DU RESPECT DES MORTS
«L Grois-tu que pour moi seul, pour rhomme, il ne me serait pas doux de te recevoir, dis ? qu'est-ce que je risque, moi I absolument rien du tout.
«c Ma mère s'en apercevrait qu'elle ne m'en parlerait pas ; je la connais, elle pourrait être jalouse de toi ; quand ta fille aura dix-huit ans, tu sauras qu'on peut être jalouse de son enfant, et tu haïras son mari, c'est la règle... Mais tout s'arrêterait là. C'est pour toi que je t'ai dit de ne pas venir, pour ton nom, pour ton honneur, pour ne pas te voir salie par les plaisanteries du premier venu, pour ne pas te voir rougir devant les douaniers qui se promènent le long du mur, pour qu'un domestique ne
(Tiré de la correspondance de Gustave Flacbsrt. S septembre 4846, Samedi^ cinq heures du soir,)
te ricane pas au visage ! Mais tu n'as pas compris : non, rien I C'est bien, n'en parlons plus. »
Et c'est la correspondance intime de cet homme, si jaloux de la réputation de sa maîtresse et de l'incognito de ses amours, de cet homme étonnant de pudeurs, étant donnés les côtés rabelaisiens et peut-être un peu commis-voyageur du causeur des dîners Magny, c*est la vie secrète et cachée de Gustave Flaubert que les héritiers de son choix nous livrent aujourd'hui toute frémissante de défaillances et de faiblesses, froidement, inconsciemment, sans paraître même se douter qu'il y a là profanation et sévices contre un pauvre mort, qui n'en peut mais et ne peut se défendre, et cela de complicité avec la fille de M'^^' X... (Louise Collet], qui n'a pas craint de divulguer les lettrés d'amour de sa mère t
Il est vrai que ces lettres ne nous apprennent rien sur la moralité de M""^ Louise Collet^ laquelle fut le bas-bleu le plus dévorant de ce siècle et fit une terrible consommation de jeunes et vieilles gloit*es littéraires^ à commence!* par M. VillemaiDj cette colonne vertébrale infortunée (d* Aurevilly scHpsit)^ pour finir par le marquis de Mirabeau, le Mirabeau de la dévolution, qu'elle compromit au delà de la tombe par une admiration passionnée de
smine à tempérament attirée vers un autre tembrament ; mais de si peu de poids que soient les eltres de^Flaubert dans le naufrage de la réputation le M™* Louise Collet, un vaisseau sombré il y a >eau temps, le rôle de sa fille n'était pas, il nous lemble, de venir raconter au public ce coin de 'alcôve maternelle. Si étonnantes que soient devenues aujourd'hui les mœurs littéraires, on n'est pas encore habitué à voiries enfants battre monnaie âes draps de lit de leur mère, et ce nouvel amant dûment paraphé et viséà la signature, que M"*' B*.. vient de piquer comme une fleur dans la couronne de lauriers de M"*« Louise Collet, s'il n'ajoute rien à la gloire amoureuse de la Muse, n'ajoute rien non plus à la dignité de la fille. «
En revanche^ elles compromettent singulièrement Flaubert, ces lettres d'amour adressées à M"««X..., et nous regrettons que M™* Commanville ne l'ait pas compris.
Nous ne doutons pas un instant du sentiment pieux auquel M^^ Commanville a obéi en publiant la correspondance de son oncle ; nous avons d'elle, ftn tête du volume, une préface Respectueusement attendrie, qui dit assez quel culte les héritiers de Flaubert ont voué à sa mémoire : c'est la dévotion Diurne qu'ils ont vouée au grand homme, qui leur
a fait publier ces lettres : ils s'y sont crus engagés autant envers l'auteur qu'envers son public. Des lettres, mais cela vaut cent fois mieux que des livres ! C'est le vrai du vrai, c'est la première fraîcheur de la source, c'est l'enfant ébouriffé avant le coup de peigne de sa mère. Mais voilà... Flaubert était justement, de tous les écrivains modernes, celui gui eût le moins aimé à se laisser surprendre dans cet ébourifiement. Je ne crois pas que l'homme qui peinait toute une nuit sur une phrase, emplissant la grande chambre de Groisset de promenades de fauve en cage et de gueulements sonores, l'homme gui haletait sur une page tout un mois, limait, taillait, forgeait son style comme un métal, se désespérait pour une assonance et s'arrachait les cheveux sur une période, Técrivain impeccable en un mot, qui ne livrait au public que des œuvres sculptées et travaillées pendant des années et à force de travail devenues parfaites, je ne crois pas que cet homme-là se fût soucié de se voir imprimé tout vif dans le style pompeux et lâché de ses lettres.
Étant donné le caractère de Thomme, la publication de sa correspondance , celle-là toute littéraire, avec George Sand n'était-elle pas déjà une trahison ?
DANS l'oratoire y 5
On dit qu'il n'y a pas de héros pour les valets de
cil ambre ; mais les nièces, les nièces, ce serait donc
pis I Et lorsque nous n'en aurions pas, ce ne serait
pas une raison pour être tranquilles : nous aurons
les filles de nos amieff. Pauvre Gustave Flaubert î
C'était bien la peine d'être Termite de Croisset, de
fuir Rouen comme Paris, d'avoir été toute sa vie,
en dehors de deux ou trois amis, les Goncourt,
Tourguenief, Gautier et Maupassant, l'homme le
plus impénétrable et le plus impénétré de son
époque, pour que dix ans après sa mort une femme,
une parente, une héritière, une amie vienne racler
et vider ses tiroirs, fouiller ses papiers et se lève,
preuves en main, pour crier au monde : « Écoutez
comment il se mouchait. »
Et plût à Dieu que M™« Commanville nous eût épargné la correspondance amoureuse de son oncle pour nous raconter ses éternuements! Nous n'aurions pas connu le petit provincial et le rhétoricien amoureux de ces lettres, qui amoindrissent et ridiculisent un peu Flaubert à nos yeux. Il est pénible de trouver un Flaubert si naïvement gobeur, un Flaubert jobard, emphatique et pompeux, tout fier de faire dans sa correspondance des exercices de littérature et de les soumettre à la femme célèbre, qu'était alors pour lui M"^^ Louise Collet, muse
académique et ex-belle amie des deux Alfred, de Vigny et de Musset.
« Tu veux faire de moi un païen, ô ma muse, toi gjui as du sang romain dans les veines. Mais j'ai beau m'y exciter par l'imagination et le parti-pris, j'ai au fond de l'âme le brouillard du Nord que j'ai respiré à ma naissance ; je porte en moi la mélancolie des races barbares avec leurs instincts de migrations et leurs dégoûts innés de la vie, qui leur faisaient quitter leur pays, comme pour se quitter eux-mêmes. Ils ont aimé le soleil, tous les barbares qui sont venus mourir en Italie ; ils avaient une aspiration frénétique vers la lumière, vers le ciel bleu, vers quelque existence chaude ; ils rêvaient des jours heureux pleins d'amours, juteux pour les cœurs comme la treille mûre que Ton presse avec les mains. J'ai toujours eu pour eux une sympathie tendre comme pour des ancêtres... Les cris de joie d'Alaric entrant à Rome ont pour parallèle, quatorze siècles plus tard, les délires secrets d'un pauvre cœur d'enfant. — Hélas non ! je ne suis pas un homme antique... ni toi non plus, tu n'es ni la Grecque ni la Latine : le romantisme y a passé*., le christianisme, etc. »
Sommes-nous assez en plein exercice de rhétorique^ en plein amour factice, littéraire et pour la
galerie, de Jeune-France enivré de sa muse et se battant les flancs pour le lui persuader en style imagé d'abord !
Et cette fin de lettre :
« Où snis-je, où suis-je ! comme dirait un poète tragique, en Orient! le diable m'emporte! Adieu ma sultane ! N'avoir pas seulement à t'offrir une cassolette de vermeil pour faire brûler des parfums, quand tu vas venir 1 »
Et cette autre lettre à la même, datée du 9 août 1846:
« Le ciel est pur, la lune brille. J'entends des marins chanter qui lèvent l'ancre pour partir avec le flot, qui va venir. Pas de nuage, pas de vent. La rivière est blanche sous la lune, noire 'dans Tombre. Les papillons se jouent autour de mesbougies, et l'odeur de la nuit m'arrive par mes fenêtres ouvertes. Et toi, dors- tu? Es-tu à ta fenêtre? Penses-tu à celui qui pense à toiî Rêves-tu?
Quelle est la couleur de ton songe? »
Gela s'accompagnerait sur une guitare! Ce pauvre Flaubert, mais il en mourrait de rage, s'il voyait imprimée cette prose de troubadour ! Plus loin, c'est la préoccupation de la littérature — la Uuérature, la seule maîtresse en somme qu'il ait aimée et qu'il aimait sans s'en douter dans M"*^ X. . .^
cette fausse amphore grecque d^ Marseille et non de Phocée — c'est la préoccupation de la littérature qui reprend le dessus.
a Tu méjuges en femme, lui écrit-il. Dois-je m'en plaindre. Tu m*aimestant que tu t'abuses sur moi ; tu me trouves du talent, de Tesprit, du style... Moiy moi ! moi qui avais l'orgueil de n'en pas avoir. Regarde comme tu perds déjà à avoir fait ma connaissance. Voilà la critique qui t'échappe, et tu prends pour un grand homme le monsieur qui t'aime. Que n'en suis-je un, pour te rendre fière de moi (car c'est moi qui suis fier de toi) ! Je me dis : a C'est elle pourtant qui t'aime f est-il posa sible? c'est celle-là! d Oui, je voudrais écrire de belles choses, de grandes choses et que tu en pleures d'admiration. Je ferais jouer une pièce, tu serais dans une loge, tu m'écouterais, tu m'entendrais applaudir. »
Est-ce assez enfantin et touchant de naïveté et de vanité littéraire! Des trouvailles cependant par ci par là.
« L'ignoble me plaît^ c'est le sublime d'en bas; quand il est vrai, il est aussi rare à trouver que celui d'en haut. Le cynisme est une merveilleuse chose en cela qu'étant la charge du vice, il en est le correctif et l'annihilation ; tous les grands volup-
tueux sont très pudiques; jusqu'à présent je n'ai pas vu d'exception (réflexion qui devait être peu du goût de notre robuste commère, dont la pudeur était^ d'après les on-dit de Tépoque, une parfaite abstraction).
De belles pensées de temps à autre :
« Il n'y a, en fait d'infini, que le ciel qui le soit à cause de ses étoiles, la mer à cause de ses gouttes d*eau, et le coeur à cause de ses larmes. Parla seul il est grand, tout le reste est petit. Un ou deux bonheurs le remplissent ; mais toutes les misères de la vie peuvent s'y donner rendez- vous ; elles y vivent comme des hôtes. »
Mais pour ces quelques perles, vraiment exquises,
que de : a Âh I allume-la ce soir, ta lampe d'albâtre ;
regarde sa lueur blanche et pâle en te ressouvenant
de ce soir où nous nous sommes aimés ! » Que de :
« Qu'ils sont beaux les vers que tu m'envoies I leur
rythme est doux comme les caresses de ta voix
quand tu mêles mon nom dans ton gazouillage
tendre. Sais-tu que tu as des enlacements de sirène
à prendre les plus durs I et puis des : « Tu me
donnes tout, pauvre ange : ta gloire, ta poésie, ton
cœur, l'amour des gens qui te convoitent ! tu me
prodigues des richesses... » ou bien des : « Tu crois
que tu m'aimeras toujours, enfant, toujours I quelle
8o DANS l'oratoire
présomption dans une bouche humaine! Tu as aimé aussi déjà» n'esl-ce pas, comme moi ? Souviens-toi qu'autrefois tu as dit: Toujours! Mais je te rudoie, je te chagrine, ne pleure pas... « qui devaient faire pouffer la virago, la Marseillaise, Je bas bleu-rouge, mi-Théroigne et mi-Philanûnte, qu'était alors U^^ Louise Collet, la Vésuvienne qui, piquée dans les Guêpes, donnait du couteau dans le dos d'Alphonse Karr et du crachat en plein visage au capitaine d'Ârpentigny, qui avait osé vanter en sa présence le talent de Mi°<^ George Sand.
M°*« Louise Collet, traitée d'enfant et de pauvre ange l cette plébéienne du port de Marseille, que d'Aurevilly nous a représentée dans un portrait immortel^ les poings aux hanches, Tœil allumé, la bouche ouverte à l'invective, dans une attitude d'écaillère de l'Académie, putipharéenne aux Joseph récalcitrants t
«c Villemain et Cousin ne furent pas les seuls d'ailleurs que l'on vit, chez elle, dans des positions compromises, i» a-t-il écrit dans les Bas-Bleus, Elle pécha toujours aux académiciens, même quand elle ne pouvait pas les faire pécher. Son salon était le parc aux huîtres de l'Académie. Alfred de Vigny, lui-même, ce cygne, s'abattit sur cette mare. »
Gustave Flaubert, en tant que ruminant (il l'écrit
DANS l'oratoire 8i
lui-môme dans ses lettres : « Je voudrais manger de rherbe; il y a des jours où je voudrais être vache I » devait venir s'abreuver à cette mare; et il y vint. La mare, d'ailleurs, appréciait le ruminant; une lettre de Flaubert en fait foi, et nous révèle quelles qualités spéciales M'"'' Collet aimait dans le futur écrivain de la Tentation :
« Il y a dans la pièce que tu m'envoies un vers, dont je me souviens, qui m*a joliment fait rire :
Comme un buffle indompté des déserts d'Amérique.
« Je fais un triste buffle, va, et la rime <i athlétique, » qui vient après^ n'est pas faite pour moi. Je suis de tempérament fort peu gaillard. »
M"*® Louise Collet, nature poétique, était pour le solide, comme tout le monde voit.
Comme un buffle indompté des déserts d'Amérique.
— Mâtin, dirait un gamin d'aujourd'hui dans un argot plus moderne, madame ne s'embêtait pasi
D'ailleurs, par une cruauté inconsciente, de ses amours avec M°® X.., Gustave Flaubert a^ fait plus loin justice, à la fin du volume même, dans cette suite de lettres alors absolument exquises, soit à sa mère, soit à son ami Bouillet, où il raconte
en artiste et en poète enivré, séduit, émerveillé, son voyage avec Maxime du Camp, l'Orient, sa lumière argentée» son soleil, ses mœurs, ses dan- • seurs et ses femmes, un véritable enchantement que ces pages! Il a ce mot cruel dans la longue lettre du 13 mars 1850:
« Le soir nous sommes revenus chez Ruckouk- Uanem. Il y avait quatre femmes danseuses et chanteuses, aimées. (Le motalméeveutdire savante, bas-bleu, comme qui dirait p..., ce qui prouve, monsieur, que daqs tous les pays, les femmes de lettres...) »
Cette phrase arrivant cent pages après les lettres à M*°^ X..., en est-elle la signature finale, la conclusion? Je suis curieux de savoir si M"''' B..., la propriétaire des lettres de Flaubert à M™ X..., eût laissé publier les lettres de sa mère, si elle avait prévu cette appréciation toute orientale dans le môme volume, à quelques feuillets de distance.
D'ailleurs, Gustave Flaubert eut fort à souffrir dans la suite de cette liaison avec la belle muse; elle ne craignit pas un jour d'aller le relancer à Grojîpset, jusque sous le toit maternel. M"^* Flaubert assista à la scène et... mais je ne veux pas piller une impression d'auteur, et tout ce que je puis dire, c*est que le dernier volume du
journal des Goncourt contient à ce sujet de curieuses révélations. M. de Goncourt hésitait môme à toucher à un sujet aussi délicat; mais devant l'attitude de M«*»«» Comman ville et B..., qui ont fait d'une page intime de la vie de Flaubert un événement littéraire, un étranger était délié d'avance, et rincident Collet-Flaubert appartient désormais à tous, et tous pour le juger ont désormais des droits.
Pauvre Flaubert, comme il avait raison d'écrire, en avril 1846, à son ami Maxime Du Camp :
< J'ai euy tout jeune, un pressentiment complet de la vie. C'était comme une odeur de cuisine nauséabonde, qui s'échappe par un soupirail. On n'a pas besoin d'en avoir mangé pour savoir qu'elle est à vomir. »
DE CASTITATE
— Doria, dois-je prendre un amant?
La question était adressée, raide comme balle, à l'homme par la femme : la femme^ grande, mince, élégante, la chair de ses bras et de ses seins nus> presque offerte dans un joli mouvement du buste incliné vers Thomme debout devant elle; délicieuse et provocante dans une robe de satin cuivre^ de la couleur de ses cheveux teints ; l'homme en habit noir^ correct^ souriant dans sa moustache floconneuse et trop blonde, détaillant complaisamment la jolie créature en train de paonner devant lui : la femme, jeune mariée de trois ans, vingt-quatre ans au plus, le mari causant rente et politique dans le salon voisin avec le maître de céans : l'homme, céli-
bataire^ vingt-neuf ans, heureux de vivre, psychologue à ses heures.
Ils venaient de dîner ensemble à la même table, dans la même maison amie : le hasard les avait placés l'un auprès de Tautre : lui ne la connaissait que pour l'avoir vue de loin en loin au Bois, au'bord d'une loge dans le brouhaha d'une première, dans \e jour faux de halle vitrée et la rumeur d'une exposition ; elle pour avoir feuilleté deux ou trois livres publiés par lui, livres d'une morale ingénieuse et d'un style absent.
Ils s'étaient vite entendus : lui, intérieurement ilatté, sous le charme de ces deux yeux intelligents en train de boire toutes ses paroles, elle enchantée d'accaparer au nez des amies cette promesse d*homme de talent en herbe ; en se levant de table, après le flirtage obligatoire (l'amour dans le monde est plus une attention qu'une intention), elle avait pris son bras, et lui l'avait directement conduite dans le clair-obscur de ce petit salon discret et embaumé comme un sachet : au fond, le retroussis de la portière en soie rose turc laissait voir d'autres habits noirs et d'autres épaules, causant gaiement dans le grand salon, à la clarté des lustres : tout ce monde-là debout, la maîtresse de la maison s'activant autour 'de la petite table en laque, où le valet
(le pied venait de servir le café^ les ligueurs. Et légèrement posée au bord d*un pouf, un peu étourdie de vins et de mots capiteux^ peul-être un peu aussi de Talmosphère d'irisetd*héliotrope émanant d'elle-même^ elle venait de lui jeter hardiment^ crânement^ avec un mouvement hautain de sa jolie tête égralignée de lumière, un peu bien petite^ la jolie léte, cette question, comme un défit:
— Doria, dois-je prendre un amant?
A quoi Doria très respectueux :
— Tout dépend du mari.
Et elle étourdiment :
— En ai -je un ?
— On le dit.
— C'est qu'il n'existe pas ; moi, je Tai oublié.
— Ahl il n'existe pas?
Et, très intéressé, Doria s'assied auprès de la robe cuivre, puis, avec déférence :
— Du reste, je m'en doutais.
— A quoi?
— Vous êtes trop fraîche.
— Mais j'ai de la poudre de riz.
— Je le vois ; c'est un tort.
— Pourquoi?
— Vos bras sont mieux que vos joues.
— Mais tout le monde en met.
— Tout le monde aussi a un amant.
— Et?
— C'est une raison pour n'eu pas avoir, pour siire un peu autrement que les autres.
— J'aime la raison ; mais si je m'ennuie?
— Aimez votre mari.
— Mon mari m'ennuie.
— Donc il existe.
— Ennuyeusement.
— L'amant que vous prendrez vous ennuiera bien davantage.
— Après, peut-être!
— Pendant, surtout; après est la seule excuse de l'amour.
-^ Pourquoi?
— On a fini.
— Et avant?
— Avant... est parfois drôle ; d'abord on s'attend à tout.
— Et rien n'arrive. Vous êtes sceptique.
— Oh ! si peu ; je crois en vous !
— En moi! A quoi croyez-vous en moi?
— A votre honnêteté, et cela vous navre.
— A mon honnêteté ?
— Vous me demandez mon avis; sérieasemei* si vous vouliez prendre un amant, vous n'en parleriez à personne!
^ Et si j*en avais un?
— Vous médiriez des femmes légères et parlerïei de votre vertu.
— Alors^ vous ne croyez pas que je parle sérieusement?
— Je l'espère.
— Et si je parlais sérieusement?
— Ce serait dommage.
— - Je parle sérieusement.
— Tant pis.
— Dois-je prendre un amant?
— Sérieusement^ non ; vousn'avez pas le temps.
— Le temps ?
— D'être aimée. Vous allez dans le monde...; or, dans le monde on cueille des adorateurs, des gens pour son jour, rien pour son alcôve. L'amour n'a de raison d'être que la nuit ; il ne voit pas ce qu'il touche... Or, la nuit, vous la passez au bal, au théâtre, à souper; la nuit, vous êtes chez votre mari.
— Ah! Monsieur
— Sous le même toit, je veux dire.
— Il y a les voyages.
— Oui, vous avez la Visite de Noces, une fois à Trouville, une autre fois au Havre : c'est maigre en un an... puis nous autres modernes, amis du confort, nous avons l'horreur des déplacements; nous attendons Tamour à domicile et, franchement, les rez-de-chaussée de garçons, pas drôle...; les fournisseurs et les créanciers qui viennent sonner pendant... et puis le mariage comme plat de ménage, l'adultère comme piment ça ne va plus depuis le divorce. Oh ! nos législateurs sont bien légers; ils voulaient supprimer l'adultère; ils devaient condamner l'amant complice à épouser la femme coupable; c'eût été l'effondrement.
— Alors, vons me conseillez ?
— Ohl de rester honnête; c'est plus original, moins ennuyeux, quoiqu'on en ait écrit et plus facile au demeurant... ; puis un amant, ce n'est pas un mari; un amant à des exigences...
— Mon mari n'en a pas.
— Divorcez-vous, alors ; il faut des exigences, quelques-unes seulement. Ahl votre mari n'a pas... Écoutez-moi : tuez-le votre mari, je vous épouse.
— Êtes-vous exigeant?
— Moi?
— Oui, vous?
— Jusqu'ici...
— Vous êtes chaste?
— Hé bien I oui^ je suis chaste.
— Ah ! vous aussi !
— Par propreté; mais, moi, je suis garçon I