LE DOCTEUR MIRACLE
Le docteur Miracle, c'est sa clientèle qui l'appelle ainsi^ une jolie clientèle de jeunes femmes affînées, élégantes et vibrantes, aux dessous particulièrement soignés, aux yeux singulièrement brillantes et bumides, toutes un peu souffrantes de Tâme, des nerfs, de je ne sais où, des femmes tout à fait femmes en un mot et que le maître étudie minutieusement depuis  jusqu'à Z, ausculte en conscience, encourage, interroge, confesse et met dans ses pièces, pardon, dans ses thèses jusqu'au jour, où
il les remettra entre les mains du docteur Charcot; mains dont elles n'auraient jamais dû sortir, à moins qu'elles ne s'éveillent un beau matin à Saint-Lazare comme certaine marquise du moade
où l'on se venge, transférée là certaine nuit de mars 1886 sur les ordres mêmes du marquis, pou: avoir appliqué un an trop tôt la fameuse loi... de talion, la dernière... pièce non, le système nouveau du docteur Miracle.
Ce cher docteur Miracle! certes pour de l'esprit, il en a à miracle, il en a trop parfois et trop souvent aux dépens du bon sens ; du personnage d'Hoffmann il a le diagnostic, le sourire inquiétant, la cruauté aiguë, la science d'observation et le flair prophétique ; à miracle il connaît et reconDalt surtout tous les cas délicats de Vénus ulcérée ; l'adultère n'a plus de secrets pour lui ; il sait par a-{-b toutes les phases de la fille-mère, il a disséqué la luxure et relevé la courtisane ; mais a-t-il jamais guéri quelqu'un ? Voilà le miracle où j'attends le docteur. Ses cures sont-elles miraculeuses? Jusqu'ici on n'en cite aucune, et cette pauvre Morale, Antonia phtisique aux poumons gangrenés, qu'il soigne depuis bientôt trente ans pour tous les petits bobos de la syphilisation, à part quelques coups de revolver en plus et quelques amants de cœur vitriolés en moins, qui en sont morts du vitriol, cette pauvre Morale n'en vaut guère mieux qu'aux premiers jours de son traitement. Avant lui, en de semblables cas, nous avions le Code et parfois
rÉvangile, un petit livre un peu vieillot, un peu démodé et d'une application difficile, j'en conviens; mais, depuis trois mille ans qu'un nommé Jésus- Christ pend, comme un fruit trop mûr, aux bras de son gibet, le vieux monde éprouvait une certaine fatigue à toujours contempler ce pendu.
Les classes dirigeantes surtout s'en ennuyaient, tourmentées d'un besoin de théories nouvelles et d*un sujet moins attristant pour l'œil : la femme moderne, cette argile idéale pétrie de veloutine et d'eau bénite, finissait par l'avoir dans le dos, ce beau Nazaréen aux cheveux roux, un type bien moderne cependant, s'il faut en croire M. Félicien Cbampsaur, qui nous l'a montré dans Dinah Samuel aimé et écouté des femnïes les plus riches de Jérusalem, qui le suivaient et Y aidaient de leurs biens. Un : Ohé ! Alphonse, ohé ! poussé en réponse à YEvolié païen en Tan II de notre ère et que le docteur Miracle a pieusement recueilli dans une thèse fameuse sur l'alimentation des poissons. Non, la belle parole du Christ à propos de la femme adultère : a Que celui d'entre vous qui n'a jamais péché lui jette la première pierre !» ; la rédemption de Marie de Magdala laissant pleurer sa chevelure et son urne à parfums sur les pieds nus du maître, *- non, cela ne sufflt plus aux aspirations pschut-
teuses et compliquées des belles petites âmes parisiennes. Le Christ a été adoré des femmes, mais nul texte n'a dit qu'il les adorait; or, la Parisienne veut être adorée, et non seulement adorée, mais choyée, caressée, plainte et môme enorgueillie et célébrée, vantée dans les moindres bobos de son Âme et de sa chair, des bobos sacrés, monsieur, puisqu'ils sont parisiens.
Jésus de Nazareth ne parlait jamais que de Tâme ; le christianisme a tout dit quand il a, comme à regret, laissé tomber cet adage : « |L'esprit est fort, la chair est faible » . Et les nerfs, la nervosité, la santé, les époques de la femmi^ ces fameuses époques où la chère créature n*est plus responsable, où elle a le droit de tuer, de tromper et de se prostituer, n'étant plus consciente; l'inconscience, Tirresponsabilité, cette découverte du dix-neuvième siècle, et l'hérédité et Tatavisme, et les mi^ lieux ambiants, l'héridité de la princesse de Bagdad et de l'étrangère, les milieux ambiants de Suzanne d'Ange, tous ces trésors de la psychologie, de la physiologie et de la pathologie, sciences éminemment modernes et douces à la femme^ qui sont devenues le code de la femme et dont elle fait bon usage, je. vous assure, est-ce que le Christ les soupçonnait ? La belle générosité qu'il a faite là en
relevant la Magdeleioe repentante ! La femme moierne n'a que faire de ce pardon, qui Thamilie aux pieds de rbomme, qui s'en grandit. La femme moderne ne veut pas être pardonnée, elle ne peut pas être pardonnée, car elle n*a jamais failli; elle n'est jamais coupable, ce sont ses nerfs, son sang, celui de ses . ancêtres, l'atmosphère, la température; c'est la faute à Rousseau, c'est la faute à Voltaire; elle a droit à toutes les excuses, mieux elle est excusée, d'avance, parce qu'elle est un sujet psychologique, physiologique et palhalogique étonnant et le seul sujet intéressant et que la guenon du pays de Nod, lâchée en plein Paris moderne, dût-elle y tuer au revolver, au couteau, au vitriol son mari ou son amant, est irresponsable et digne de toutes les indulgences sinon de tous les éloges, par la seule raison qu'elle est femme en étant guenon.
La femme, étemelle malade... La femme attendrie, apitoyée sur elle-même... Je vous laisse à penser si la théorie est commode, et la pratique donc? Déjà Michelet, de son vivant, avait de ses petites mains curieuses et potelées d'abbé galant, appliqué les compresses et les cataplasmes de son indulgence aux bobos en question, mais ce n'était là que la pharmacopée de la Morale, et pourtant un
grand pas contre la religion : c'était voir THumanité par les parties basses et la royauté par la fistule... Vint le docteur Miracle qui, lui, tout brutalement, apporta le spéculum... — On fut effrayé d^abord, on cria aux scandales ; mais, tout bien vu et examiné, c'était un véritable miroir à duchesses, et si gracieusement, si habilement, si spirituellement présenté, un spéculum d'homme du monde ou du demi-monde à Tusage des seules femmes du monde, des jolies femmes aux dessous fanfreluches, brodés, tuyautés, sentant bon et ne reflétant que de jolis bobos, des bobos de bonne compagnie, des bobos bien nés, bien élevés, bien rentes, des adultères au prix d'un million, des filles entretenues sur le pied double, des accouchements dans les lis et des agonies dans des roses. Toutes les femmes voulurent Tavoir comme médecin, le spéculum remplaçait l'Évangile : le docteur Miracle passa son siècle à la visite et son siècle ne s*en plaignit pas ; une légèreté de main dans les opérations, une façon délicate d'enfoncer le bistouri et d^écarter les chairs, un froid aigu et puis un frisson tout nouveau, douloureux? pas du tout, un frisson
agréable, une sensation de fraîcheur, et puis tant d'esprit, tant d'à-propos, tant d'imprévu déployés pendant l'opération qu'on en oubliait la douleur ;
avec lui plus besoin d'éther ou de chloroforme : un causeur exquis, un joli homme, des attentions délicates, des sensations nouvelles, une souffrance presque volupteuse, le spéculum aimable et le bistouri charmeur I
Tout le monde voulut avoir ces jolies maladies, s*en faire soigner, opérer même, mais personne n'en voulut guérir.
Aussi il en a des clientes !
Tout ce qu'il y a de jeune, d'élégant et de fringant de Paris à Florence et de Vienne à Pétersbourgl un vrai parterre : camélias de divorce, pensées de Saint-Lazare et lilas d'adultère. Le docteur Miracle est presque horticulteur, mais il ne cultive pas précisément les simples.
Il a pourtant parfois de la simplicité, a Femme de rue, femme de foyer, » aurait-il dit un jour en montrant ses deux filles, dont une actuellement mariée; j'aime à croire pour le gendre que ce simple aveu dans la bouche d'un grand homme n'était qu'un paradoxe, étincelant d'ailleurs.
Des mots d'esprit de lui, je n'en citerai pas; il faudrait sténographier Tespace; d'ailleurs, son œuvre est là, lisez: c'est l'esprit fait père et le paradoxe fils, mais l'esprit comme le paradoxe toujours basés sur une féroce observation du cœur humain,
lOO DANS L ORATOIRE
qui n'est peut-être bien en somme qu'une profonde connaissance d'un soi-même qu'on n'a pas de raisons d*estimer plus que tout.
Tout le monde connaît son fameux : « il n*a donc pas d*amis? » si spirituellement échappé à propos d'un confrère de l'Académie assez vivement éreinté par lui la veille ou l'avant- veille, et cela en bonne et honnête compagnie et qui n'en venait pas moins, le cter homme^ n'en sachant rien encore, le saluer et lui serrer la main comme d'habitude ; c'est toute une révélation sur un caractère d'homme que des mots d'un jet aussi spontané.
Sa récente escarmouche avec Leconte de Lisle, un autre féroce d'esprit, assez jolie aussi ; je la risque; après tout, l'esprit est toujours de l'esprit, et puis peut-être n'est-elle pas très connue.
Le docteur Miracle, très influent au palais Mazarin, était des plus hostiles à la nomination du poète. L'auteur des Erynnies, qui^ lui^ a des amis, en fut averti et, comme il a la mémoire assez longue^ quand vint le moment des visites aux Quarante, il oublia le docteur. Miracle s'en plaignit ; le plus aimable des secrétaires s'en vint tout frétillant trouver le poète et conâdentieliement, tout amicalement, lui coula dans l'oreille :
— Mais, cher maître^ vous avez oublié le docteur!
DANS L ORATOIRE lOI
— Quel docteur?
— Mais le docteur Miracle, le seul, le grand
docteur 1
— Miracle, je le croyais mort, répondit le
vieil aigle, feignant de n'avoir jamais entendu
parler que du père Miracle, mort en effet depuis
vingt ans. Étant donnée la hauteur des études, dans
lesquelles vit renfermé Leconte de Lisie, presque
inaccessible au mouvement de la littérature boule-
vardière et aux bruits de coulisses, cette ignorance,
chez lui seul vraisemblable, était un coup de fouet,
mais, là, des plus cinglants à travers la vanité
superaiguisée du docteur, II s'en vengea d'ailleurs
avec toute courtoisie en votant pour le poète et en
envoyant ses œuvres à l'École des mines avec cette
dédicace : <c Au maître Leconte de Lisle les œuvres
de Miracle, » et en dessous cette suscription :
« J'avais lu les vôtres. »
« Ce qui l'avait bien vengé, » proclamait hautement un autre esprit féroce, le plus féroce des trois peut-être, devant lequel on narrait l'aventure et qu'ils recevront bientôt, j'espère , à l'Académie pour s'en venger à leur tour.
Mais cela, c'est le docteur Miracle debout déjà sur
le piédestal qu'attend sa statue, un Miracle d'un
aspect assez inconnu d'ailleurs, s'élevant par l'es-
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prit jusqu*à Corneille^ dans la clémeDce d'Auguste : malheureusement, nous en connaissons un plus rancunier^ un qui crève ou fait crever au besoin les toiles des peintres qui n'ont pas su lui plaire et qui barre assez volontiers l'entrée des théâtres et des coulisses aux auteurs dramatiques et artistes, hommes ou femmes^ qui lui ont inconsdemment déplu. Maintenant, est-ce bien à lui-même ou à un autre, à une autre plutôt, qu'ont déplu ces malheureux proscrits.
Le docteur Miracle n'aurait-il pas la faiblesse — qui n'a pas ses faiblesses I — d'avoir pour secrétaire et Egérie une très jolie vieille actrice, ravissante au Gymnase, très en vogue au Vaudeville et peut*étre un peu moins bonne aujourd'hui aux Français, surtout dans le répertoire, néanmoins charmante encore dans les rôles épisodiques de ses thèses médicales, la Première des secondes ? Miracle Ta, je crois, appelée lui-même ainsi. Les rancunes de femmes sont mauvaises conseillères.
Le docteur Miracle est-il très sûr que la belle secrétaire ne dépouille pas sa correspondance et, qui pis est, ne réponde pas parfois pour lui ? Les femmes qui ont du dessin contrefont si bien une signature! Il circulait l'autre été dans les boudoirs de la rue
DANS l'oratoire I03
d'OffémoDt S certain premier autographe qui, tout signé qu'il fût d'un grand nom^ n'était certes la consultation ni d'un galant homme ni d'un homme d*esprit.
* La rue d'Offémont est devenue depuis la rue des Autographes, autographes qui ont jeté un jour singulier sur les vengeances d'actrices et le procès Pranzini.