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L'AUMONIER DU CHATEAU

L'aumtfaier du château confessait les Tuileries, encourageait Gompiègne et dirigeait Pierrefonds : aumônier de la cour et aumônier bien en cour de toute la société deTEmpire, à laquelle il obtint tant d'indulgences plénières, M"*" de G..., de P..., M°^* de Metternichy les plus jolies et la plus spirituelle parmi cette cour d'hommes élégants et de jolies femmes, ITmpératrice elle-môme, voilà quelles étaient alore ses pénitentes. Le duc de Morny, ce raffiné et ce sceptique, voulait bien lui laisser feuilleter un soir le livre hautain de sa conscience, une brochure légère, très légère, qui depuis a coûté plusieurs millions à la France, et toute la jeunesse d'alors, éprise du futur duc de Mora, mettait son point d'honneur à prendre au

pied de la lettre le fameux testament de M. de Gamors à. son fils. « Etre adoré de toutes les femmes, être craint de tous les hommes, demeurer impassible comme un dieu de TOlympe devant les larmes des unes et le sang des autres. Ne vous mariez pas. N'ayez pas d'enfants. N'ayez pas d'amis. Le mépris des autres est le commencement de la sagesse. » Un Evangile selon saint Grammont Caderousse, qui fut la religion de tous les beaux d'il y a trente ans.

Ce n'est pas l'aumônier du château qui eût osé dire en chaire ce que vociféra, certain dimanche de carême, en pleine chapelle des Tuileries, certain père italien de scandaleuse mémoire; «Un pays, z*est comme le poisson, quand la tête il pue, tout le reste pue I » Encore un peu l'aumônier du château, lui, auiait murmuré : Quand la tête pue, tout le reste embaume, d Aussi àCompiègne, ce Marlyle-Roi de Napoléon III, Taumônier du château faisait-il fureur; ces dames se disputaient ses bonnes grâces ; ses sermons, édités chez Caïman, étaient leur manne céleste ; Mme de J... s'en nourrissait; c'était à qui dévorerait ses mandements, les jouerait en charades ; on en faisait des comédies, et ces dames étaient de la pièce. Des ordres partis de haut lieu forçaient pour lui la consigne des

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théâtres, et raumônier du château voyait monter aux Français ses moralités tirées de rancien et du nouveau Testament: Dalila et Rédemption.

Cacher aumônier du château, il parait à la génération actuelle bien un peu démodé, bien un peu vieilli; ses homélies ne sont plus précisément le genre d'éloquence, aujourd'hui demandé dans les boudoirs pessimistes et pédants de la banque sémite et des grosses Bélises.

M. Garo et les Carolines ont passé par là depuis. Schopenhauer et M. Paul Bourget sont venus à leur suite. Le naturel et Tentrain ne sont plus de bonne compagnie ; on est au tourment(^, au compliqué, à Tinexplicable, et la psychologie qui se déduit des faits n'est plus de la psychologie ; il est vrai, qu'à ce compte, Balzac n'existe plus et l'aumônier du château encore moins : décoré jadis du nom de « Musset des familles » par ses admiratrices et de « Musset de camomille » par de mauvais plaisants, la jeune école le traite assez volontiers de a Berquinchuchoteur » etde a chapelain de douairières » Soit, le Roman d'un jeune homme pauvre et l'histoire de Sybille sont, en efiFet, dignes de Berquin ; mais ce chucboteur avait du bon^ il avait au moins pour lui qu'il n'était ni anglomane, ni germanophile, ni Petit-Russien; il était Français

et chuchotait en français, ce qui lui donnait quelquefois de Tesprit : chose difficile à trouver dans le solide et résistant ennui des grands germons psychiques de nos jeunes prédicateurs à la mode. Quant à sa clientèle de douairières, qui ne Tout pas toujours été, douairières, et qui ne Tétaient pas de son temps (quelques-unes étaient même charmantes et très charmantes), elle a cela pour elle et pour lui qu'il a toujours écrit pour elles des sermons jeunes quand elles étaient jeunes femmes, d*autres un peu vieillots depuis leurs cheveux blancs ; aussi toutes lui sontr-elles demeurées âdèles, et je vous dé&e de prononcer le nom de ce bon aumônier devant n'importe quelle femme de cinquante ans, sans entendre aussitôt la dame soupirer avec un sourire attendri : « Oh 1 oui, labbé Octave, ce cher aumônier I »

C'estqu'il était toujours de si bonne compagnie, si bien élevé, Tabbé Octave, et toujours si de son monde et de leur mondejusque dans son style correct et élégant jusqu'à Timpersonnalité. Avec lui ni comparaison alarmante, ni brutalité d'expression à redouter ; de plein pied avec la pudeur mondaine, il avait le secret de la tenue dans les passages les plus scabreux, et puis quelle esthétique facile I Ses romans avaient quelque chose de déjà vu et de fa«

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milier, qui vous mettait tout de suite à Taise, comme avec de vieilles connaissances, et ne vous déroutait ni rimagination ni Tesprit : tout le monde reconpaissait et saluait au passage la Mare aux fées et la Tour d'Eiven, pour les avoir rencontrées dans Dumas père et Walter Scott ; et puis quelle délicate attention à une clientèle exclusive de riches châtelains et de belles châtelaines, que cet éternel et joli compliment sur leur parc 1 et ce compliment sur leur parc était partout : château de Tècle, château de Fresnes, château de la Roche-Ermel et tutti quantif chacun avait son petit site écossais que crayonnait en rêvant un beau jeune homme pauvre, noble, honnête et incognito, son allée de nymphes, ou sa mare criminelle, cette fameuse mare qui fournissait à M. Perrin, dans le Sphinx, un si joli décor de deuxième acte, vaporeux, fantastique et lunaire, le clou de la soirée, cette mare criminelle, avec Tagonie de M^^® Croizette, l'autre criminelle de la pièce^ et pas la moins applaudie d'ailleurs.

L'empoisonnement de M^^e Croizette, la galopade et le saut de Leucade de Julia de Trécœur, le suicide dans la neige de la femme coupable dans le Journal d'une honnête femme et le talent de gymnaste et d'écuyer du beau Maxime Odiot, franchement nos grands'mères pouvaient-elles résister à tant de

morts violentes et tant d'effets de muscles déployés en savante équitation ! L'aumônier du château a été surtout l'abbé du Sport, et quand M. Paul Bourget sacrifie dans ses études au tir de Gastine* Reinette, c'est par déférence, insconsciente je le veux bien, aux succès surannés de' Taumônier du château.

D'ailleurs, pessimistes dans Xirrl'gaTàhle^ catholiques dans l'histoire de Sybillej les moyens employés à trente ans de distance par ces deux monsignori, écrivains et abbés de cour, sont absolument les mêmes : plaire aux femmes, intéresser, caresser les instincts et la sentimentalité de la femme. Seulement, l'aumônier du château, né malicieusement trente ans plus tôt, a eu la chance de séduire et de captiver les mondaines d'alors, les vraies et les seules que nous ayons eues depuis trente ans, les mondaines del'Empire, catholiques de coutumes, païennes de cœur et athées de cerveau, de vraies grandes dames, en un mot, et dont celles de M. Paul Bourget et de M. Caro ne sont que la menue et très menue monnaie en miniature.

Or, que faire pour intéresser les femmes? Leur parler d'elles. Leur parler d'elles : c'est leur parler d'amour. L'aumônier du château leur prêcha l'adultère^ mais un adultère correct, élégant et excusé

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d*avaDce par celui du mari. Le moyen avec cela de n*avoir pas pour soi toutes les femmes! Dans les sermons de Tabbé Octave, galant homme ou libertin, c'est toujours le mari qui commence, c On épouse une femme, on en prend une autre et Ton n^aime que soi. » Voilà leur façon de comprendre le mariage, aux maris fort élégants d'ailleurs de ce cher abbé.

L*aumônier du château n*excuse pas tout à fait madame quand elle tombe ; il la plaint et la blâoie au besoin, mais il demande à qui la faute, et le coupable n*est jamais loin. C'est une perpétuelle absolution basée sur des circonstances atténuantes, donnée à toutes les fautes mondaines par un abbé Pandore invariablement prêt à répondre : « Brigadier, vous avez raison. »

Aussi, ce que Taumônier du château les habille, ces vilains hommes de seigneurs légitimes ! et tout cela pour le besoin de la cause... Butors^ jaloux et libertins comme M. de Maurescamp, indifférents et froids comme M. de Rias, si par hasard ils ont quelque figure et quelque séduction personnelle, ils ont les mœurs et les goûts des drôles et, non seulement continuent leur vie de garçon après leur mariage, mais la font partager à leurs femmes, les fourvoyant à leur suite dans les fêtes du monde

interlope, dans les parties de jeunes gens, les déjeuners de courses et les soupers d'actrices, M. Santerre, M. de Molen ou le duc d'Hermany. Quant aux amants, à l'exception des Pointis, des Lovelaces de bains de mer, ou de vieux beaux cotnme Monthelin, lesquels ne cueillent d'ailleurs que des âmes de deuxième choix, ce sont ou de jeunes et mélancoliques blasés, désespérés de l'être, assoiffés de vertu et d'honnêteté, ou des veufs chastes et inconsolables, chastement épris d'une ressemblance avec une morte adorée et, pour Tamour de cette morte ou de cette honnêteté perdue, se vouant au salut des belles jeunes femmes abandonnées, chiens de Terre-Neuve des salons retenant les mondaines sur le bord de l'abîme par le bout de la jupe et les enlevant, à la force des poignets et de l'amour platonique, au-dessus des tentations de Tadultère.

Aussi, quand les coupables maris de ces dames, en revenant faire amende honorable au logis, y trouvent ces vertueux frères prêcheurs confortablement installés à la table de famille entre leurs enfants et leurs femmes, n'ont-ils qu'une chose à faire : à les saluer très bas, comme M. de Rias salue M. de Kerven, à moins qu'ils ne les tuent, d'un fin coupd'épée, comme M. de Maurescamp.

U ne faudrait pourtant pas s'exagérer l'estime où

raumônier du château tient la vertu de ces dames ; il les connaît, les ayant confessées, et les prise à leur juste valeur.

c Sans ôtre armé de principes ni très solides ni très élevés, elle avait au plus haut degré la religion des hommes ou des femmes du monde, écrit-il quelque part de Tune d'elles, l'horreur des taches. Elle appliquait à Tordre moral les goûts et les répugnances qu'elle apportait dans le soin physique de sa personne. Le mal pour elle n'était pas seulement le mal, il était Tinconvenance. S'il ne faut pas s'exagérer la valeur morale de la manière de sentir, il ne faut pas en méconnaître ni la délicatesse ni la valeur pratique. Elle est l'unique sauvegarde de bien des femmes ; c'est un charme qui ressemble à la vertu [sic). »

Renan, cet autre abbé, a dit avec plus de dilettantisme encore : « La vertu est un genre de littérature. » L'aumônier du château, fournisseur attitré de ces dames, en fait, lui, une élégance classée entre le beau linge et les fins bas de soie ; la vertu, selon lui, fait partie des dessous d'une femme bien née : préceptes de lingère prenant l'honnêteté pour empois !

L'aumônier du château fut cette lingère : il repassa, amidonna et tuyauta à la dernière mode...

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les dessous parfumés. . . non , pardon t les consciences de toute cette société fiévreuse et enfiévrées de l'Empire que Worth costumait et que Gustave Droz, lui, déshabilla. L'aumônier du château et Monseigneur Bauer, toute la cour des Tuileries n'est*elle pas toute entière dans ces deux prélats ! Je sais bien que depuis l'aumônier du château a abjuré ses complaisances, de jésuite est devenu janséniste et vient de tenter de ressusciter Port- Royal. Ce fut d* abord un vague projet de pénitencier modèle proposé à M. Glaretie, l'étabUssement Chamilltic avec MM. Goquelin frères pour directeurs, puis je ne sais quel dithyrambe catholique contre l'instruction des femmes intitulé : c Regrets de la défunte. » Mais l'aumônier du château a trop charmé nos grand'mères (et nos grand'mères c'est un peu notre enfance) et nous avons pour son passé trop de sympathie pour ne pas traiter en enfantillages de sacristie ces petites taquineries de prêtre vieillissant.

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