L'ABBE DE JOIE
L'abbé de Joie est gai, très gai et veut bien nous donner lui-même les motifs de cette inaltérable bonne humeur.
c Les vraies causes de ma gaieté, eh bien, je vais vousies dire^ronronnait-ille 19 août 1885au fameux banquier celtique de Quimper, entre un discours de l'abbé Monselet et un air de biniou du poète Luzel : je suis gai d'abord parce que, m'étant très peu amusé quand j'étais jeune, j'ai gardé, à cet égard, toute ma fraîcheur d'illusions; puis, voici qui est plus sérieux, je suis gai, parce que je suis certain d'avoir fait en ma vie une bonne action, cela, j'en suis sûr. »
Réserve ecclésiastique et juste fierté d'une vie bien remplie, voilà le secret de la gaieté de l'abbé
de Joie : réserve ecclésiastique... hum... Tabbé de Joie s'en est peut-être ua peu départi le jour, où il a culbuté si galamment, jupes au vent et jambes ribaudaines, Dame Morale et Tabbesse de Jouarre sous les roues de la charette révoluitonnaireetcela sans parler de certain sermon à la jeunesse des écoles, où notre révérend prêcha peut-être un peu crûment le culte de Tamour pour la sensation t Quant h la bonne action, la voici : l'abbé de Joie, qui a des taupiers et des capitaines torpilleurs dans sa famille et s'est chargé de nous l'apprendre (voir le discours de Quimper du 19 août 1885), a détruit, lui aussi, quelques bêtes souterraines assez malfaissntes et, bon torpilleur à sa manière, il a donné quelques secousses électriques à des gens qui auraient mieux aimé dormir : les bêtes souterraines malfaisantes sont mises ici pour les textes des Ecritures, et les gens endormis jaloux de leur sommeil pour le monde catholique ; Tabbé de Joie est donc gai et même fort gai, parce que d'un côté il n'a dénoué sa ceinture que sur le tard (ce qui lui a valu des sensations aussi vives qu'inattendues) et d'un autre côté parce qu'il. a quelque peu torpillé l'Evangile; ce qui, pour un ancien prêtre défroqué, est assu* l'ément une bonne et belle action.
Nulle haine d'ailleurs, nulle violence, nul em-
portement contre la religion qu*il a trahie ; Tabbé de Joie est un doux, un conciliant, un suave, uq voluptueux épris de son indifTérence et de son repos; il nie pour s'éviter la peine d'affirmer et détruit pour le plaisir d^efEeuiller, car c'est un bien gros mot que détruire ; mais de la haine ou du ressentiment : & donc ! « Fi de la haine I elle rend laid et fait grimacer, or, le devoir de la femme et de l'abbé de Joie est la beauté ; or, la beauté est un art difficile (surtout pour l'abbé de Joie), et la beauté est un art exclusivement cultivé. Ce qui peut lui nuire doit être évité. Or|^ toute passion, toute opinion nuisent à la beauté^ » et Tabbé de Joie a pris soin d'élaguer de sa vie toute passion et toute opinion. L*abbé de Joie n'a ni ambition ni croyance. Ambition, parvenir! « Parvenir à quoi? On passe sa vie à poursuivre un but; le but atteint, on voit que ce n*est rien. Servir une cause, car la cause vous survit! Allons donc, elle meurt avant vous I Pensées, croyances. Trop penser fait mal à la tète et surtout au cœur! La patrie, la famille ? La philosophie, qui détruit les préjugés, détruit les bases de la vie » et l'abbé de Joie est phiIosot>he. « L^égoïsme vaut le dévouement. Fleurir, aimer, mourir, « la destinée d'un papillon et l'opinion d'une courtisane, voilà la morale de l'abbé de Joie, « Le plaisir élé*
gant, il n'y a que cela de solide, » cueillir la rose en fleuret jouir de rheure présente, dût-on supprimer quelques importuns, voilà le but de l'existence.
La philosophie du néant, une philosophie triste à pleurer, et qui met en gai té le doux abbé de Joie; un triple extrait de la morale d'Epicure, élaboré par des mains de chanoine savantes et délicates, avec formules dégagées de Tétude de TExégèse et des textes de l'Église à l'appui; le tout contrôlé dans de pieux voyages à Jérusalem, Antioche, Tromsoê et Âssouan, puis infusé en flacon de cristal de roche et cacheté aux armes de Tréguier, et enfin mis en vente à Tusage exclusif des classes riches et dirigeantes, des heureux de ce monde^ auxquels la naissance et la fortune acquise ont donné des loisirs, un recueil de pensées subtiles et sensuelles, comme un précieux livre d'heures dédié à un idéal hôtel de Rambouillet de belles dames dédaigneuses et sceptiques, frottées d*élégances et de lectures bibliques et ferventes abonnées du Journal des Débats, quelque chose comme un clan de femmes économistes 1 Quant aux pauvres, aux misérables, aux sacrifiés de cette vie, ils sont trop, Pabbé de Joie n'écrit pas pour eux ; l'abbé de Joie ne s'en préoccupe pas, les minorités seules rinté"^ ressent ; parfois pourtant il lui arrive d'étudier les
humbles, comme on étudie une fleur de montagne ou une herbe de falaise, mais seulement quand elles en valent la peine ; alors Tabbé de Joie les classe dans son herbier des souvenirs d'enfance, entre le Bonhomme Système et le Broyeur de lin, mais toujours pour les offrir un jour à son clan de sceptiques mondaines. Quant aux humbles considérés en eux-mêmes, l'oubli, la fortifiante et salutaire ignorance, qui conserve les races fortes et prépare dans les vierges terroirs les lentes éclosions de plantes rares et puissantes dont il est lui-même une des plus belles fleurs, voilà ce que réclame pour eux le doux abbé de Joie, leur compagnon et leur frère, sorti comme eux de ces vierges terroirs.
Les riches et les intelligents, voilà sa clientèle; car c'est un homme de sens et d*esprit que l'abbé de Joie, un prêtre facile et mondain qui répète à tout bout de champ : a II est avec le ciel des accommodements «et « la lettre lue et l'esprit vivifie». Conjectural et dubitatif, ne niant rien et n'affirmant rien non plus, avançant une main et retirant Tautre, jouant à la main chaude sur son propre genou, toujours à l'affût d'un texte faible ou douteux pour y construire à la pointe d'une aiguille une pyramide d'objections capitales, qu'il réfutera luimême la minute suivante, pour peii que vous le
désiriez, il a roaction, le charme et la grâce, il co^^ait les paroles qui touchent, les paroles qui caressent et les paroles qui chatouillent ; sa voiz est musicale et son ton fleuri, il a la périphrase académique et charmeuse, appelle saint Mathieu un suave faussaire et cite Gounod dans un cantique ; il parle de Tamour divin avec des mots qui troublent, des saintes avec des particuliarités piquantes, du monde avec la langue du monde.
De temps à autre les termes à la mode et tout frais, les mots intimes du langage s'insinuent dans ses consultations spirituelles ; il parle du Livre de Judith et écrit : « Cette brochure obtint un grand succès dans les cercles littéraires de Jérusalem ; s il a modernisé l'Exégèse et a mis l'Évangile en feuilleton de journal; véritable oracle de Delphes en rabat, il a pris pour trépied Tescabelle à trois pieds de l'Équivoque et, parfois, relevant sa soutane, essaye sur la balançoire toujours en mouvement de ses arguments fluides des attitudes d'escarpolette de Fragonard : aussi, le monde et les salons en raffolent ; ils oublient, les salons, et son air de J[)asse sacristie, sa main prêtreuse, obliquement offerte^ son gros ventre, ses souliers à cordons et ses bas noirs, son air béat de bonne femme de campagne, son profil de tapir et son regard de bedeau
évitant le regard. Comment le monde n'oublieraitil pas tout en faveur de cet ancien prêtre qui, sur le ton mielleux des apologies chrétiennes, a tenté de décortiquer le christianisme et les apôtres, et dans la vie de Jésus, un livre doux, suave, tranquille> dangereux de suavité, d'une suavité qui englue la foi et d'une douceur qui empoisse les âmes, a compromis le Christ en le décrivant aux femmes avec des yeux de dévote d'Adonis. Avant lui le Christ avait des fidèles, Tabbé de Joie lui donna des amoureuses ; vengeance de prêtre, perfide, prétreuse, bien ecclésiastique et bien digne d'un fils de l'Église : faire descendre le Dieu de l'autel dans Tâlcôve et changer sournoisement sous la main des femmes la croix de bois en phallus*
D'ailleurs ce phallus est patloutj et nous le retrouvons partout maintenant : après avoir été l'abbé Néant, ce mystérieux émondeur d'illusions^ dont les nostalgiques regrets attiraient et poignaient dans les Souvenirs d'Enfance^ comtné un mélancolique écho d'autrefois^ l'homme des cloches de la ville du roi d' Ys, engloutie par la mèr et dont, les jours de calme, on entend monter de Tabime les lointaines sonneries^ moduldnt l'hymne du jour, l'abbé Néant est devenu le véhéral)le abbé de Sade* Du doute, oreiller commode de Montaigne^
il a fait un sopha couleur de rose, capitonné et soyeux et, y culbutant la Morale, il lui a trop souvent dit, comme Tartuffe à Elmire : « Je tâte vôtre habit, l'étoffe en est moelleuse » pour que la conscience des honnêtes gens n*en ait pas été chatouillée à la fin.
Quelle rage sénile, quelle mouche cantharide a donc piqué sur le tard le vénérable abbé Néant pour ramener, lui le dévot et pensif enfant de chœur de la sombre petite ville de Tréguier, le petit évêque, comme rappelaient ses amis d'enfance^ à jouer dans TÉglise, qui l'a abandonné^ ses farces erotiques et révolutionnaires, qui lui ont fait donner dans la presse parisienne ce nom d'abbé de Sade, que je viens de rappeler 1
Trop de gaieté, monsieur Tabbé, trop de gaieté ! cela ne convient ni à vos bas noirs ni à votre soutane^ que vous portez toujours bon gré niai gté et dont les plis bouffent et dépassent à la ceinture de vos larges et ecclésiastiques culottes.
Qu'est-ce que ce pays de fdi naïve, où la pautre fille qui s'abandonne fait, au moment dé la joùis-^ sance suprême, un pieux signe de croix ? qu'est-de que cet ancien prêtre de ce pays de foi naïve, qui vient raconter, comme une gaillardise, ce signe de croix au public du boulevard? Qu'est-ce que cette
abbesse de Jouarre — d'autres ont écrit de Foire •- ne faiblissant qu*à bout dC arguments phitosophiquet et ne trouvant, le lendemain de sa faute, au moment de mourir, que ces mots grotesques à dire à son amant :
« -Merci pour ton acte de maître ; tu m'as rendue plus chrétienne que je n'étais, » et cette réponse de M. d'Ârcy : i» Fi de Tamour qui n'a plus le condiment de la mort I » Que l'abbesse de Jouarre faiblisse, elle est amoureuse et cède à Tamour, étant femme; nous l'absolvons des deux mains; mais qu'elle nous parle de sa foi chrétienne doublée par le plaisir physique, et que M. d'Arcy nous raconte que la prévision de Téchafaud a pimenté la sensation au point de ne lui permettre de concevoir Tamour autrement qu'assaisonné par la pensée de la mort, cela frise tout simplement le sadisme et rirrévérence ; et Tœuvre de l'abbé Néant nous avait accoutumé à voir en lui autre chose qu'un vieux prêtre erotique, se trémoussant au pied de la guillotine en charlatan vendeur d'aphrodisiaques I
Et depuis, qu'est-ce que ces petites comédies chez l'Ëtemel préoccupé de poUtique, ces confidences de l'archange Gabriel parues dans les Débats, ces prouesses amoureuses du beau berger Krichna et autres pastorales héroïques et galantes? Gais,
DANS l'oratoire 4I
soyons gais, l'abbé de Joie est gai ; s'il s'est fort peu amusé étant jeune. Dieu me pardonne, il -s'en donne à cœur joie aujourd'hui et paye gaillardement l'arriéré de ses dettes, le bon abbé Kricbna. Je ne sais si l'abbé Néant entend toujours les sonneries de la ville du roi d'Ys ; en tout cas, si l'abbé de Joie écoute encore des cloches, ce sont pour le moins celles de Gorneville; l'opérette est en train de remplacer l'Exégèse, et, au train où il va, ce bon abbé Krichna, ce n'est plus un goupillon, voluptueux d'ailleurs, qu'il brandira bientôt sur le vieux monde.
Nous avions eu le petit abbé, l'abbé galant et l'abbé Roussel I Nous avons l'abbé de Joie.
Une révélation et une consolation par ces temps de Pranzini, de Marie Regnault et d'exterminations, funestes à la Joie et à ses dernières filles.