‹ Dans l'oratoireChapitre 9 sur 18 · FRANGINE · texte numérisé non relu

FRANGINE

Rien du domino rêvé par tous les clercs d'avoué et de notaire de Tan de grâce et de talion 1 887 ; que M. Alexandre Dumas et M"* Bartet se rassurent I rien de la soupeuse platonique, qui paye si galamment l'addition et les jolis messieurs induits par elle en complicité de vraisemblable, mais irréel adultère, mais la vraie Francine, celle que tout Paris et tout Pétersbourg connaissent depuis bientôt vingt-trois ans, vingt-trois ans qui ne rajeunissent ni Arsène Houssaye, ni les grands-ducs, ni la dame Francine, qui posa, dit-on, pour Parisine à Mabille, joua les Fanny Lear en Russie et eut les honneurs d'une conduite à la frontière et d'une arrestation à Varsovie; Francine à laquelle le procès de Jeanne Harding et de Téphèbe Dupuy

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donnait l'autre hiverun regain d'actualité; car Francine, elle aussi, ne (Jéteste pas précisément les mineurs. Ses quarante printemps s'entrebâillent, volontiers maternels, à la gaucherie expérimentale des jeunes échappés de collège, pour peu qu'ils soient affligés de quelques titres de rente; elle aussi, après avoir utilement fréquenté les cours... et le cours de la Bourse, s*adonne avec succès à l'éducation de la jeunesse.

Bile tient même à ce propos un assez curieux cours ad usum Delphini, cours où les mœurs gi;ecques, romaines, orientales et autres sont délicatement inculquées aux jeunes clercs sous l'œil approbateur de la dame, tant et si bien que, le jour où la famille Dupuy réclame, Francine sait avec quoi fermer la bouche aux plus récalcitrants ; les ntieilleurs avoués perdent leur latin dans tout ce grec, et, dernièrement encore, Francine attaquée offrait aux hommes de loi des pièces de conviction d'une solidité telle, qu'une austère famille du très noble faubourg n'achetait pas moins de deux cent mille francs la simple aumône de son silence. Au demeurant, la meilleure fille du monde et d'une

complaisance La seule à Paris pour organiser

dans les vingt-quatre heures certaines petites fêtes dont, par une grâce de métier, elle a toujours tous

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les éléments dans la mainl Elle vous prêtera son appartement au besoin et y figurera en personne, mais, dame, si vous voulez que tous les clubs et tous les boudoirs de la rue de Prony n'en soient pas informés le lendemain, il faudra que cela casque et que cela sonne; en un mot, une de nos plus expertes croqueuses de fafiots mâles et d'héritages, la maltresse du genre pour appuyer à temps sur la chanterelle et ourdir un joli scandale, une des plus dangereuses, sinon la plus dangereuse, des M"^* Cartouche embusquées au tournant des allées du Bois, cette forêt de Bondy de Tamourl

8a physionomie 1 II faut être bien peu Parisien pour ne pas la connaître. En effet, qui, de dix heures à midi au PavUlon chinois^ de cinq à six aux Acacias f n'a vu passer au moins une fois, ce joli profil impertinent et fin de voyoute parisienne; ce nez droit et spirituel aux ailes mobiles et délicates, cette bouche gouailleuse et ciselée, fdite pour les très savants baisers d'alcôve comme pour les coups de gueule et les boniments de l'amour, cet œil long, d'un gris bleu, comme ardoisé (étonnant, Tœil! un œil roublard et froid de bookmaker ou d'homme d'affaires); avec cela la tête petite, obsti* née, volontaire, presque une tête de garçon sous la tignasse dorée à la potasse et rabattue en mousse

jaune sur le fronts la taille mince, les épaules pleines, pas de hanches et la jambe forte, une anatomie d'androgyne, qui rassure les timides, encourage les très jeunes, fait rôver les hommes mûrs et saliver les vieux, le type en plus canaille et en plus excitant de certaine marquise trop connue !

Au reste, charmante, affriolante et tentante comme la modernité même, avec sa démarche balancée d'officier aux gardes, ses vestes de loutre, ses jupes de drap mastic un peu crinolinées et, malgré ses quarante ans, gardant sans ride et sans couperose sa carnation rosée de blonde, de blonde lavée sans cold-cream et sans fard, une chair presque honnête embaumant le tub et l'eau froide, et, pour achever le portrait, la poignée de main prenante d'un bon camarade; bon camarade qui en elle rassure et amadoue le collégien d'hier toujours un- peu épeuré de la femme, bon camarade dont elle jouera, la fine mouche, jusqu'à devenir ce collégien elle-même, le collégien de toutes les complaisances... et alors, ce jour-là, elle reprendra terriblement ses droits de courtisane, et, honneur, santé, blason, rentes et vieux domaines, donnez-lui un mois pour grignoter tout cela sous ses dents blanches et aiguës de rougeur, ses dents

de rat, de rat dont elle a le museau rosé et rusé,

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l'œil vif... et chercheur et je ne sais quelle si persistante allure, qu'elle a fait de ce rat sa devise et son emblème, et que ce rat, dont elle est le sosie, TOUS le retrouvez en brillants sur Targent bruni de ses agrafes, en rubis dans l'or anglais de ses portebonheurs, en broderie de soie bleue sur la batiste de son linge, comme en peinture émaillée sur la portière de ses voitures.

Ratte on rat, rat d'égont alonl

En effet, QUe de J'égout et de Tégout parisien comme Nana, le prototype de la prostitution moderne, cette petite Francine trôlant toute gamine par l'escalier à six étages d'une maison d'ouvriers du haut de la rue Lafayette. Le père camionneur à la Villette, la mère lessiveuse ou femme de ménage toujours en journée, le logis laissé à la garde de la petite ; déjà jolie, elle, la petite, d'une joliesse d'enfant blonde et précoce, éveillée et vicieuse et racolant tous les petits garçons du quartier pour jouer à de vilains jeux dans les coins noirs; à douze ans, la voilà apprentie, trottinant déjà coquette le long des devantures, les cheveux trop pommadés fleuris d*un ruban clair. Les propos d'atelier et de ce louchon d' \ugustine l'ont tout à fait déniaisée, mais rendue prudente ; ce n'est plus elle qu'on prendra

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à aller jouer avec les peintres au fond de la cour : des loustics et des brutes, tous ces Piiouïlt.' Tout effeuillée que soit sa fleur d'oranger, Francine en connaît le prix, celui qu'un autre y attache I aussi est-elle bien décidée à tenir la dragée haute aux vieux messieurs rôdeurs.

Son vieux monsieur se trouve être un brillant officier de la caserne du Ghâteau-d'Eau : du plastron, de la dent, de la moustache et un des plus grands noms de France; à la sortie de l'atelier Glararoche est toujours là sur son passage ; de rencontre en rencontre, on a fini par lier connaissance; mais, malgré Tuniforme et la belle moustache, notre trottin tient bon : notre officier a les doigts diamantés de bagues et Francine a flairé une sérieme affaire.

a Voyons, est-ce pour ce soir? » a-t-il beau lui souffler dans Toreille, en lui piquant le cou du bout de sa moustache, Francine presse toujours le pas et il faut une scène de famille, la marmite renversée et une gifle donnée par le père pris de boisson pour décider notre rouée à faire sa chute officielle... Son père vient de la gifler, elle sort en larmes, enragée, étourdie; Toificier Tattend à la porte... et nous la retrouvons boulevard de Sébastopol, filant le parfait amour avec notre beau lieu-

tenant d*infantcrie, dans ses meubles ni plus ni moins qu'une fille entretenue, mais néanmoins fidèle à son bienfaiteur à raison de huit cents francs par mois pris sur les mille francs de pension de notre gentilhomme, une saignée à blanc, dont la famille de X..., fortement alarmée, fait justice en obtenant du ministre une mission pour notre amoureux, qu'on expédie prudenmient en Chine. Alors commence pour Francine cette série de hauts et de bas, splendeurs et misères de courtisane, qui sont toute la vie de ces joueuses de Famour et du hasard. Cest d*abord la rue de Châteaudun, où elle partage avec M"* Gabriellé M..., devenue depuis la belle M°»«***, un petit appartement de débutante, le persil journalier au cirque d'Ëté, au Helder, à Mabille, où elle obtient un succès de quadrille, joue les Grilled'Ëgout, devance la Goulue et tient en échec Fille-de-l'Air, Mabille où Arsène Houssaye la remarque, la peint dans ParisinCy la lance et la met si bien à la mode qu'un Ibrahim quelconque s'en éprend, et qu'une des mille et trois marchandes de plaisir parisien vient lui offrir un engagement pour le Caire. Llbrahim est, paraît-il, quelque peu lépreux ou squammeux d*épiderme^ mais il a le sac, et Francine se laisse vendre par ses sœurs. Il y a toujours un fez et un

pacha dans les débuts galants de ces dames ; c'est la fuite en Egypte devant la résurrection de saint Lazare, un Nouveau-Testament à l'usage des belles âmes.

Et alors s'ouvre pour Francine l'ère triomphale des succès! Retour du Caire c'^tla luxueuse installation de la rue Gaumartin, au-dessus du Hammam, douze fenêtres de façade sur la rue des Mathurins, six chevaux dans les écuries, les avantscènes aux premières, les diamants cotés, Halles G... comme amant sérieux, la coulisse venant prendre ses ordres chez elle avant la Bourse, le diable et son train, une influence, un nom dans la galanterie... G'est alors que, les diamants ne lui suffisant plus, Francine veut avoir du talent : elle prend des maîtresde chant, se fait une voix et va débuter aux BouQ'es... quand... ici se place la scène du masseur, un goût bizarre contracté au Gaire,et que la proximité du Hammam autorisait presque ; mais tel ne fut pas Tavis de Tentreteneur... et Francine, mûre pour la Russie, allait débuter à St-Péieisbourg dans le rôle de la Périchole,

Ah, mon cher amant, je te jure

Que je t'aime de tout mon cœur !

Mais là, vrai, Texistence est trop dure ! *

età la troisième représentation, elleétaitla maîtresse

du duc de L..., le cousin germain du czar actuel, mattresse en titre avec palais sur la perspective Newski, huit orlofs à l'écurie, moujiks à l'antichambreet un budget d'archiduchesse. Lie Cosaque, en tant que barbare raffiné, avait toutes les fantaisies et toutes les audaces en amour. Francine se fit complaisante ; le petit palais devint le théâtre de tous les genres de libertinage osés ou rêvés, toutes les folies y furent permises, toutes les tentatives autorisées ; ce n'étaient que fricassées de perles et salmis de turquoises jusqu'au jour où notre Périchole, prise d*un accès de chauvinisme, trouvait charmant de s'éprendre du jeune de 6..., le fils d'un ambassadeur^ amené là par le grand duc lui-môme un soir d'orgie à la Tour.

Altercation entre leduc et le comte deG..., scandale à l'ambassade, scandale à la cour ; la police s'en mâle et veut bien enfin s'inquiéter des fêtes un peu trop russes du petit hôtel, et Francine est priée, par ordre du czar môme, de regagner la frontière... C'est ici que la situation se corse et s'élève jusqu'au drame. En bouclant ses malles la belle aurait, paralt-il, emballé certaine plaque de pierreries estimée à une valeur de vingt mille roubles, propriété particulière de l'amant de la veille, rien moins que la plaque de toutes les

:-*CiîiJî*'

Bussies, accordées aux seuls princes du sang.

L*Âmant plaqué de crier oh là, le télégraphe de jouer et la police d'entrer en campagne , et voilà notre héroïne arrêtée à Varsovie, au moment même où le comte de G... lui tendait la main pour l'aider à descendre du train. Confrontation de la belle et des deux rivaux, scène d'engueulement homérique en argot de Belleville, de coulisses, et en russe des faubourgs, et finalement mise en liberté de Tbéroïne sur les ordres mômes du grand duc abasourdi.

D'ailleurs, ce qu'elle en a plaqué depuis ! Retour de Russie^ ce fut le tour de Londres, de lord X... consul à Buenos-Ayres, après le drame, le roman comique ; Francine installée au consulat comme femme légitime, et toute la haute société de là-bas venant rendre ses devoirs à l'ambassadrice ! et depuis... depuis... autant compter les grains de sable du rivage et les vagues de la mer l

Néanmoins, son étoile a quelque peu pâli. Il y a loin du galant entresol, qu'elle occupe aujourd'huiavenue de Villiers, naturellement, au luxueux premier de la rue Ganmartin, au palais de la perspective Newsky et à la maison du consul anglais à Buenos-Âyres. Francine a trop voyagé, elle est devenue une femme d'exportation, et les grands

clubs n'y mordent guère; elle a eu son heure, et cette heure est passée. C'est alors qu*elle s'est souvenue et des fantaisies russes et des mœurs do Caire et, aidée des conseils de bons petits amis, des camarades d'en fance, les gueux des coins noirs de la maison de la rue Lafayette devenus maintenant gentilshommes sous -marins, elle a flairé soudain le coup à faire.

C'est alors qu'elle s'est mise à fréquenter les bals et les caboulots de barrière, on Ta revue à la Boule- Noire, à Kolbus, chez Grévy (Elysée-Montmartre), nostalgie du ruisseau, dont elle est sortie, névrose de blasée... qui sait! Toujours est-il qa'à l'heure présente Francine a sous ses ordres toute une armée, une armée d'égouttiers ou de rats d'égout, mais une armée qui ramène fidèlement et ponctuellement dans ses filets. Malheur à tout ce gui est jeune et riche ou sera riche et porte un grand nom ! Le coquebin sera fatalement amené dans le mystérieux entresol et bel et bien déshonoré sous peu dans quelque fête, ces orgies à la Tour, dont Francine a le secret, et s'il ne veut être ni chassé du club, ni déclassé demain, il faudra que son père oiTsa mère ou son oncle verse la forte somme. Oh, Francine n'a^, connu impunément ni Pétersbourg ni les archiducs et les pachas I elle eût au besoin

servi dans la marine et ce n'est pas pour rien qu*on l'a baptisée du nom de Frégate-École, comme on a appelé sa maison le Borda.

Rien de Francillon, je le disais bien, mais rat d'égoût, un vrai rat et bientôt une vieille rate : un titre pour un neveu de Zola.

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