‹ Dans l'orbe de la PléiadeChapitre 20 sur 45 · VI. — 9: ses poissons: 10 : d’esclerer · texte numérisé non relu

VI. — 9: ses poissons: 10 : d’esclerer

VI, 9-11. — Le procédé des impossibles est si répandu au début de notre Renaissance qu'on ne peut fixer les sources, mêmes probables, de d'Espinay, Chez les Italiens, il est courant (voir FLAMINI : Lirica Toscana del Rinascimento, 1891, p. 464 et Suiv.). PÉTRARQUE en a usé : ;

Senz acqua il mare e senza stelle il cielo Fia innanzi ch'io non sempre tema e brami La sua bell’umbra.….

(Sonnet CXLIII, rima 162);

GIOLITO aussi (1, 213) :

Il mar senz'aqua, e senz’ombra le grotte E senza odor 16 rose e le viole:

ANGELO DE COSTANZO

Mancheran prima al mare, i pisci, e l’onde, Al ciel tutte le stelle, a l’aria i venti….

(1 Fiori. de Ruscelli, éd. 1558, p. 16).

En France, le procédé est connu de Marot, Hubert, Michel d’Amboise, M. SCÈVE, (Délie, diz, XVII, éd, Parturier, p. 17, et note 1). Pour nous en tenir aux recueils

LES SONNETS jl

PS

Dedans vn pré le long d’vn clair ruisseau Vn iour trouuant ceste Nymphe cruelle, Raui d'Amour, ie m’assis aupres d’elle Pour contempler son visage si beau,

Je m’eschaufois à l’ardeur d’vn flambeau Qui de ses trets doucement me pointelle, Quand luy louant cest’ Amour mutuelle, le descouuroy mon premier feu nouueau

le luy disoy tout tendrement, Madame, Voulez vous point eschaufer ceste flame Qui lentement en vostre cueur s'allume?

Voudriez vous bien desdaigner vn plaisir Qui s'offre à vous, et en son lieu choisir Vn feinct amour qui sans plaisir consume?

NII. — 1 : cler: 6 : doulcement; 10 : flâme: 14 : teint.

familliers à Ch. d'Espinay, citons : DU BELLAY, Olive, 76 : Quand la fureur qui bat les grandz coupeaux:; M. DE SAINT-GELAIS (B1., II, 10) : Avant sera la grande mer sans onde; et (10., III, 105, Epistre à s’Amie absente, vers 37 et suiv.) : Plustot en l’air voleront les poissons; MAGNY, Amours, 51 (Courbet, p. 53) : Plustost la mer sera seiche et tarie; MAGNY. Souspirs XLVIII (Courbet, 36-37) : J'ay dict cent fois Pascal et le veulx dire encore; BAIF, Amours de Francine, II, LXXXII (M.-L., 1, p. 176) : mais la neige devant prendra noire couleur; RONSARD, enfin, AMOUTS, I, XXVI (BL. I, p. 16; Laumonier-Lemerre, I, 14) : Plustost le bal de tant d'’astres divers. — Je suppose que la source primitive est VIRGILE (BucCol., I, 60 à 64).

VII, 1 à 4. — Mise en scène pastorale fréquente chez Ronsard. Est-ce un souvenir de ce début? : 4 J'iray tousjours et révant et songeant En ceste prée où je vy l’angelette Qui d’esperance et de crainte m'alaitte Et dans ses yeux mes destins va logeant.

(Amours, I, Sonnets retranchés, IX, Bl., I, 393; Laumonier-Lemerre, I, p. 68); ou encore du sonnet :

Dedans un pré je veis une naïade

(Amours, I, 61; B1., I, 3%; Laumonier-Lemerre. I, p. 30); ou enfin de celui qui est cité en note au sonnet qui suit.

Vn iour aduint qu'au lict de ma Maistresse Ie fu conduict par Amour doucement, Et tout transi i’approchois lentement De ce chalit ou elle se paresse :

Et regardant et admirant sans cesse Le traict diuin de cest œil sommeillant, Ce doux repos m'alloit renouuelant L'accueil benin dont elle me caresse.

l'estoy raui d’vn regard si humain, Quand cest Enfant me reprint par la main Pour me tirer hors d’vn lieu tant heureux.

le fus fasché d’auoir pris pour mon guide Ce feinct Amour, ce cruel homicide, Qui de mon bien est tousiours enuieux.

VIIL, —1 2: par ce cruel Entant; 3: doucement; 6: tret; 13: feint; 1%: Qui de mon bien. ce sembie, est enuieux.

VIII. — Adaptation de Ronsard, Amours, I, XCI (BL, I, p. 52-53: Laumonier-

Lemerre, 1, 44); voir le texte de Ronsard plus haut, ch. II.

D'Espinay ayant gardé une expression de Ronsard la filiation est certaine, mais il avait un autre modèle dans le même recueil de Ronsard :

Sous le crystal d’une argenteuse rive,

Au mois d'Avril, une perle je vy

Dont la clairté m’a tellement TAvy

Qu'en mes discours autre penser n'arrive.

— Sa rondeur fut d’une blancheur naïve,

Et ses rayons treluisoient à l’envy :

Son lustre encor me m'a point asSsSOUVY,

Ny ne fera tant qu’au monde je vive.

—.Cent et cent fois, pour la pescher à bas,

Tout recoursé je devalay le bras,

Et ja déjà content je la tenoye

— Sans un archer, qui du bout de son arc

A front panché me plongeant sous le lac,

Frauda mes doits d’une si doulce proye, (AMmoOUrS, I, XCI: BI. I. 52-53).

Ronsard lui même n’aurait-il point adapté une épigramme de l’Anthologie (épigr. érotiques, 243)? : Je tenais serrée entre mes bras la nuit en songe une jeune fille...

Mais un Amour jaloux, qui. se tenait en embuscade la fit évanouir en dissipant

mon sormeil. Ainsi l'amour m'envie jusqu’en songe les doux plaisirs de Vénus. Le vers 14 qui est un souvenir de Ronsard, pourrait aussi être une traduction de SANNAZAR : « Ma’l ciel che ogni mio ben sempre hebbe a scherno. » (Rime, saconda parte. p. 340, sonnet : Quel, che veggiando mai non hebhi ardire, vers 9).

Ces.

Lict bien-heureux, ou ces membres d’yuoire Mignardement en cent façons s’alongent, Dedans lequel tant de beautez se plongent Qui des beautez ont emporté la gloire :

Quand ie te voy, mon œil ne peult pas croire Qu'encor n’y soient ces graces qui le rongent, Et mes esprits autre chose ne songent Qu'au seul plaisir de si douce memoire.

Pour tel miracle auoir longtemps tenu, Et dedans toy vn tel loz retenu On te dira sur tous lis le plus beau :

Et outre encor, les dieux en tesmoignage De ton grand heur, en changeant ton image T’esleueront en vn Astre nouueau.

D'vn doux penser Amour nourrit mon ame, Et de luy seul me vient tout le confort :

Mais de ses yeux le tret agu et fort

Tantost m’'englace, et tantost me r’enflamme.

DE MUOIRe 2 -Ccdoulce nt lEnILES; X. — 4: r'enflâme; 5 : effets.

IX. — Imité de RONSARD, Odes (Laumonier, I, 257-258; Laumonier-Lemerre, VI, p. 103; Bl. Odes retranchées, II, 409). Cette ode parut dans le Ile livre, en 1550. D'Espinay imite très librement; il a supprimé les quatre strophes médianes où Ronsard décrivait le « plaisir de si douce memoire » auquel notre poète fait allusion, et n’a retenu que l’apostrophe du début au lit et la finale :

Lict, que le fer industrieux

D'un artisan 1aborieus

A façonné, t’honorant d'un tel tour

Qu’a ce grand monde envouste tout autour, Où celle qui m'a mis le mors

De ses beaus dois foiblement fors,

Entre mes bras se repose à sejour,

Et chaque nuit egale au plus beau jour.

Ah! que grand tort te font les Dieus Qui ne te logent en leurs cieus, Tu leur ferois plus d'honneur que ne font Un Chien, un Cancre et deux Ours qui i sont.

La source première est Jean SECOND (Æleg., II, VIII, D. 34 de l’éd, de 1582.) : Lectule qui domini lentum sine compare duici, Ronsard traduit Jean Second parfois, mais d'Espinay ne semble pas s’en être inspiré.

Diuers effets se naissent de Madame, Vn doux plaisir, tantost vn desconfort, Malheur defend que ce mal n’aille au port, Et tout en vain le secours ie reclame.

Il vaut donc mieux de ce penser me paistre, Fuyant ces yeux qui mon dueil me font croistre, Quand pour eux j'aime autruy plus que moymesme. Peult estre vii iour qu’estant d’vn amour tel Esprise au vif, sentira le martel Plus fort que moy et beaucoup plus extreme.

X, 1 à 8. — L'exposé des sentiments contraires engendrés par l'amour dans l'âme de l’amant est une des ressources les plus connues des petrarquisants. Voir, par exemple : PÉTRARQUE, rima 440, sonnet XXXI, Mirando’l sol de’begli occhi sereno:; rima 102, sonnet LXXXVIII : s'Amor non è che dunque è quel ch'io sento ?; rima 104, sonnet XC : Pace non trovo, e non ho da far guerTra; et le sonnet CXIII, cité au chap. II, et traduit par d’Espinay. Mais le maître de l’antithèse, c'est Balthasar Olimpo de Sassoferato qui a trouvé le moyen d'en faire une par vers pendant 168 vers consécutifs (VIANEY, Pétrarq., p. 39). Cf. aussi BAÏïrF : Amours de Méline, III, Augé-Chiquet, p. 25): GRÉVIN : L’Olympe (éd. de 1560) p, 5 : Puis je suis tourmenté et plus me sens heureux: p. 47 : Je suis ferme et. dispos et ne puis me défendre. RONSARD, Amours, XLIII et LXXXIX (édit. Vaganay, p. 85, 160). — Sur les sources françaises antérieures au XVIe siècle, voir CHAMARD, Origines de la poésie française de la REN., D. 84-85.

X, 4. — Formule pour ainsi dire Stéréotypée très fréquente chez Ronsard au ler livre des Amours :

Comme il renflamme et renglace mon cœur l'AMOUTS I 1; B1l:, LI, -D.-1: Laumonier-Lemerre, I, p. 3).

Or’ je suis glace et ores un feu chaud GDSALESTT BI OR AD ST EL. PRDES) Tes yeux divins me promettent le don Qui d’un espoir me renflamme et renglace 4D.,°£, XXIV: BL, I, p. 15; PERENTMD AE) Voyez comment je m’englace et m’enfilamme (Gb, I, CXVII; B1., I, p. 66).

Baïf l’a aussi employée textuellement :

Ainsi le Dieu, qui mon ame martire, En ton amour, or me chasse, or m'attire, Monstrant rigueur et parfaite beaulté.

L'une m'enflame, et l’autre me rend glace, (Amours de Méline, III, Augé-Chiquet, p. 95).

X, 7. — L'allégorie du navire qui va au port est développée dans tout un sonnet de PÉTRARQUE et reprise par ses élèves (rvima 156, sonnet CXXXVII) : Passa la nave mia colma d'obblio; voir aussi (rima 199, sonnet CLXXIX, vers 13-14); J. SECOND (Eleg., I, IT, fo 13 vo de l’éd. de 1589) :

Ergo jucundo patiens insiste labori

Nec malus in portu desere nauta ratem; RONSARD en a usé au Ier livre des Amours (sonnet LV, BI, I, p. 33; Laumonier- Lemerre, I, p. 27) :

Verrai-je point tant de vents s’accorder,

Et calmement mon navire aborder,

Comme il souloit, au havre de ta grace?

Heureux ce soir ou ie tastay la cuisse,

Et l’embonpoinct de toy douce Maistresse,

Pour la faueur et friande caresse

Qui se rendit à mon vouloir propice, d Penseriez vous qu’on deust appeler vice

Tous ces moyens que l’amour nous addresse,

Quand de chercher le loyer il nous presse

Qu'a merité vn fidele seruice?

Vous souuient-il par vne douce feinte

Qui me disiez auoir esté contrainte

Laisser couler vn peu ma main ardente, Monstrant à l’heure vn espoir que r’auois

De retaster encore quelque-fois

Si douce peau, dont ma main se contente?

Page 1