, dorées ou bleues. Impassibles dans le bourdonnement des mouches ardentes, les yeux mi-clos, ils avancent d'un air stupide de triomphe, comme s'ils savaient leur divinité.
Tout autour luisent les vastes champs pleins de moissons vertes, où les voiles éclatants des faucheuses semblent des jonchées de pavots et de bluets perdus dans leurs épaisseurs.
15 décembre.
Hier, au clair de lune, nous sommes arrivés au dâk bungalow de Muttra. Nous rentrons brusquement dans le monde de Thindouisme. Ici s'incarna Vichnou sous la forme de Krichna, et la ville est consacrée au culte du héros. Tour à tour hindoue, grecque, bouddhiste, musulmane, hindoue de nouveau, Muttra fut toujours une des capitales religieuses de TAsie; elle est célèbre dans le Baghavata- Purana, En 404, le pèlerin chinois y comptait vingt monastères et trois mille religieux bouddhistes. Cinq cents ans après, les musulmans envahirent le pays, et les pagodes brahmaniques élevées sur les ruines des monastères bouddhistes furent rasées par les conquérants. De 1017 à la conquête anglaise, incessamment foulé par les chefs mahométants, rhindouisme, comme une plante luxuriante et vivace, ne se fatigua pas de repousser et les destructions n'arrêtèrent pas la floraison des temples et des chapelles.
Au xvui® siècle, Aureng-Zeb abattit tout et construisit des mosquées avec les pierres. Heureusement, le voyageur français Tavernier avait vu la pagode principale, et sa description fait penser aux
228 DANS LMNDE.
grands temples du sud, à ceux do Madura et de Trichinopoly. « Du haut en bas, Textérieur est couvert de figures de béliers, de singes, d'éléphants de pierre, de niches qui abritent des monstres, de fenêtres qui montent jusqu'au bas des dômes et des balcons. Les statues des monstres font le tour de ces dômes, et cette collection d'images hideuses est vraiment effroyable. » Ayant payé deux roupies, il put contempler le dieu luimême. « Les brahmes ouvrirent une porte et je vis une sorte d'autel en vieux brocart qui portait la grande idole. La tête était de marbre noir et les yeux semblaient de rubis. Le corps et les bras étaient entièrement cachés par une robe de velours rouge. Deux idoles plus petites, à figure blanche, étaient placées de chaque côté. »
On le voit partout ici, Krichna, le dieu sombreS le dieu bleu. Toutes les images sacrées qui décorent les échoppes le représentent entouré de ses amantes, jouant du chalumeau, avec un sourire de ses yeux d'émail. Il est le dieu populaire de l'Inde, le dieu aimable et rieur, ami des hommes. Il s'incarnst dans le ventre d'une femme, et mille poèmes racontent son enfance merveilleuse, la méchanceté du roi qui le chercha parmi les autres enfants pour
1. Probablement un dieu des racëâ noires préaryennes, absorbé par rhindouisme.
AGRA. «:a
le faire massacrer, riiumililé de sa vie de petil Derger, ses chants de flûte pendant la saison pin-, \ieuse et la saison chaude, renseignement que tout jeune il donne aux brahmes, ses ébats dans les eaux sacrées de la Jumma, ses jeux avec les gopis, les jeunes filles de Muttra, les charmantes et naïves vachères, ses amours dans la forêt tropicale. Cependant, des miracles proclament sa divinité. Il terrasse des démons et des dragons. Un jour, tandis qu'il danse avec ses compagnes, il devient multiple et chacune le tient dans ses bras. Il soulève une montagne pour abriter les habitants de la terre de la fureur des génies aériens. Il charme les êtres mobiles et immobiles, la création tout entière. « A la voix de sa flûte, les jeunes filles allaient heureuses, et l'amour du Seigneur commençait à les rendre pensives. Elles se tinrent devant lui, le bienheureux enfant, joignant les mains; le vêtement qui couvre leur corps avait glissé. Elles n'y prenaient point garde. Les vaches qui entendaient résonner cette flûte demeuraient toutes avec l'herbe entre leurs dents, les petits veaux, heureux, la face réjouie, oubliaient de boire le lait. Les gazelles tendaient le cou; la suavité de ses mélodies troublait les ascètes et les sages. Les rivières se repliaient comme des serpents et suspendaient leur cours. Détournés de leur vol, les oiseaux se perchaient près de lui, jaloux de ses accents et les yeux
fermêsy ils écoutaient le son de la flûte. » Plus tard, il prêche la douceur et l'abnégation, proscrit Torgueil et Tégoïsme, combat « le sentiment du moi », défend les faibles contre les puissants, proclame la fraternité de tous les hommes.
Eti*ange dieu qui tient d'Orphée, d'Adonis, d'Hercule et de Jésus, à la fois ascétique et sensuel. « L'amour possède les jeunes filles des bergers qui l'entourent. Tantôt, il presse l'une d'elles contre son cœur, et sur sa lèvre folâtre lui fait boire les émotions les plus diverses. A l'autre, il chante de douces mélodies et détruit sur son jeune visage le péché et les fautes, il la prend à la dérobée, lui tire les joues, porte la main sur son sein et sourit. Ses yeux sont deux lotus. Son visage n'est que fascination. Cependant il répète : « qu'il applique 4c ses pensées sur Hari* comme sur son bien-aimé, « l'homme pieux qui veut détruire le monde en soi- 4c môme. Celui qui étouffe en lui le sentiment de « l'individualité, ô compagnes, il aura la meilleure 4c part ». Mourir au monde, s'oublier pour Dieu ou pour le prochain, voilà sa doctrine, doctrine qui semblait réservée à l'austère et doux Bouddha, au crucifié saignant, et que par un incompréhensible contraste celui-ci enseigne en s'abandonnant librement à toutes les délices de l'opulente natui'e. Une