‹ Dans l'oratoireChapitre 2 sur 18 · MADEMOISELLE BEAUDELAIRE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE BEAUDELAIRE

« L'abbé Blampoix n'ayait ni cure ni paroisse. Il avait une clientèle et une spécialité : il était le prêtre du monde, du beau monde et du grand monde. Il confessait les salons, dirigeait les consciences bien nées, il consolait les âmes qui en valaient la peine. Il mettait Jésus-Christ à la portée des gens élégants. » (Renée Mauperin^ par MM. Edmond et Jules de Concourt, 1864.)

Vingt-trois ans se sont écoulés depuis^ et Paris a toujours des abbés Blampoiz. Seulement, - l'abbé de Blampoiz en Tan de grâce et de divorce 1888 ne porte plus ni soutane ni tonsure : Tabbé Blampoix est de son temps, la mode n'est plus à la dévotion parmi les belles âmes mondaines tourmentées du

t2 DANS l'oratoire

je ne sais quoi^ mats au doute, à la désespérance et aux coutumes anglaises; Tabbé Blampoixest pasteur protestant, physiologue et psychologue, anglomaue et pessimiste ; il a le geste lent et la parole suave, le regard vague et désillusionné, une canne anglaise et un lorgnon d'écaille.

L'abbé Blampoix ne sort plus de Saint-Sulpice, mais des universités de Cambridge et d'Oxford ; il a Tamer sourire d'un jeune lord millionnaire désenchanté de la vie, s'habille à Londres, lit la bible dans Herbert Spencer, l'Imitation dans Stendhal, chante au lutrin dans Slielley et CNHnmunie dans une théière ; une baie-window est sa chapelle; il a pour maltre-autel un paravent anglais avec verres de couleur et petites tablettes, pour lampe d'église une petite lampe anglaise à petit globe rosâtre, pour étole une étofié japonaise rapportée de Folkestone, et, pour bréviaire, le Journal des tailleurs; comme sir Richard Wadham,son ouaille favorite, la seule langue, qu'il parle ou veuille encore parler, est cette délicieuse langue anglaise, que gazouillent dans le vide les chastes adultères de M. Paul Bourget : enfin Tabbé Blampoix n'est plus l'abbé Blampoix, l'abbé Blampoix n*est même plus un jeune homme (ce qui est trop palpable, trop réel), Tabbé Blampoix est une âme, une fleur, une rose-thé, une jeune

DANS l'oratoire 'i3

miss, Tabbé Blampoix s'appelle M"* Baudelaire.

M"* Baudelaire 1 Singulier nom pour un abbé ! Ah I c^est que celui-là est si peu abbé et si pro^ fondement mademoiselle, si féminin, si souple, si câlin d'allures et, dans tous ses sermons, d'une subtilité si féminine et qui plalt tant aux femmes ! Ce n'est pas un confesseur, mais un confident et plutôt une confidente, que M"« Baudelaire. M"« Bau^ delaire : le nom n'est pas de moi, la gloire en re^ vient à M. Catulle Mendès, qui, dans une chro^ nique consacrée aux succès dû jeune prédicateur, ne trouvait rien de mieux pour définir et saluer son talent, que de comparer l'homme à une très jeune et douce sœur, un peu édulcorée, de l'auteur des Fleurs du mal.

Fleur de tisane, peut-être 1 mais fleur du mal? N'en déplaise à M. Catulle Mendès, nous attendrons encore. Telle qu'elle est, M"« Baudelaire a une clientèle : elle est la confidente, j'allais écrire la somnambule, la confidente attitrée, écoutée, adulée, consultée et adorée de tout ce que les salons de Paris millionnaire contiennent de belles âmts anémiques incomprises; et une confidente d'autant plus chérie^ qu'on la sait indulgente à toutes les faiblesses, compréhensible de tous les égarements d'une femme tendre, riche et ttioccupée.

Cest à elle qu'une inconsolable amie de la morte confie l'irréparable aventure de M"' Hurtrel, c'est elle que Ton emmène au Flirting-Glub, elle que l'on veut faire juge de la trahison du dernier amant et du premier soupçon du mari. Silence, prudence et discrétion, consultations pour five o'clock tea et boudoirs de juive millionnaire, dernier mot des plus cruelles énigmes, conseils pour adultère mondain et pour viol élégant ; M"* Baudelaire se rend à domicile.

D'ailleurs, M"« Baudelaire a tout ce qu'il faut pour plaire à ce genre de clientèle : jeune, blond, joli garçon, mélancholieux et chaste; chaste, c'està-dire paré de sa chasteté, ce grand, cet invincible attrait du prêtre sur les sens et l'imagination de la femme, c'est à la femme, à la niaiserie sentimentale de la famme, à son besoin d'être plainte, attendrie sur elle-même, un peu méprisée^ mais toujours excusée, cajolée, caressée, traitée en petite fille, en malade, toujours à la lectrice et jamais au lecteur, que s'adresse le jeune et très pratique futur académicien. Ce furent d'abord des recueils de cantiques d'une poésie transparente et glacée, d'une philosophie distinguée et facile, discrètement déposés sur le noble prie-Dieu de dévotes douairières, puis des petits manuels de morale défaillante à l'usage

DANS l'oratoire i5

exclusif des consciences mondaines: YIff'imissible, Douloureux X 7, VAme souffrante et Crème d' amour \ une littérature toute de chuchotements et d'attouchements psychiques, de demi-audaces et de demiscrupules, de vagues aperceptions et d'impuissance exquise, de soupirs objectifs et de plaintes suggestives, toute une littérature factice, chatouillante et maladive, bien faite pour charmer les heures d'oisiveté et les rêveries dans le vide d'une aristocratie de la veille, impatiente de singer Tanémie de cerveau et la vertu mourante de la véritable et vieille aristocratie.

M"« Baudelaire eut toutes les femmes pour elle, les douairières et les petites chéries, la rue de Varennes et l'avenue de Messine, la rue de Grenelle et le parc Monceau, les princesses russes et les banquières juives. Gomment n'aurait-il pas eu toutes les femmes pour lui, lui, l'élégant metteur en scène de leurs erreurs, l'ordonnateur et, qui mieux est, le délicat tapissier de leurs adultères ! Quel minutieux respect de leurs scrupules, quelle touchante adoration de leurs manies et de leurs petites habitudes, quels émerveillements de collégien devant les moindres détails de leur ameublement et de leur toilette, quelle merveilleuse entente de leurs pudeurs I

l6 DANS l'oratoire

La comtesse Hurtrel est une femme galante, qi poursuit Tamour dans le plaisir et change d'aman comme de couturière, mais elle a une excase, ell est de bonne foi avec elle-mâme, et, à chaque fan taisie, croît aimer sincèrement ; elle a quarante-si ans et se donne au marquis de Haen, un gamin d vingt ans dont elle pourrait ôtre la mère, et cel presque sous les yeux de sa propre fille : mais c'ei après l'enivrement de causeries solitaires, dansui vaste et profond jardin de château, sous les fron daisons dorées d'un mois d'octobre à peine entamé parmi la floraison de suprêmes roses qui, toutei rouges et toutes blanches, s'ouvraient largemeil et s'effeuillaient à leurs pieds pétale par pétale Le moyen d'y résister ?

Taraval, une canaille du grand monde, s'intro duit à minuit dans la chambre d'une jeune fiU< descendue chez sa femme et là, froidement, déli bérément^ il la prend pour ainsi dire sur le lit de si mère, mais Taraval est en mince habit noir, i bouquet à l'anglaise passé dans la boutonnière Noémie Hurtrel, la victime, est elle«méme en rob de chambre de mousseline de soie blanche, que de dentelles garnissent dans le bas ; elle est ainsi s diaphane de délicatesse et de transparence dân cette toilette frisonnante, que cette atrocité d'un vio

DANS l'oratoire IJ

de vierge par un homme marié et père de famille en devient presque une élégance dans ce décor somptueux et lunaire^ entre cet homme desport, dont les jeunes gens des clubs citaient les jugements et copiaient les jaquettes» et cette délicieuse jeune ûlle du grand monde, et d'autant plus délicieuse, qu'elle a lu et souligné au crayon d'or tout Hartman et tout Herbert Spencer, tout Darwin et tout Schopenhauer.

M°^^ de Sauves, une jolie femme sensuelle mise en appétit par le mariage et quelques adultères, a la gourmandise de la virginité, et s'éprend des vingtdeux ans et du duvet de pêche du jeune et dévot Hubert Liauran. Après quelques promenades sentimentales sur les tours de Notre-Dame et dans les cimetières, trouvant que Taimé ne va pas assez vite en besogne, elle lui fixe un rendez-vous d*hôtel, et là, brusquant le dénouement, vient se glisser, défaillante et demi-nue, entre les draps du jeune homme interdit : mais c'est en Angleterre, à Folkestone, devant la mer écumeuse, à Star Hôtel — hôtel de l'Étoile — dans une chambre à baiewindow, après mille et un petits tapis japonais étalés sur les tables, et puis avec quelles paroles exquises : o Ah! je voudrais tant reposer sur Ion CQpurI s

l8 DANS L^ORATOIRE

Et puis ce sont des enfantillages, des petits mots tendres, un jargon de mignardises. « Prends bien garde à mes petites fleurs «décrit Hélène Ghazel au froid M. de Querne. « L*ami est triste et ne peut se passer de son amie. Des méchants lui ont parlé à d'elle en lui faisant du mal », télégraphie Liauran M^^ de Sauves; et puis de l'anglais : a Willyoubee $0 kind to ask a carriageio^ toutle susurrement un peu niais et %entil de la femme du monde en mal d'intrigue d'amour. Deux ou trois romans de ce genre, et les salons appartinrent à M^^<^ Baudelaire.

Entré là sur la poinle du pied, en jeune abbé précepteur des enfants, son recueil de cantiques à la main, sur la recommandation de M. d'Aurevilly et de cette bonne douairière, puis installé, demi en confesseur, demi en confident, il s'y pavane aujourd'hui en oracle des dames, en grand-mattre des cérémonies de la galanterie et des chutes mondaines, il en règle l'étiquette et la marche progressive, les détails de costumes et les lieux de rendez-vous; sa parole fait foi : c'est le Dangeau de Tadultère. Le dix-septième siècle avait la Carte du Tendre et M"û de Scudéry, nous avons Crème d'Amour et M"o Baudelaire.

« Mon père, dirait aujourd'hui Madelon à Gorgibus, voilà ma cousine qui vous dira aussi bien que

DANS l'oratoire I9

moi, que la fidélité dans le mariage ne doit jamais arriver qu'après les autres aventures. Pour nous remener à notre mari, quelques amants sont nécessaires. Groyez-Tous que M"« Ghazel eût tant aimé son intérieur et son enfant sans la trahison de M. de Querne et la grossièreté de M. de Tarades? Quant à M. de Querne, 8*il n'avait pas habité rue Lincoln, ne s'était pas fait habiller à Londres et n'avait pas déjeuné le matin, en veste de soie piquée, de thé au beurre et au miel, croyez- vous qu'Hélène Ghazel l'aurait jamais aimé? D'ailleurs, si Alfred Ghazel était si épris de sa femme, c'est qu'elle se baignait chaque jour avant d'aller rejoindre le petit hôtel meublé de la rue de Stockholm, où l'attendait Armand; d'où nous concluons, ma cousine et moi, que l'adultère de la femme est la base psychologique du bonheur dans le mariage. Là-dessus, laisseznous, mon père; allez; télégraphiez à Gannes pour retenir la villa des Cytises, la seule villa où Ton puisse recevoir l'homme du monde, et sachez pour votre gouverne, que, ma cousine et moi, avons trop apprécié la conduite d'Hubert Liauran et de lord Vadham, pour prendre jamais comme amant un autre homme, qu'un homme vierge. • Et la; critique, la terrible critique.

Ohl la critique! M "«^ Baudelaire a su la désarmer

20 DANS L'ORATOIKE

par des génuflexions d*enfant de chœur, des atUtade! de néophyte au seuil des illustres chapelles ; ce furent d'abord de pieux agenouillements sur des tombes augustes, puis des brûle-parfums adroitement allumés et des coups d'encensoir savamment distribués sous des voûtes d'élection : cathédrale flamboyante de M. d'Aurevilly, église désafTectée de M. Renan, pagode indoue de M. Leconte de LisIp, chapelle russe de Tourguenief, confessionnal d'Alexandre Dumas, oratoire fleuri de M. Taine et temple protestant de M. Amiel, tous les autels, tous les sanctuaires reçurent le salut du jeune thuriféraire. L'abbé Blampoix s'était fait Ëliacin ; les plus marmoréens s'attendrirent, les maîtres pardonnèrent au romancier en faveur du critique, les petits maîtres excusèrent sa psychologie en souvenir de ses Essais; derrière deux ou trois grands salons influents de vieilles femmes, l'Académie, chatouillée aux narines, ouvrit l'œil et daigna sourire, la Nouvelle Revue s'entr'ouvrit et le Journal des Débats j l'austère journal des débats littéraires, sociaux et politiques, s'entrebâilla.

La même main, qui avait obtenu en haut lieu la nomination du frère Yves, fleurissait d'un ruban rouge l'habit anglais de M^^* Baudelaire : seule, la jeune littérature, un peu jalouse, boudait le lau-

bANS L^ORATÔÎftÊ 21

i*éat officiel en le traitant de Renan confiseur ou de sous-Caro du Ghetto; mais le moyen de continuer de telles injures après le pèlerinage public du jeune abbé à saint- Dos toiewski et son amende honorable à Shakespeare!

Harolet Gœurdelis, cette merveilleuse et passionnante adaptation de Crime et Chdlimenl à l'affaire Speltzer, transporté de Bruxelles à la cour de Danemark et de la cour de Danemark en plein Paris moderne, avenue de Latour-Maubourg, Hamiet Cœurdelis a désormais conqms au jeune et vaillant écrivain les sympathies et Tunanime admiration de la presse; Hamiet Cœurdelis, où le jeune abbé a su réhabiliter Gertrude, mère d'flamlet, et remplacer le spectre du vieux roi par la méthode Rodion-Raskolnikoffy vient de confirmer une fois de plus le talent personnel du jeune maître et, s'il y a eu quelque désappointement parmi les femmes du du monde autour de ce roman un peu dénué d'a^ mour> du moins les confrères, envieux d'un succès aussi adroitement monté qu*habilemént obtenu, ne pourront plus lui reprocher d'être originalement ridicule»

M^^® Baudelaire est morte depuis hier pour faire place à M"^i.. 6atK>riau^^^ non, pardon à M"*" Shakespeare;

Page 1