‹ Dans l'IndeChapitre 9 sur 17 · DELHI · texte numérisé non relu

DELHI

struire des mosquées avec les pierres des pagodes abattues et glorifiait dans son cœur le nom orgueilleux d'Allah.

Les prêtres d'Allah ne sont pas orgueilleux. Le grand prêtre, avec une gravité silencieuse, nous a montré des reliques de Mahomet, une sandale, un poil de barbe. Comme je m'inclinais, saisi de respect et de reconnaissance, tout d'un coup il a tendu la main. Cheddy-Lall, qui se charge des bakchichs, lui a remis trois annas. Toujours silencieux, le grand prêtre s'est incliné, en nous remerciant d'un geste plein de noblesse.

Au moins, celui-ci garde les apparences. Les commerçants hindous sont plus expansifs. A la gare, trente marchands de châles attendent et harcèlent le malheureux voyageur. Ils le suivent jusqu'à l'hôtel, courant après la voiture, accrochés à la portière, au marchepied, gesticulant, l'assaillant d'une grêle de cartes, l'inondant d'un intarissable flux de discours obséquieux. A l'hôtel, vous n'en êtes point débarrassé. Ils s'installent sur la véranda, ils montent la garde devant votre chambre, devant la salle à manger : vous sortez, ils se précipitent; c'est une : bousculade il faut montrer le poing, brandir sa canne pour avancu^r. Les premières batailles livrées, vous vous croyez tranquille, sachez qu'à toute heure des regards perdants vous guettent. A six heures du matin, vous ouvrez les yeux.

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Aussitôt, à Tautre bout de la grande chambre blanche, la porte s'entrc^bàille et cinq bras passent, agitant des étoffes, des pantoufles, des bonnets. Ils vous ont vu dormir, ils vous ont vu réveiller. Quelques-uns se cachent, vous suivent dans la rue sur l'autre trottoir, attendent que vous soyez las, seul, sans défense, saisissent le moment opportun pour surgir devant "vous,

Tout à l'heure, flânant dans le grand bazar, j'ai suivi Cheddy chez un marchand de châles qui, ce matin, a failli se faire écraser par mon gharry, pour m'arracher la promesse d'une visite. Nous trouvons un homme gras, de figure molle et douceâtre, assis sur des coussins, prenant le café avec quelques amis. A notre entrée, il bondit, il court, il tourne autour de moi, il m'enveloppe de ses gestes. En un clin d'œil, et sans savoir comment cela s'est fait, nous avons bu une tasse de café, nous sommes assis devant un ballot qu'il déplie avec une agilité de singe et d'où sortent comme par magie des soies rares, des broderies d'or, qu'il fait chatoyer à la lumière, dont il se drape, dont il me drape, avec des postures, des minauderies, des ondulations de femme, de femme exaltée. / want you, sir, to see this beautiful tinng, what do you think of it, is it not beautiful? Put it aside. You look at me : donH you think it will do for Ihe young lady at home? Cet anglais coupé, cet accent incolore sont d'un

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étranger, mais les petites phrases s'accumulent avec une passion étourdissante. En trois minutes il parait que mon choix est fait. Un châle, un petit tapis : cent cinquante roupies seulement. Je connais les marchands hindous, et il me reste assez de bon sens pour offrir la moitié. Le chiffre n'est pas lâché, que mon homme crie : « Pile ou face! (Let's toss up! ) » C'est-à-dire, cent cinquante roupies si la pièce tombe face, soixante-quinze si c'est pile. Je refuse et tout de suite les étoffes sont à moi : la chose se fait si vite, qu'il est clair que le volé n'est pas lui.

A présent, mon Hindou, satisfait, se calme, et sur un autre ton, entame une nouvelle affaire. Il paraît que ce soir, à l'hôtel, je vais avoir l'honneur de rencontrer une duchesse. Tous les marchands de châles sont en mouvement depuis son arrivée et chacun, à l'affût, la guette, en guettant aussi ses rivaux. Mon homme désire que je parle de lui à table d'hôte. Donnant, donnant, se dit-il : pour me séduire, il veut m'offrir un bonnet, dont il a fait briller l'argent à la lumière et me traite en ami, me confiant qu'il possède un stock de châles qui vaut trois laks (700 000 francs), me montrant des diplômes obtenus dans des expositions anglaises.

On observe facilement que ces Orientaux ne connaissent pas le sentiment de la honte. En somme, rhoiincîur et la conscience sont des produits d'Oc-

cident qui n'ont pas pu s'élaborer chez eux. Tous implorent le bakchich, en joignant les mains, cl chez le plus grave et le plus riche d'entre eux, on rencontre un voleur et un mendiant.

16 décembre.

Je monte en voiture pour visiter le Koutub-Minar, la grande tour qui se dresse à quinze kilomètres de Delhi.

Cette route est la voie Appienne de l'Asie. Des ruines de tous les siècles, laissées par trois races et trois religions, jonchent une grande plaine triste. Les restes de l'antique Delhi hindoue, de la Delhi afghane, de la Delhi mongole, couvrent une étendue morte de cent vingt kilomètres carrés. Lentement, à travers le cours des siècles, la ville a changé d'emplacement, comme une rivière change de lit. A perte de vue, parmi les broussailles sèches, montent des dômes délabrés, des colonnes disjointes. Ces tertres jaunâtres sont les ruines d'Indra-Pastha, la ville d'Indra, pour laquelle les cinq frères du Mahabarata combattirent il y a trois mille ans. Plus loin, un pilier de granit, couvert de caractères pâlis, proclame les édits du roi bouddhiste Açoka. Partout, comme les tombes dans un cimetière, s'entassent les débris de Tari mongol, les mausolées monumentaux, les dômes entourés de kiosques.

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