LA DUCHESSE DE BOURGOGNE
Qui est-ce qui disait donc qu*il n'y avait plus de princesse du sang et que la dernière grande dame était morte? La duchesse de Bourgogne est à Paris.
— La duchesse de Bourgogne !
— Oui, la duchâBse de Bourgogne en personne, la grande toquée de là fin du dix-septième siècle et de la cour assombrie de Louis XIV, la petite* fille du Grand Roi si vertement tancée par les grf mauds du temps, la duchesse de Bourgogne, 1> comique créature, que les Mémoires de Saint-Simon nous montrent trônant en falbalas sur la cbaisi percée fameuse à cette époque, et recevant tranquil lement un clystère, en plein Versailles du Bol\ Soleil, devant toute la cour éblouie d'iine pareille'
éclipse d'étiquette en plein jour. La duchesse de Bourgogne est dans nos murs et avec elle toutes les grotesques et extravagantes altesses des Mémoires de ce temps ; et Madame, qui avait Tair d*un gros suisse allemand; et Monsieur, frère du Roi, qui n*aimait pas les femmes ; et la princesse de Gonli, qui s'amusait un soir à culotter les pipes du corps de garde voisin; et Sac à vins, Sac à guenilles, les filles du Grand Roi; et puis cette autre fille, la duchesse de Berry, qui se grisait aux soupers du Régent, sacrait comme un sergent aux gardes et qu'on rapportait le matin ivre-morte, du bal de l'Opéra à ses appartements du Luxembourg, toute la séquelle et toute la ribambelle rit, boit, fait la fêle et mène la morale et le reste bon train en plein Paris moderne, car la princesse Tcharof est à Paris.
— Qui ça, la princesse Tchaiof... une princesse russe ?
— llolas ! ouï monsieur, oui. Oh ! je sais bien que la dernière princesse russe est finie ; dans le journalisme il est unanimement reçu, que M. Cherbuliez, et non pas cher Bully, a servi la dernière à la Revue des Deux-Mondes, entre le dernier marquis dô la Seiglière de M. Georges Ohnet et la dernière duchesse de M. Albert Oelpit. Finis la princesse
russe et le comte polonais ; fiuies les Véras troublantes, les ondoyantes Olga et les Nadège en... igniatiques qui passionnaient nos sensibles graKû' mères ; épuisés, vidés, usés jusqu'à la corde Serge Panine et Ladislas Bolski.
— Pardon^ monsieur, avez-vous lu les romans de Dmitry Mouravline ?
— ' Mouravline, Dmitry Mouravline???
— Connaissez pas, n'est-ce pas ? c'est un tort. Oh ! je sais bien, vous avez lu Tolstoï, Dostoîewsky et même Gongorine, mais vous n'avez pas lu Dmitry. C'est un grand tort, car d'abord c'est un jeune et puis ses romans foisonnent de véritables princesses russes, à ce cher Dmitry, de vraies princesses d'autant plus authentiques, que Mouravline est un aimable pseudonyme et que ses romans sont œuvres d'un véritable prince, du prince Dmitry Galitzine, une des plus grandes fortunes et un des plus grands noms de cette aristocratie si malmenée par lui ; enfin vos torts sont d'autant plus immenses qu'une de ses curieuses héroïnes est justement la princesse en question, Jenia Tcharof, la femme du prince Tcharof, le héros de Pourriture et des Amours d'un ténors deux livres chaudement vécus.
Donc, la princesse Tcharof est à Paris.
Si j'étais lé prince Dmitry Galitzine, je vous
dirais que la princesse Tcharof est une grande dame débauchée et tarée, qui s*échappe la nuit pour courir le guilledou, qu'elle a traîné partout, d'Autriche en Italie, remorquant à sa suite toute une cour d'amoureux à gages et de mignons ; qu'elle a eu tel scandale à Venise, tel ennui à Florence et tel démêlé avec la police de Rome, ce qui ne l'empêche pas d'entretenir encore à l'heure présente au mois, au jour et à la semaine un troupeau salarié d'acrobates et de ténors, mais la Porte* Saint-Martin nous ayant donné Théodora et l'Eden- Théâtre le ballet de Messaline^ je vous dirais en simple chroniqueur : a La princesse Tcharof, messieurs, est à Paris. »
A Paris, où elle habite à l'entrée du Bois un délicieux petit hdtel à stores roses; à Paris, où elle reçoit de cinq à six tout le gratin de Lesbos et de Cy thère l'avenue Kléber et le Faubourg, la grande pêche et le petit vivier, Monsieur Auguste et \a Géante Iza ; à Paris, où elle se montre aux Acacias en coupé vert myrthe, à la Renaissance en avantscène, à la Gaîté en loge grillée; à Paris, «nfin, où elle soupe toutes les nuits au café de la Paix, en compagnie galante de petits rez-de-chaussées et de vagues poètes^ de marquises tarées et de bas-bleus
sadiques, de pianistes et d'archiducs, y boit dans
tous les Terres, y goûte à toutes les lèvres, se grise, valse, chante et rit, se déshabille, injarie TuD, caresse l'autre, se prend de gueule avec l'amant du soir, se reprend d'amour pour celui de la veille, se soulage en public dans une aiguière d'argent blasonnée à ses armes, et finalenaent se toque du maître d'hôtel, qu'elle enlève à la force du pourboire et congédie dix minutes après pour rentrer, exténuée, une heure avant l'aurore et s'éveiller le soir vers les cinq heures, le teint l>rouillé, défaite, la bouche amère et déjà prêle à tout recommencer ; une royale existence de princesse de sang brûlé, paroles de Saint-Simon et musique d'Offenbach, qui couperose sou teint, détend ses lèvres molles, et de cette grande femme flasque et déjà vieille, aux cheveux coupés courts et aux joues enflammées fait à chaque réveil une loque de chair aux airs d'impératrice une vieille Catherine II reniée de Potemkine, un vieil Argan grincheux aux paupières flétries, à la santé ruinée, aux entrailles perdues : les entrailles en déroute du siècle de Louis XIV, le siècle de M. Purgon et de la fistule, qui clouaient le Grand Roi sur sa chaise percée, comme elles forcent aujourd'hui la princesse Tcharof à donner là ses audiences galantes en robe de velours turc bleu paon brodée de perles
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et trente mille francs de saphirs aux oreilles, dans l'attitude à jamais immortelle de la duchesse de Bourgogne... éclipsée!
Donc, chapeau bas, républicains français; à plat ventre, nihilistes des villes et moujiks de la steppe ; et vous, messieurs de la marée, marquis de Saint- Alphonse, favoris et mignons, comtes de Quéluset contes de Riom, princes Potemkine et chevaliers de Lorraine ; et vous, les petits chéris, aimables rez-de-chaussée, fleurs du café de la Paix, espoirs des temps modernes ; vous enfin, pianistes, dompteurs de princesses russes, dernières pensées de Listz, au profil allongé de cigogne pensive, aux doigts kilométriques, aux gestes enveloppeuts, vraies mains de juif-errant errantes et égarées et sur tous les claviers et dans toutes les poches, tous à vos rangs, tous à votre poste : l'épée hors du fourreau ou le stick à la main ou les doigts sur les touches^ effacez les épaules et bombez votre torse, car les voilà, les princesses adorées, les toutes belles et les toute-puissantes, les très riches et les très bienfaisantes :
C'est Monsieur, c'est Madame, astres jumeaux du Rêve, C'est Bourgogne, éclipsant la lune qui se lève. Berry, qui tombe et gueule à son père ; « Hé ! farceur ! » Et, de tant de beautés auguste et digne sœur.
Quoique russe, estimant le joli nihiliste, La princesse Tcharof avec son pianiste !
Car elle a son pianiste, la Tcharof (noblesse oblige), elle est princesse russe, et quel pianiste I
Je ne puis mieux faire que de citer ces quelques lignes parues l'autre hiver dans un journal du soir :