Autre nom de Krichna
bossue ayant versé du parfum de lotus sur ses pieds, sa taille se redresse, la voilà belle comme une reine, toutes les souillures de son cœur sont lavées. Alors les hommes le proclament divin, et dans le concert de louanges qui l'acclame, Krichna le berger disparaît, sa forme humaine se dissout, « l'illusion » qui le cachait se défait ; par delà les voiles qui le recouvraient on aperçoit une rayonnante et vague idée panthéiste, une puissance universelle qu'adore le chœur entier de la nature : « Tu es celui qui crée, tu es la force créatrice, ô Saint Maître; c'est toi, ô Seigneur, qui fais se succéder les naissances et les morts. Tes incarnations t'ont manifesté aux hommes, tu es l'énergie productrice, tu es Brahma. Les quatorze mondes sont dans ta bouche comme le fruit entre les dents d'un singe. Si tu les retires, qui pourrait te contraindre à les émettre de nouveau? Si tu te caches, tout demeure dans la confusion et les corps détruits n'ont plus d'enveloppe qui les recouvre. Comme l'eau habite la feuille de lotus, comme le parfum réside dans une fleur, comme le feu dans le bois, l'eau dans le lait, ainsi, tu es sous ta propre forme au fond de tous les êtres. »
Ces éclairs panthéistes illuminent brusquement les magnificences du poème. Le voile, un instant soulevé, retombe; le monde métaphysique entrevu se referme, et tout autour de nous se reforme
rillusion de la nature vivante et lumineuse. « Les veils bourgeons du santal tremblent à Textrémité des branches comme des gouttes limpides d'ambroisie. En Tentendant jouer de la flûte, le lotus, le jasmin» le pandanas et le champak en ont tressailli dans leur cœur. Les fleurs sont devenues de la couleur du collyre d'antimoine et du rouge de plomb, elles ont frissonné, elles ont eu peur, les bleues et les blanches.... » Les jeux du dieu avec les jeunes filles de Muttra sont l'idylle la plus chaude, la plus splendide et la plus naïve. Elles ne peuvent contempler sans extase son beau front noir, elles languissent d'amour pour lui « et, pareilles à des lotus blancs dont la racine est blessée sous l'eau, la lune de leur visage abattu brille d'un pâle éclat ». Ce poème est chargé de volupté comme les nuits lumineuses, les nuits pâmées de l'Inde. C'est une jungle du sud où, dans un air alourdi par les parfums qui font défaillir les sens, voltigent pesamment des papillons d'un éclat étrange, obstruée par les lianes impénétrables, toute bruissante, toute palpitante de vie sourde. Quelquefois, la violente poussée d'un cocotier fait lever les yeux, et à travers une trouée, dans l'épaisseur du feuillage on peut regarder un instant l'astre éblouissant et créateur qui emplit toute la forêt obscure de sa chaleur et, de la vase inerte, fait i^rtir ce monde innombrable.
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14 décembre.
Sur la Jumiha. — J*arrive trop tard pour assister à la baignade sacrée de tout le peuple. Les hommes sont partis, il ne reste guère que des groupes de femmes. — Des jeunes filles, le torse grêle sortant d'une draperie bleue qui tombe des hanches, les bras rejetés en arrière, les poignets croisés sur la lôtc, droites sur les degrés qui trempent dans le fleuve, regardent passer notre barque. D'autres, baissées, sont entièrement cachées sous les plis harmonieux d'une grande étoffe; on n'aperçoit que le visage assombri par la draperie légère qui pose sur la courbe de la tête. Une petite, rejetant tout son voile, paraît, entièrement nue; elle se penche, et Ton suit la courbe jeune du corps frêle, demiployé. Une autre, tout enfant, serre de ses petits bras une mousseline rose qui l'enveloppe toute, depuis la tête jusqu'aux chevilles cerclées d'argent. Cela est gracieux et charmant. — Quelques-unes se relèvent, posent lentement sur leurs têtes de lourds vases de cuivre, avec une saillie de leurs seins bronzés, avec un déploiement du torse et des bras pleins de calme et de noblesse. Les visages sont d'un ovale pur, un peu plein, d'une belle
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couleur mate, caressés par la noirceur de la chevelure onduleuse, sérieux et sombres, presque classiques, mais avec je ne sais quoi de chaud et de voluptueux. Elles sont là très nombreuses, petites et grandes, bavardes et rieuses, qui flânent et jouent avec Teau claire, à la manière de leurs aïeules les amies de Krichna, lavant leurs mains, leurs bras, leurs dents, leurs cheveux, ôtant et remettant leurs beaux voiles, passant toute la journée dans la fraîcheur de la grande rivière. Dans cette lumière, parmi les draperies simples, les moindres gestes de ces jeunes filles rendent heureux : un bras nu qui se lève, une tète qui tourne lentement sur un cou jeune, un corps baissé qui se dresse. Certes, c'est une joie très calme et très simple que de suivre le jeu des nobles couleurs et des lignes humaines au bord de l'eau transparente, sur le marbre lumineux.
Une heure de voiture nous mène à Bindrabun, qui est encore une ville sacrée. Les lieux saints abondent dans ce coin classique de l'Inde. Toutes ces rives de la Jumms^ sont célèbres dans les grandes épopées.
A Bindrabun comme à Muttra, les singes fourmillent : ils gambadent par les rues et, le matin,
suivent la foule à la baignade. En ce moment ils accourent, môles à la cohue curieuse des hommes, pour nous voir arriver, et le clignement rapide de leurs yeux est plus intelligent que les regards hébétés et lents de ces Hindous.
Hommes et singes vivent ici de la même vie oisive et sobre. Ils mangent les mêmes graines, ils habitent les mêmes maisons; les premiers, généralement installés à l'intérieur, les seconds plus souvent accrochés aux balcons ou bien campés sur les toits où ils sont à l'aise, les bienheureux coquins, pour se houspiller et s'éplucher au soleil : on applique les théories de Darwin à Bindrabun, et l'homme y vit en famille avec ses cousins.
On travaille à deux grands temples, que des rajahs font construire. L'un s'achève et sera terminé dans deux ans. On estime la dépense à 25 laks de roupies, environ 6 250 000 francs. L'architecte, les ouvriers, les sculpteurs sont indigènes ; c'est le plus grand prince indépendant de l'Inde, le rajah de Jeypore, qui fournit les fonds, et le dieu qui compte cent millions d'adorateurs est le plus populaire des dieux. Décidément l'hindouisme est bien vivant et l'on n'en doute pas, quand on regarde ces milliers d'hommes nus qui, sous le soleil brûlant, travaillent la pierre pour la plus grande gloire de Krichna.
L'architecte, enchanté de recevoir un visiteur
européen, me montre ses plans qui semblent fort savants et pleins de géométrie. Il m'explique ensuite le détail des dieux inférieurs dont les niches entoureront la statue de Krichna. Je remarque qu'il appelle celui-ci, non le dieu, mais Dieu, « Voici, dit-il, la salle à manger de Dieu. Tous les jours on lui présente pour cent ou deux cents roupies de nourriture, selon l'ordre du rajah, puis on la fait manger aux pauvres. »
Voilà un rajah intéressant : car c'est un homme civilisé, dit-on, et Jeypore lui doit une université. Pourquoi fait-il élever ce temple à Krichna? Quelle idée claire ou obscure se fait-il du dieu et de ses incarnations, de toute la multitude des divinités hindoues, de leurs avatars, de leurs animaux sacrés? A-t-il une foi véritable? Ne fait-il que se conformer à la coutume et à la religion? Sent-il un désaccord entre ses idées et ses besoins religieux ?
Je suis content de voir comment se sont construits les monuments d'Agra. On dentelle le marbre, on imite ces balustrades aériennes, ces délicates guipures qui donnent une légèreté de rêve aux architectures mongoles. Quinze hommes, courbés sur une pierre, la fouillent avec des instruments d'orfèvre, suivant un motif compliqué de feuillages enlacés. Plus tard, ils retourneront la lourde dalle pour la creuser en sens inverse, à la rencontre du premier dessin, avec quelle prudence,
nvoc quel tact infinis, on Tentrcvoit quand on se dit que des deux côtés, fleurs et tiges doivent se correspondre précisément. Un pareil travail ne s'achève qu'au prix d'un grand déchet : on gâte un morceau de marbre sur trois. Je vois aussi incruster des pierres tines; on emploie la lampe comme pour des bijoux.
Quatre mille ouvriers. La moyenne des salaires est de quatre annas (huit soiis) par jour. L'ouvrage demande cinq ans. Malgré la dépense et la longueur de l'effort, dès maintenant il est clair que ce temple n'approchera pas des monuments parfaits des empereurs mongols. Le marbre ici ne sert que de revêtement. Au contraire, leur œuvre était absolument sincère, faite de matière aussi rare, aussi péniblement polie dans les parties invisibles de l'édifice que dans ses dehors. Elle n'avait pas pour but d'être admirée. Elle était une fin en soi, comme une prière, comme un grand psaume. On dévastait des provinces pour subvenir à la dépense. Des peuples y usaient leurs mains et leurs genoux. Le travail durait un demi-siècle, et le monument montait, au prix de quelles souffrances humaines! mais l'œuvre était absolument belle. De môme, il faut le labeur sourd et prolongé de mille racines invisibles, de vaisseaux obs^curs, de tissus cachés, l'élaboration lente des sèves de toute une plante, pour épanouir une fleur et lui donner son parfum subtil.
DELHJ
15 décembre.
On sent une vaste capitale. — La ville anglaise flotte dans la verdure de ses arbres : grandes avenues, grandes villas, grands jardins. Plus loin, des pâtés serrés de maisons, des minarets, des cônes hindous surgissent de toutes parts, hérissés sur le ciel. — C'est la ville indigène.
Il faut visiter encore des monuments; probablement, l'œil se blase : je ne vois rien qui approche de la perfection d'Agra. — Le fort a été gâté par l'occupation anglaise, souvent les pierres fines ont été enlevées et remplacées par de la cire jaune ou bleue. D'ailleurs le plan général est le même que celui du fort d'Agra. Hautes murailles extérieures, vastes cours pour les parades et les jeux d'éléphants; salles somptueuses aux volutes d'or, aux murs incrustés d'oiseaux et de fleurs, harems qui sont des joyaux précieux, gardés et soutenus par les énormes bastions, on a vu tout cela dans la capitale d'Akbar. « Si le Paradis peut être trouvé en ce monde, c'est ici! c'est ici! » dit une inscription.
En effet, celle forteresse abrite un paradis de paresse et de volupté, et l'on retrouve ici Tenroulement des mosaïques,. les treillis de marbre, les rangées sinueuses de lotus en relief, les bains mystérieux, les terrasses sans balustrade, d'où Ton voit le soleil descendre sur une plaine de roseaux, toute semblable à celle d'Agra. La petite mosquée des femmes est un bijou de marbre qu'on dirait taillé dans une seule pierre. Les trois dômes sont des perles légères : il manque un écrin.
J'aime mieux la grande mosquée, la plus belle de l'Inde, me dit-on, probablement de l'Asie. De larges escaliers qui, d'un seul élan oblique, tombent en nappes de marbre; plus haut, une cour pavée d'albâtre poli, toute blanche, éblouissante, et qu'on dirait faite d'une seule pierre immense et lisse; sur trois côtés de cette cour, une profonde galerie, que soutiennent quatre rangs de piliers; à droite et à gauche, des minarets élancés et rigides, — c'est le grand style mahométan. Étonnante dureté et simplicité des lignes : l'ensemble a quelque chose de dominateur et d'absolu. Les tours montent toutes nues au-dessus de la ville, impérieuses, en conquérantes. — C'est ici que l'empereur, suivi de ses nobles et de son peuple, debout sur les dalles, en face d'unp muraille blanche, écoutait les versets âpres du Coran, la loi enthousiaste et farouche. Puis, il ordonnait le sac d'une ville hindoue, faisait con-