‹ Dans l'oratoireChapitre 8 sur 18 · EROS BASILEUS · texte numérisé non relu

EROS BASILEUS

Eros Basileus, l'Amour roi... après les mœurs, les passions; après rinstinct, ce sentiment du corps, le sentiment, cet instinct de Tâme (Joséphin Péladan, exergue de Ylniliation sentimentale)^ et à la première page, en tête même du volume, une erotique imagination de Félicien Rops, un macabre squelette de gouge, au torse ailé et corseté de satin noir, trouble et déprave par la rondeur soudainement apparue au-dessous de ce corset de deux cuisses énormes, une croupe de luxure éclatante et charnue et mettant là entre tous ses ossements la double séduction, pervertissante et gourmande, d'un sexe et d'un beau fruit.

Catholique et démoniaque inspiration que ce spectre d'amour, squelette par le buste, gouge par

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les parties basses et lubréflées de tout Tétre, et dont le carquois d'Eros bat les mollets de statue, tandis que son bras d*ossiâé élève à la hauteur du rictus atroce un chef blême d'Hamlet décapité.

Le chef sauglant a la bouche entr'ouverte et navre avec ses yeux clos ; la tête de mort, elle, a la boite crânienne enguirlandée de roses, elle fixe les yeux du cadavre et ricane.

Au pied les larges ailes ocelées et velues, largements déployées en V, d'un innommable papillon de cauchemar; autour une atmosphère de limbes, des ténèbres peuplées de visions disparaissantes; en marge la devise de saint Augustin ramassée depuis dans le seau de toilette de M°^« de Montille. In lumbis diaboli virtuSy dam les reins la force du diable, devise si clownesquement réappliquée par les chroniques de cet été en plein visage des eu* rieuses de Pranzini. In umbis secuU sitis, dans les reins t assoiffement de ce siècle.

J*ai écrit le mot de curieuse, me voici forcément retombé dans Joséphin Péladan. Curieuse^ la seconde partie de son éthopéede la décadence latine, Curieuse^ qui séduisit jusqu'à M. Aurélien Scholl, ce sceptique, et valut à VEcho de PariSj lors de la publication en feuilletons du fameux chapitre sur les magasins de nouveautés maisons de ren-

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dez-vou8, les vingt mille francs de perte des annonces du « Boa Marché ». V Initiation sentimen" tah, que M. Joséphin Péladan publiait Tété dernier, est la seconde partie et la continuation de Curieuse^ dont A cœur perdu nous en donnait, il y a un mois et le couronnement et la fin complémentaire.

Je n'ai pas à présenter M. Péladan au publicdans la préface du Vice suprême^ un livre unique, extraordinaire, diffus, confus^ frisant parfois le chef-d'œuvre et plus souvent le ridicule, une œuvre folle, profonde, géniale et pleine de trous, M. Jules Barbey d'Aurevilly lui-même a bien voulu daigner prendre cette peine et s'en est acquitté, cela va sans dire, comme je n'essayerais même pas de le tenter. Léonora d'Esté, Théroïne du premier roman de M. Péladan, devait, comme perverse et grande dame, plaire à cet évéque in partibus et grand connétable du faubourg Saint- Germain qu'est M. Barbey d'Aurevilly. Cette Malatesta, dégoûtée à jamais des voluptés charnelles par les brutalités d'une premières nuit de noces, et d une Messaline ou d'une Théodora qu'elle aurait pu être, devenue, à force d'orgueil et de volupté, monstre métaphysique et chaste homicide, rentrait trop dans l'esthétique surhumaine et tourmentée de l'auteur des Diaboli"

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gues pour ne pas renthousiasmer.Il n*y a pas dans ce roman jusqu'à la Nine, l'inquiétante figure de l'androgyne, courtisane lesbienne sans. gorge et sans hanches, qui ne rappelle la Vellini de la Vieille Maîtresse y et le père Alta, le marmoréen héros du livre, n'est-il pas un peu parent de l'inébranlable abbé de la Croix- Jugan ?

Gomme dans d'Aurevilly, c'est la même obsédante et lancinante préoccupation du rut et du stupre, mais une obsession de catholique, élevant à force de raffinements la chasteté à la hauteur d'un vice et mettant une mauvaise haine de prêtre à retrouver dans la femme la malade douze fois impure, l'ennemie et la Bestia des Écritures. Nous rencontrons dans V Initiation sentimentale le même catholique efiroi de la femme torturé par la même idée fixe de Tamour. Nébo, le héros, après avoir fait descendre l'héroïne, Paule de Riazan^ une princesse et une vierge, naturellement, dans tous les bas-fonds de la prostitution parisienne, veut bien l'initier théoriquement à l'amour moderne dans tous les mondes ; si elle sort victorieuse de cette dernière épreuve, elle sera alors digne d'être Rose-Croix et peut-être alors l'aimera-t-il, lui, NebOj le mage, l'initié par excellence^ Tadelphe et le très pur.

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La société moderne montrée en voyeur par un prince Rodolphe retour d'Ëcbatane à une Fédora psychique échappée à Tanalyse de notre très un et très subtil... vous Tave^ toutes nommée, mesdames

Balzac et Eugène Sue mélangés de féerie» de magie, quelques-uns ont écrit de galimatias. Galimatias ! non, le mot est trop dur pour Técrivain précieux des critiques d'art du journal f Artiste et de la vie de Marion de Lorme« mais il n'en est pas moins évident que M. Péladan n*est pas de ce siècle, il est de la Renaissance ou de la Restauration; son humanité est cérébrale, rêvée, mais observée... jamais ; ses tableaux de décadence latine, vigoureusement enlevés d'après une société en décomposition, ont la grandeur magistrale d'une fresque, mais de la fresque ils ont aussi l'exagération voulue et le convenu de décor; Tarliste obscurcit quelque peu l'œil de l'observateur chez M. Péladan, c'est à travers Buanorotti, Vinci, Luiniet Donatello qu'il voit la femme moderne, c'est dans la langue de Shakspeare et de Dante qull la fait parler ; aussi a- t-il beau promener sa princesse des salons exotiques de l'avenue Kléber aux joies populaires d'un dimanche à Vincennes, et des cabarets de filles des abords de la gare Saint-Lazare aux ménages d'ar-

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listes nichés dans les villas d'Auteuil, ce n'est pas Paris que nous décrit Péladan, c'est Venise et Florence ; le ragoût n'en est que plus piquant, surtout quand M. Péladan ne se mêle pas de magie... Interpréter avec la plume d'un raffiné de la cour des Borgias la bête et banale corruption de ces temps modernes, cela n'est pas donné au premier venu ! Le régal est de hault goust 1

Tels qu'ils sont, les livres et le talent de M. Péladan plaisent aux femmes : c'est du Barbey d'Aurevilly, moins pur et par cela même plus dépravant. A Marseille, où il a passé une partie de l'hiver, ses volumes et ses conférences remuèrent toutes la haute société de la ville, il y trouva même une Béatrice. A l'attrait du talent, M. Péladan joint Fattrait de l'inconnu : il est romancier, poète, écrivain; de plus il est mage et... androgyne.

Androgyne? Oui. Vinitiation sentimentale est en somme l'apothéose de l'androgynat : éteindre tous ses sens, étouffer son sexe en déchaînant autour de sa personne la meute des désirs des autres, de quelque sexe que les autres soient; mais c'est appliquer à l'auteur lui-môme, le vice suprême de la princesse d'Esté Malatesta.

Le catholicisme est décidément bien terrible en littérature, c'est la cathédrale gothique, aux rosaces

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flamboyaates, aux deux béaitiers de chaque côté du porche, d*un côté le mysticisme de sainte Thérèse, de l'autre le sadisme de M. Péladan et parfois de M. d'Aurevilly.

Sadisme, tout cérébral d'ailleurs, qui nous vaat les terrifiantes et troublantes imaginations de Rops, les squelettes à croupe de gouge ricanant à des têtes coupées d'Hamlet et les effarements de volaille plumée vive de cette pauvre M** X..., demandant à M. d'Aurevilly, le premier soir qu'elle l'avait à sa table: « Cher maître, que peusez-vous de l'amour?» et recevant à bout portant cette terrible réponse : a Madame, je ne le comprends qu'incestueux, et encore je n'admets que l'inceste ancestral, entre ascendants, ancestral, madame! »

Du môme à la même.

C'était il y a plus d'un an, au moment de Tafiaire du cimetière de Saint-Ouen (un cadavre de jeune fille déterré et aimé... sur le rebord de sa fosse préoccupait alors tous les cerveaux^ les cerveaux féminins surtout, assoiifés de sinistre et d'inconnu) un nouveau mot circulait même dans les salons, mis par la circonstance à la mode : la nécrophilie, amour du cadavre, amour des morts; on était ou Ton n'était pas nécrophile.

Naturellement M. d'Aurevilly était nécrophile^

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)our la galerie du moins, et le proclamait bien haut m soir avec arguments à Tappui^ et cela au grand BpoufTement de la maîtresse de céans; les traits l'esprit pîeuvaient comme grêle, éclataient comme des fusées, cinglaient comme autant de coups de fouets, c'était une véritable fête : M. Jules Lemaltre lui-même n'en croyait ni ses yeux ni ses oreilles, bref la noble hôtesse croit devoir faire la convaincue et sur le «qu'il a de l'esprit ! » de Philaminte convient en minaudant qu*il est des cas^ où Ton peut peut-être admettre cette terrible passion; à quoi le maître, avec ce grand air qui ne le quitte jamais et toisant hautement la dame « Ah I vous souhaitez mourir ! »

Tout cela certes est de l'esprit, de la fantaisie, et étincelante et merveilleuse, mais il faut être né M. d'Aurevilly, c'est-à-dire le dandysme même, pour se permettre avec cette désinvolture ces impertinences de Don Juan envers le bon sens, la morale et les grosses dames, assidues lectrices de la Rente des Deux-Mondes et du Journal des Débats^

La décadence latine, Ethopée... Au fond cette éternelle préoccupation de la décadence ne seraitelle le fait d'un décadent inconscient de lui-même et n'y a-t-il pas un tut cérébral, sinon charnel^ dans cette obsession de l'androgynat?

De l'air, de l'air et du grand air. Trop d'encens, trop de squelettes, trop de symboles, trop de magie et de choses étranges, intentionnellement étranges; personne plus que moi n'admire le terrifiant symbole du squelette à croupe de gouge intitulé : V Amour roi; mais un spectre analogue, corseté de billets de banque, avec un crâne sonnaillant de louis d*or, et ricanant de son rictus atroce à la tête du condamné à mort d'hier et de demain serait tout aussi effrayante et symbolique avec ce seul titre, V Argent roi.

Mais tout dans la vie peut se personnifier dans cette horrible gouge : gouge, la Fortune qui nous sourit de loin et nous écrase sous la roue de son char, billets à échéances, différences à la Bourse et protêts de demain ; Gouge, TËspérance, cette éternelle menteuse qui promet toujours et jamais ne tient ; Gouge, la joie qui nous leurre ; Gouge, la volupté qui nous étreint et nous vide le cerveau, le gousset et les reins ; gouge, la foule aveugle qui écrasait les mourants dans les couloirs de TOpéra- Comique, qui brutalise les femmes à la porte de la cour d'assises, et nous étouffe entre deux haies de curieux entassés pour voir passer ce braf>e général. Gouge, enfin, la curiosité malsaine qui menait Tété dernier, avec des yeux de bête en folie, la

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demi-mondaine et la femme du monde boire les réponses du condamné Pranzini, ce sinistre souteneur, ignorant même de son métier, Don Juan sans chaussettes et sans linge, maladroit assassin de courtisanes vieillies et dont Tauréole toute physique livrait il y a huit mois, une fois de plus encore, Paris sensitif à la possession du spectre de Rops, le squelette à croupe de Gouge, a Eros Basileus, le Rut Roi ».

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