MONSEIGNEUR PSYCHO
« Celui-ci était UD philosophe, homme du monde, professant le beau, le bon, l'honnête à l'usage des grandes dames de la société^ une sorte de directeur laïque du dix-neuvième siècle, fournissant à ses clientes du Platon à la place de l'Évangile, choisissant leurs laines pour tapisseries, leur envoyant les cancans de Paris quand elles étaient Tété à la campagne ou rhiver à Nice, et les gardant même au besoin en couches, en leur faisant la lecture de la Cité de Dieu de saint Augustin.
Beau à la façon d'un beau substitut et doué de grâces un peu professorales, il était la coqueluche de toutes les femmes ; toutes prêtes à se disputer les gilets de flanelle trempés de l'éloquence de ses conférences.
Et voilà le philosophe, aussitôt qu'il sentit la maîtresse de la maison se rapprocher de sa personne» à lui faire la cour avec des yeux ardents gui fouillaient son décolletage, des compliments melliflus, et ces grosses admirations, avec lesquelles les universitaires galantins assassinent de leur amour les femmes.
— r Mais vous ne mangez rien, absolument rîenl •
— « Ohl les jours de première, je n'ai que soif... puis les grosses choses qui demandent une vilaine mastication... Je ne trouve pas ça joli pour une femme, l'opération de manger de la viande.
— « Vous aurez peut-être l'ambition de vous nourrir de sublimé de viande... de substances à la fois délicates et concentrées^ subtiles, je dirais même psychiques...
Et le philosophe continuait à déployer ses séductions de professeur et à développer sa rhétorique amoureuse auprès de la Faustin qui, en veine de coquetterie à outrance, le laissait aller, l'encourageait presque. En cette première victoire, il eut l'idée d'assurer son triomphe en usant auprès de la tragédienne d'une ficelle de son répertoire, qu'il avait inventée pour le gouvernement et l'assujettissement de la femme, ficelle très ingénieuse, mai»
44 i>ANS l'oratoire
qu*il employait d'une manière trop générale et sans une connaissance assez approfondie des êtres humains auxquels il s'adressait.
Il regarda un moment na voisine avec des yeux profonds et lui dit :
c Dans votre beauté il y a un caractère d'intelligence très particulier... Oh! je suis très bon juge en ces matières..., un caractère qui dénote des aptitudes littéraires... le talent de la tragédienne est à part et nous n'en parlons pas, mais il existe à l'état latent un autre talent chez vous. Vous devriez écrire, écrire ce qui se passe sous vos yeux.., essayez... je vous conseillerai.., je vous guiderai. Si vous saviez les choses charmantes que font, grâce à ma direction amicale, quelques femmes de la société. »
La Faustin eut un sourire. Elle connaissait malheureusement le tntCy qui lui avait été confié par une jeune femme, à laquelle le philosophe s'était offert, il n'y avait pas quinze jours, pour conseilleur de sa prose, et la tragédienne se trouva horriblement blessée d'être traitée comme la première innocente, la première grue du monde venue.
— < Merci pour moi, cher monsieur... Et vous n'avez pas pris de brevet d'invention pour cette trouvaille.. • mais c'est la captation du génie à l'en-
droit de la femme... promettre comme cela à de jeunes bourgeoises, et tout de suite, la plume de M"" Sand; elles abandomient, n'est-ce pas, aussitôt leur pot-au-feu, leur mari, leurs enfants... et à combien monte votre classe? »
LA Vaustin (p. 157, 160 et 161)
J'en demande humblement pardon à M. de Goncourt, mais une des jolies pénitentes de monseigneur Psycho, justement une de celles dont il dirigeait les lectures et choisissait les laines, m'ayant supplié de ne pas toucher à son prélat chéri , évégue in partibibs de la flirtation psychique et de la philosophaiilerie mondaine, pour tenir d*un côté ma promesse et en même temps esquisser le grand maître, dont la place est fatalement marquée parmi les confesseurs de ces dames et les exquis chuchoteurs de ce temps^ je n'ai su mieux faire que de me retrancher derrière une citation.
Entre le surplis de dentelles de M. Paul Bourget, ce délicieux enfant de chœur de l'Impuissance, frileusement blotti dans les soieries brodées et les peluches mourantes chères aux circoncis, entre ce surplis et le chapeau de vieux prêtre breton de M. E. Renan, le souriant Renan aux grasses mains
bénissantes, pleines d'indulgences plénières, le
poults de soie violet et la guirlande universitaire de monseigneur Psycho, missionnaire vierge et martyr polonais, supplicié du Gil Bios et en ZamoîsM, le poults de soie violet de cette obère Ëminence était inévitable et, Madame, avouz-le, fidèle à la devise: « Yerbum Caro factura est ». Les ai-je eu assez toutes les indulgences de la Gbair pour le Verbe, ou du Verbe pour la Chair; ai-je été assez bon enfant pour lui !
LES PERES SAPHISTES
Une religion nouvelle et un ordre nouveau.,, nouveaux. •• tout au moins renouvelés des Grecs et de la Grèce antique, où les poètes de Tanthologie nous montrent doctrine et disciples fleurissant à l'ombre sacrée des portiques, dans la langueur et le divin ennui des collèges des prétresses et des ha* rems gynécées, un mensonge de volupté, une illusion des sens éclose sous les doigts énervés des femmes dans Taccablement des longues journées d'Orient, uqe religion toute païenne que Diderot prétend avoir retrouvée depuis dans les couvents cloîtrés de la catholique Europe, religion qu'a stigmatisée Beaudelaire, qu'a chantée Verlaine et que
|ef pères Til>ulle çt Ro^néws vîenpepty les mœur§
48 DANS l'oRATOIRS
contemporaines aidant, d'acclimater d'hier des hau* teurs de Montmartre aux ombrages du Jardin des Plantes avec des indulgences de complices et une érudition de pratiquants.
Les pères saphiistes, les saint Jean d'une Patmos nouvelle, les frères prêcheurs de l'amour factice et de Textase artificielle, les maîtres du doigté voluptueux, les Ldtz et Chopin du pianoté dans la sensation et de la pénultième dans la jouissance, les derniers dispensateurs de ce que l'abbé de Voisenon appelait les ressources et de ce que les confesseurs de province nomment encore les consolcuions : Toxis les baisers '^ Pour lire au bain — Contes pour les belles personnes — Pour lire au couvent — Le fin du fin — Les deux pensionnaires — Mademoiselle ma femme et ses deux demoiselles, voilà les titres des petits traités de morale et de théologie usuelle publiés par les bons pères en vue de rinstruction des pénitentes et de Tédification du prochain, et voilà, avouons-le, des titres qui en disent plus qu'ils ne sont gros.
Âhl le loisonisme et le père Loison, la générale Booth et lady Gaithness, et la théosophie elle-même pâlissent étrangement auprès des pères saphistes, auprès du père Tibulle surtout, car celui-là a du talent et tous les talents.
Une éloquence, une science de persuasion capti* vante, enveloppante, enlaçante môme, des phrases qui incitent, des épithètes gui frôlent et caressent, des périphrases qui chuchottent, des tropes qui conseillent, des images qui soufflent du chaud dans la nuque et des comparaisons qui vous prennent la main ; avec cela une lenteur et une sûreté de gestes, insinuants et appuyés à la fois, pour écarter toutes les pudeurs et tous les scrupules; le secret d'éveiller tous les troubles nerveux et toutes les curiosités de la chair^ la coupable expérience de tous les fards et de tous les parfums, Tomniscience de toutes les dépravations modernes et antiques; et quel physique! Le physique de l'emploi : barbe blonde ondoyante et frisée, toute baignée d'essences, de prêtre d'Adonis, profil inquiétant et pervers d'ÂpoUon de Gaprée, aspect dépravant d'un Christ Sadducéen et là-dessus la modernité d*un trottin de modiste et d'élégante anémie d'un soupeur de chez Durand; tout Paris névrosé, morphine ou simplement ennuyé voulut vibrer sous les doigts du disert et savant confesseur.
Saint Augustin de la rue des Martyrs, saint Jean Bouche-d'Or de la place Bréda et du fringant quartier de l'Europe, il les eut toutes, toutes et depuis Asnières, cet embranchement de Montmartre sur
5o DANS l'oratoire
Lesbos, patrie d'Armand Sylvestre, des peintres impressionnistes et des divas robustes, toutes jusqu'au parc Moceau et ses petits hôtels, nids à sensations rares de ferventes marquises, toutes el la place des Vosges, bourgeoise pépinière de futures dévotes, imprudentes curieuses de frissons délicats, toutes jusque dans le Faubourg, et chez les authentiques duchesses... Toutes s'agenouillèrent, la gorge sèche et les prunelles humides, tremblantes et égarées, devant l'autel de la Vénus mystique. Toutes défaillirent, les jeunes et les vieilles, les efTenillées et les pas mûres, les vieilles, émigrées sur le tard de Gy thère à Lesbos, les jeunes, jalouses de leur beauté et rendues peureusement prudentes; et ce furent péle-mèle, autour des tables d'hâte du quartier Pigalle, et des étoiles d'opérette et des seigneuresses de la Banque, des modèles d*atelier et des divas de beuglant, des bourgeoises de la rue des Lombards et des grandes dames de la rue de Varenne, une princesse de sang presque impérial, une grande couturière à la mode et une non moins grande cantatrice norvégienne, aux yeux cruels et froids.
Elles n'en mouraient pas toutes, mais toutes étaient frappées; toutes, converties à la religion des >9YaQt§8 et 9téri}e8 C4?68998f 101)168^ adeptes de 1$
DANS L*OïlATOIRE 5l
communion des fidèles sous les espèces de la veloutine et du plaisir, proclamèrent le révérend père ri bulle pour leur directeur et leur chef. Le néogrec sévit de Montrouge à Surennes, tout un peuple de sacristains^ coiffeuses et parfumeuses^ marchandes à la toilette, ouvrit des sanctuaires et des petites chapelles le long des sept collines ; et, à travers le Paris austère et patriote de M"^* E. Adam et de Paul Déroulède, transparut et surnagea soudain Tin Paris mythologique et malsain, moitié de Tyr en Phénicie, moitié de Pigalle à Montmartre, dont la piscine Rochechouart était tous les vendredis, le saint jour de Vénus aux femmes consacrées, le temple expiatoire, et les trois sœurs Lo, Jo, Zo, la trinité sacrée, le triangle mystique, emblème lumineux de la Vénus brûlante et solitaire, Derceto, Astarté.
Ylang-ylang et lotion dejpennès pour les érosions et rougeurs, héliotrope blanc et eau de toilette au maté pour les soins intimes de ces dames, et vlan, entrez en danse, en avant, au coup d'archet de cet Apollon de Lesbos, se déroula dans Lutèce conquise la grande saturnale des dévotes saphistes , la bacchanale des monstres parisiens : Nana, Satin, M"« de Portalègre et M»* de Ruremonde, Cydalise et
Florimène, des ^lari^uises 4e 3d^e f^ttipe^ 4^ soie?
ries ûnzolines, des danseasesde Suburre en tunique safranée, toutes les époques et toutes les dépravations, Babylone, Byzance, Rome» Athènes et Florence, les Valois et les douze Césars, les Romanofs et les Borgias, une orgie littéraire pourrie d'érudition et de souvenirs, la papesse Jeanne et Marozie, toute une théorie de belles luxurieuses et extravagantes, deâi-cocoltes, demi-déités de l'Olympe, toujours vicieuses et orgueilleuses de l'être, menèrent des libraires Frinzine, OUendorff et Havard aux bureaux de rédaction des journaux impurs la ronde du veau d'or, sarabandes mêlées de gavotte et de cordace, en l'honneur de la Tannit antique, de la fameuse pierre noire décrétée religion. Le seau de toilette en fut le bénitier. Ohé, Lesbos, ohél
Le cri des anciennes prêtresses de la Diane d'Ephèse répondit en écho du très fond de l'Orient; ce cri, les Parisiennes d'Helleu et de Willette l'entendirent. TibuUe avait fondé Tordre des Pères Saphistes ; le père Réneus, il faut bien l'avouer à sa louange, ne devait venir qu'après. TibuUe avait été le prophète, l'apôtre, il avait rêvé le saphisme pour l'amour de l'art et recruté les fidèles par seul amour de l'immoralité; père Reneus, né malin, mit en coupe réglée les ouailles, il se fit le bedeau de
la paroisse, le sacristain gagé de la jeune église grecque^ il confessa Mon^iewr Auguste et publia sa confession, puis ce furent de lucratives éditions, tant « d'histoires vraies» de haut goût, tant de petits manuels de franc-maçonnerie pour apprendre aux chères sœurs à se reconnaître entre elles, à des signes aussi distinctifs que certains : pression de doigts particulière, mordillement de coin d'éventail, regards coulés sous la paupière, œil largement ouvert, très lentement et fixement plongé dans un œil bleu voisin, façon de s'apprécier et dans un tour de valse et dans un tour de main, il nota la démarche, le geste, le parfum, mieux, il définit le sourire et l'haleine : que dis-je, il décréta le costume, la coiffure et les bas, cheveux courts, toujours roux ou blonds (pas d'autre nuance) toûdus à la Titus ou frisés à la chien, robe de coupe androgyne, petit col droit de groom, veston d'homme, habit de drap, physionomie troublante à la Narcisse, gorge plate et flancs étroits : un véritable Guide Joanne pour voyageuses^ en partance pour Lesbos, Lesbos après Cythère, mesdames, embarquez-vous.
Adieu, bergères, adieu, Gilles !
Voici les voiles de satin
De la barque aux agrès fragiles
Qui Ta TOUS conduire au lointain Et bleu pays des... Inutiles.
Le père Tibulle avait rêvé le saphisme, le père RéneuB le vécut, mieux» il en vit encore. Vierge et martyr, car il a obtenu, pour outrages aux... bonnes mœurs, les honneurs de la condamnation en police correctionnelle ; il s'est fait, tant de ses petits traités de morale à l'usage des dévotes que de ses révélations piquantes sur la vie intima de ses clientes, de belles et bonnes rentes qu'il emploie, en bon prêtre, à orner, chamarrer et fanfrelucher le petit temple Pompadour, où il daigne encourager leurs aveux.
C*est le père économe de l'ordre, son prie-dieu, non son prie-déesse recèle une tire-lire, son oratoire contient un coffre-fort. C'est un caissier dans une chapelle, il sait trouver des louis dans l'eau du bénitier; frère Tibulle 7 trouva, lui, des romans de chevalerie et des contes exquis, de la prose urticante et des vers de poète ; père Réneus 7 pèche, lui, des titres au porteur.
C'est l'homme pratique de l'association, je l'ai déjà écrit, Réneus est l'économe, Tibulle est le prophète , l'un a du talent et l'autre des talents; et maintenant, bergères et marquises, en
toiture pour Asnières, en bateau pour Lesbos, en route pour Gythère; allons^ les l)elles^ embarguez-
* A la suite d'une affaire sur le terrain avec un des tieux luteurs visés dans le portrait, et qui avait cru devoir s'alarmer de certaines illusions purement littéraires cependant, j'ai cru de mon devoir de galant homme de changer certaines expressions de ce portrait ; les lecteurs trouveront la première version dans ['Événement du 14 avril 1887.
FRERE HEPICIUS
Un vrai moine celui-là, un dominicain à la longue robe de laine blanche» plus blanche encore sous la capuche noire, un vrai dominicain de Tordre des frères prêcheurs au sonnaillant chapelet de buis, à l'étroit scapulaire et gu» j'aurais laissé dormir dans la pénombre et le silence du cloître, s*il ne m'avait été donné de l'entendre ce dernier printemps à Notre-Dame.
Le soir même du vendredi-saint, le vendredisaint, le grand jour de détresse et de deuil, où rÉglise catholique pleure la mort d*un Dieu et, vautrée sur elle-même, les cheveux souillés de cendre, dans Fardente attitude d'une dévote d'Adonis, attend près d'un tombeau le trioniphant matin de la Résurrection.
DANS l'oratoire Sj
Pâques, la grande et radieuse fêle de la mythologie chrétieûne, la fête du printemps, du ciel bleu et des cloches, les cloches voyageuses parties, enfuies depuis bientôt trois jours là-bas, bien loin au delà derhorizon, pour Saint-Pierre de Rome, etrevenues la veille au soir à tire-d'ailes gîter en plein azur dans leurs cages de pierre, au sommet de la tour ou au haut du beffroi ; Pâques, que le moyen âge appelait Pâques fleuries; Pâques et son ciel d'avril lumineux et léger, tout rempli d'envolées d'archanges en fusées, d'extatiques ascensions de saintes, les mains jointes, d*essors d'âmes toutes blanches et d'hymnes d'allégresse: Pâques, la fête légendaire et dorée où, tandis que le gros bourdon s'ébranle et tonne à Notre-Dame, là-bas, du côté de la place du Trône, s*éveillç et beugle la foire au pain d'épices, le vacarme fait fête : cors et trompettes à bouquins, drelin dindin de cloches, cris de marchands de gaufres, boniments de camelots, pétards et balles de tir, la fête brouhaha.
Extase religieuse et soûlerie populaire, voilà les deux ivresses, entre lesquelles la vie de Paris rêve et bout ce jour-là : ici la troupe Gocherie et la baraque de Marseille, les idioties des pitres, le boucan àes trombones et les coups de gueule homérique de messieurs les lutteurs ; là-bas la représentation
de gala de l'Ëglise catholique, la pièce à grand orchestre et à grand spectacle du rituel grégorien : le clair obscur du chœur piqué des feux des cierges, Tembrasement des rubis des rosaces et, comme autant de rayonnements dans l'ombre, Tétoile errante des lampadaires, le clair brocart des dalmatiques, l'or irradié des ostensoirs : apothéose de vieux vitrail gothique, à la fois enflammée et sombre, où, les nerfs pinces et Tâme à vif, la foule abîmée et pâmée des fidèles croit voir à travers des bleues vapeurs d'encens s'entr'ouvrir et flamber des profondeurs de temple^ resplendir des trésors de sanctuaire mystique, tandis qu'au loin roule et gronde sous les voûtes un orage orchestré d'orgues et de chants liturgiques, Benedicat de prêtres et répons d'enfants de chœur : en somme, la parade partout; débraillée, cynique et populacière sur le cours de Vincennes, liiératique> imposante de grandeur et troublante de mystère dans le vaisseau de la cathédrale^
Les religions s'adressent aux masses, et ce n'est pas moi qui les blâmerai de ce déploiement de luxe et de décors : le catholicisme est le paganisme du moyen âge, il a tour à tour enchanté, terrifié, vivifié et galvanisé le vieux monde i il a été la toutepuissance» la forcO) le charme et la splendeur, l'élan
DANS l'oratoire Sq
et la poésie de huit siècles d'humanité, mais il est romain, latiu, c'est-à-dire essentiellement païen dans les moelles; Rome est la ville des empereurs et des papes : Alexandre VI vaut Néron , deux metteurs en scène merveilleux; Héliogabale est une fausse papesse Jeanne ; Léon X> comme prestigieux cerveau d*artiste> est de beaucoup supérieur aux Augustules de Tacite^ et Lucretia Borgia exerce une bien autre fascination sur les nostalgiques de Thistolre que Julie^ fille d'Auguste^ Messaline ou Poppée» épouse de César. C'est l'histoire et la religion peut-être un peu trop jugées au point de vue esthétique, mais l'esthétique est la base même d'un culte et de ses rites; sans esthétique pas de religion; l'esthétique^ c'est la poésie de la forme^ comme la foi est la poésie de rintelligence> l'espérance la poésie de l'âme, et la charité la poésie du cœur. Tout le christianisme tient dans ces trois fictions> trois naïvetés^ trois illusionSi donc trois poésies et trois poésies divines (la religion les nomme héologalesji divines, tant dans leur détachement adorable elles nous font désarmés et puissants> dé^ sarmès contre autrui i puissants contre nous-^ Qiémes;
Le christianisme aimait; croyait et espérait et ftuttôut ne raisonnait pas : son caractère divin éislit
6o DANS l'ORAJOIRE
justement d'aimer pour aimer^ d'espérer pour espérer, et de croire pour croire ; le dogme afELrmait et ne se prouvait pas :1a religion des enfants et des femmes^ des misérables et des esclaves^ de saint Augustin^ un débauché^ et de la Madeleine, une courtisane I La foi des cœurs simples et des cœurs flétris, des âmes vierges et des âmes malades, la religion de la pitié» deTamour et de l'espérance, la doctrine du pardon et du repentir, mais c'est là tout le christianisme! En plein cloaque, en pleine orgie rouge de la décadence romaine, il allait du cirque à l'ergastule, les pieds nus dans le sang, un illuminé sourire aux lèvres, baisant au front les suppliciés et leur montrant du doigt, au-dessus des statues et des frontons dorés des temples, un vol blanc de colombes dans un coin de ciel bleu ! Et ce baiser, ce geste et ce sourire ont suffi pour changer et bouleverser le monde ; une nouvelle ère était commencée ; là-dessus vint le catholicisme, qui jeta sur TÉglise la splendeur de sa pourpre et de ses cérémonies, la flamme de ses cierges, la magie des vitraux à reflets de pierreries, le brocart ramage' des chasubles, les cabochons des saints ciboires et l'orfèvrerie des autels : puis ce furent d'enivrantes et poignantes musiques, des solis de castrats pleurant et célébrant le ciel avec des plaintes de femmes,
DANS l'oratoire 6i
des finales de Porpora, des opéras sérias de Pales^ Irine, des motets, du plain-chant et, entre deux andantes,réloguence sacrée, grandiose d'un Bossuet, tendre d'un Fénelon,. haineuse d'uiï Latûennais, ardente d'un Lacordaire. L'église deviiit la salle de spectacle et de tnuçique, l'opéra religieux des fidèles de Rome : Bayreuth mystique au temps lointatin de la persécution, concert Lamoureux à Byzance^ opéra populaire durant le ttroyen â^e, salle des Menus au dix^huitîème sièdè^* et quelque peu théâtre des Italiens depuis 89^ c'est aujourd'hui, dans ce siècle^ de religiosité dilettantej une salle de concert, quelque chose comme le Conservatoire des dernières illusions de la femme du peuple et du bon ton de la femme du' monde, un endroit où il est mondainement prescrit d'être vu et remarqué; et comme toute salle de concert, l'église a forcément ses grands exécutants, ses artistes applaudis^ ses barytons en vogue et ses premiers ténors;
C'est un premier ténor, un ténor doublé, m'avait-on dit, d'un prestigieux artiste sur le violon théologique, que j'étais venu entendre au concert de f^otre-Dame; une célébrité de l'archer subtil et raffiné et que, d'après les chroniques, n'effrayaient tii'lai (Jtiatrièttie corde, ni les variations exquises,
62 DANS l'ORATOIRS
quelque chose coiXHne ua Mario de la chaire, interprétant les textes de rSglise avec accompagnement de Paganini, et un véritable artiste, avait-on ajouté; il ne joue que pour les hommes.
Que pour les hommes ! cela m'aurait dû mettre en garde. N*y avait-il pas dans cet exclusif c que pour les hommes » le piquant sous-entendu et la sensuelle amorce de ces musées de cire forains, où les adultes seuls sont admis. Un prêtre, qui ne parle que pour les hommes, ne Tannonce pas ; s'il parle véritablement pour les hommes, théologie et philosophie sacrée, il suffira aux femmes de l'entendre une fois, elles n'y reviendront pas ; mais le prédicateur, qui prend soin de faire lui-même cette pudique annonce en chaire, oh ! celui-là, forcément, les préoccupe, les femmes, pis, il en est préoccupé. Le Dieu de Bethléem n'avait pas établi, lui, de ces distinctions subtiles, il avait négligé de donner l'attractions d'un danger à la différence des sexes, et de faire de la pudeur et de la chasteté un drageoir aux épiées.
« La femme, c'est la maladie de Thomme, » grogne je ne sais quelle boutade de je ne sais quel artiste; eh bien, la femme, c'est la maladie de la chaire catholique et du frère Hépicius en particulier : donner à la parole sacrée la sanction du fruit dé-
fendu, faire du sermon du prêtre un plaisir illicite en déclarant d'avance qu'on ne parlera que pour les mâles, ces oreilles et ces consciences blindées, n'y a— t-il pas là provocation immédiate à la curiosité toujours titillée de la femme. « Il ne parle que pour les hommes, ah ! ma chère il doit dire des choses énormes, il faut absolument y aller. » Vous entendez d'ici l'intonation de voix mourante d'Héloïse intriguée.
Le frère Hépicius ne parle que pour les hommes, les hommes seuls sopt admis dans le milieu de la nef quand Hépidus roucoule à Notre-Dame; mais dans les bas côtés de quel sexe est la foule chuchotante et pâmée, qui s'y presse. D'où vient cet auditoire d'élite en quête des sensations suprêmes d'un catholicisme de concert?
Le frère Hépicius ne parle que pour les hommes, et tous les sujets qu'il traite sont d'une féminité brûlante. Hier c'était le mariage, aujourd'hui c'est le divorce; il y a huit jours c'était le célibat^ il y a trois jours la virginité. A quand la volupté^ le viol et Vadultère! Les rapports des sexes, les dangers de l'union des sexes et la floraison solitaire d'un sexe, autrement dite la virginité, voilà le thème de Vétemelle sonate qu'il a posée sur son pupitre : un coup d'archet, et voilà toutes les femmes soudain re-
muées dans les parties basses et lubrifiées de leur être. In lumbis diaboli virtus^ s'écrie saint Augustin en pleine décadence romaine. In lumbis scbcuU sitis, répercute en écho le bon frère Hépidus, qui a sondé les reins et connaît les goûts de son époque. Toucher au mariage, au célibat, au divorce, à la virginité, rose mystique dont Dieu môme est épris, c^est forcément prendre par sa chair et sa vanité, son orgueil et ses sens, la femme embusquée au fond de toutes ces questions, comme la sirène au fond du gouffre, la sirène ensorceleuse et perverse amoureuse de son seul miroir. Miroir magique et tout-puissant; spéculum chez Aleitandre Dumas, laïque évangéliste, hystérique et roublard ; miroir aux alouettes chez frère Hépicius, frôlenr ecclésiastique et presque divin des ruts endormis dans la virginité, débitant divinisé de gingembre et d*épices. c Aimez- vous la muscade? on en a mis partout, ah ! monsieur, ces sermons sont d'un meilleur goût. ' , . j . .. > — tt Qu'elle était belle dans le monde après quinze siècles de christianisme la floraison de la virginité t Autour des jardins fermés de rÉpoux, qui se délecte au milieu des roses et des lys, l'hérésie se taisait* et le mariage se reconnaisait vaincu parla noblesse et les grâces d'un état, où rhotnme re-
JUlkH-l,
nonce aux douceurs et aux jouissances de Tamour terrestre pour n'appartenir qu'à dieu. »
Ces quelques lignes du frère Hépicius, lus Favant-veille, m'avaient, je l'avoue, mis en goût ; il n'y a vraiment qu'une langue de prêtre capable d'aller avec de telles caresses au tréfond de la virginitéy eh bien I non, une terrible déception m'attendait. Au lieu du ténor mystique, que je m'étais plu à me figurer, au lieu du Bourget catholique, habile éveilleur de sensations psychiques, un faux Lacordaire imprégné de Renan et de Taine, que je croyais déjà entendre expliquer le ciel. Dieu sait avec quelles exquises réticences, un harem édenique enchanté de pâmoisons divines et de suaves caresses, où l'âme est la sultane d'un amant éternel, que trouvais-je, hélas ! Un paysan madré, taillé comme un lutteur de foire, râblé et courtaud, rusé compère expert dans les boniments de la porte, tout en parade et en aguichements, mais une fois à l'œuvre... eh bien, oui, un maçon.
Ni sous-entendus, ni finesses : de l'intelligence dans la composition de l'affîche et le choix des morceaux, certes, mais dans l'exécution I ! holà : un Dumas sans esprit tailladant à travers les délicatesses scabreuses du divorce et du célibat avec
des brutalités inutiles de Zola dans la Terre^ des
mots choquants, des images charnelles, médicales même, mais sans le charme minettiste d'un Boui^et ou le pica sadique d*un Renan abbé de Jouarre : la fécondation par exemple de l'Église 'épouse par le sang... du Christ époux, le coït de la foi des fidèles et du Saint-Esprit i Tamour traité comme une maladie vénérienne, et le mariage comme une maison de tolérance, des gestes de coq de village, le menton complaisant caressé et, pour comble, les sermons du révérend père criés, non gueules sur le parvis de Notre-Dame par Gugusse et Polyte, venus de la place Maub pour nous édifier et instruire ! trente centimes le sermon sur la Virginité, par le révérend père Hépicius, allons, mesdèmes, achetez! L'entrée du ciel confiée aux marchands de contre-marques, le Christ et la religion devenus camelote de camelots, et la foi au détail offerte et débitée.
Dix sous de virginité.
Dix sous de mariage.
Dix sous de volupté divine... Allons, mesdëmes, achetez I
Franchement, parade pour parade, j'aime encore mieux celle de Marseille, Pezon jeune et Cocherieà la foire du Trône, on y est moins volé ; je trouve à l'intérieur du concert tunisien la toujours belle
DANS l'oratoire Ci']
Fatma identique à peu près à rimagerie affichée à La porte; tandis que chez le frère Hépicius... Ëpicius, épicier 1... la cire des cierges est de la stéarine, et l*encen8 consacra, de troisième qualité, il trompe sur le poids et la valeur de la marchandise; Hépicius le vendeur du Temple est un pilre forain, qui ne connaît môme pas son métier.