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CHAPITRE PREMIER La Jeunesse

I: Naissance de Charles d’Espinay; sa famille. — II. La terre et le milieu. III. Ses parents. — IV. Education artistique et littéraire. — V. Ses premières œuvres : les épitaphes de Champeaux.

Charles d'Espinay naquit, très probablement en 1531, au château d'Espinay en Champeaux, près Vitré. Les chanoines de la collégiale de la Madeleine portèrent à son baptême douze flambeaux symboliques. Il était le troisième fils de Guy II d'Espinay et de Louise de Goulaine ), et par eux le rejeton d'une race artiste, fine et batalleuse dent 1l nous faut évoquer les silhouettes les plus originales.

La maison d'Espinay était, au milieu du XVI° siècle, l'une des plus puissantes de Haute-Bretagne. Elle avait donné à la province et à l'Eglise de nombreux grands Maîtres et chambellans des ducs de Bretagne, de nombreux abbés et abbesses, cinq évêques et un cardinal.

(1) Les érudits bretons, se fiant à du Paz, en ont tous fait le deuxième fils de Guy III. Ils sont en contradiction avec les documents suivants qui datent de 1534 et qui, étant contemporains des événements, me semblent mériter! plus de créance que ceux de du Paz qui écrivait en 1618 :

Compte de Robert Guiot receveur du chapitre de Champeaux pour les années 4527 à 1534 :

a) Demande ce recepveur descharge de la somme de 7 livres monnoye forte, quelle somme a cedict recepveur poyee et remboursee du commandement desdicts doyan et chanoines à deffunct moistre André Segretain, lequel avoit employé ladicte somme savoir cent soulz dicte monnoye en un coueign de beure presenté et donné par le dit doyan et chanoines à Mademoiselle d'Espinay, et 40 soulz en flambereaulx portez par les dessusd. au baptesme de Monsieur de Segré, qu'est lad. somme de 7 livres et ainsi que appiert par la quictance de ce signee dud. Segretain.

b) Demande descharge de 1a somme de 40 soulz monnoye forte que a poyee du commandement desd. doan et chanoines à Amaury Brouessin ciergier pour le poyement de doze flamberauix portez par lesd. chanoines au baptistaire de Mons. de la Marche segond filz dud. syre d’Espinay.

€) Item demande descharge de trente et deux solz huict deniers monn. que à

[as]

S'il n'est pas sûr qu'il faille voir des ancêtres de Ch. d'Espinay dans les compagnons d'Alain Fergent à la conquête d'Angleterre ®, ni même dans Alain qui fit deux fois le voyage de terre sainte dans la première moitié du XITT° siècle, à partir du XIV siècle, la série généalogique est facile à établir ®. Mais c’est au cours du XV° siècle que la maison, par les services

pareillement poiez du commandement desd. doan et chanoines à Jean Mouaisgon siergier pour le poyement dautres doze flambereaulx portez au quart enfant dud. syre (Archives d’Ille-et-Vilaine, C. 456, non folioté).

Le personnage visé par le premier de ces textes est Jean, sieur de Segré, qui devint marquis d’Espinay en 1575. — Le second est Louis, sieur de la Marche, plus tard marquis de Vaucouleur. Sur ce personnage, mort à Plumaugat en 1600, voir DE CARNÉ. Les chevaliers bretons de Saint-Michel, p. 126-127. Le troisième document. est susceptible de deux interprétations. Le quatrième enfant peut désigner soit le troisième fils, à condition qu'il y ait eu une fille après Louis, et en ce cas il désignerait notre poète, soit une fille à condition qu'il y ait eu un troisième fils après Louis. Tout considéré, c'est cette dernière interprétation qui nous paraît préférable.

Guy III et Louise de Goulaine se sont mariés le 17 septembre 1528 (KERVILER, Bibl. Bretonne, XIII, p. 390). Leur fils aîné, Jean, doit être né en 1529. En effet, V. Carloix qui raconte au long les fêtes de son mariage avec Marguerite de Scepeaux lui donne lors de ses fiançailles (1548) 17 à 18 ans (CARLOIX, Mém., II, VI). Du Paz lui donne à sa mort, le 2 août 1591, 63 ans. En prenant une date intermédiaire, on arrive à la date probable de 1529. Louis, le second fils, dut naître en 1530. Pour le: troisième, Charles, notre poète, le procès-verbal de la séance du consistoire où on le proposa pour l'évêché de Dol, le 15 février 1559 (n. st.), dit qu'il a 98 ans. Il serait donc né en 1531. Le quatrième enfant désigné dans le 3e compte de Guyot doit être Philippe, qui devint abbesse de Saint-Georges de Rennes. Voici en effet son acte de décès : « Le XXe de Juing (1582) est décédée ma dame Phelippe despinay abbesse de ceans environ sept heures du soir au mercredy vigille du petit sacre. elle estoit aagée environ de cinquante ans et a. esté abbesse dix ans. est enterrée en la tombe de Madame Françoise d'ESpinay » (Arch. d'Ille-et-Vil. 2 H1 69, Nécrologe de Saint-Georges, F9 2 vo). A s’en tenir rigoureusement à ce texte, Philippe serait donc née en 1532. Une autre fille, Claude, dont nous reparlerons longuement, dut naître, d’après son épitaphe, en 1534. Il reste un fils, Antoine, sieur de Broons (1533 ?), et deux filles : Renée qui épousa Philippe de Roncherolle baron de Hugueville, et Anne, femme de Guy du Parc baron d’Ingrandes, puis du sieur de Bordeaux baron de Colonges, dont nous ignorons Ja date de naissance.

(1) Hue li sire de Montfort Cil d'Espinei et cil de Port.

Cil de Corcie et cil de Jort I ont le ior maint home mort, (WACE, Roman de Rou, édit. Von Hugo Andresen, II, vers 8503-8506.)

(2) On la trouvera dans P. pu PAZ, Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne, p. 263 à 317. C’est la source la plus précieuse pour l'étude de cette famille, car cet article à été fourni à du Paz par l’aumônier de la maison d’Espinay au début du XVIIe siècle, le chanoine Beaujouan. Il a donc été fait sur les titres aujourd’hui disparus de la maison. Y ajouter deux généalogies manuscrites du recueil des frères Sainte-Marthe (Bibl. Nat., fonds f. 920.224,

et l'adresse de certains de ses membres, vit croître sa fortune. Le principal artisan de cette prospérité à celle époque ful Robert d'Espinay.

C'était un rude batailleur el un habile diplomate. Dans la guerre qui mellait aux prises le duc de Bretagne Jean V et la puissante maison de Penthièvre, il avait pris parti pour le due 0. En récompense, celui-ci lui donna cent livres de rente et de nombreuses terres confisquées sur ses ennemis, le nomma en 1421 chambellan et l'associa à sa politique. fl l'envoya en ambassade en 1419, vers le roi de France ®; en 1430 à Chantocé vers la reine de Sicile vexée que Jean V eût donné sa fille au comte de Laval. En même temps Robert d'Espinay est soldat. Il défend la Bretagne contre les Français en 1402 % el contre les Anglais en°1425%. Son petit-fils Robert Il hérita de sen habileté et de son courage. Après avoir fait une expédiion en Italie et une autre contre les Anglais en Normandie 5), 1l accompagna le duc François 1° lorsqu'il alla rendre hcmmage à Charles VIT à Chinon en 1445 et devint en 1450 son exécuteur testamentaire ©. À la fin du siècle, Guy 1°”, mort eu 1501, grand chambellan de Bretagne sous le duc François IT et la duchesse Anne, sa fille, fut aussi employé à plusieurs missions diplomatiques importantes; son habileté lui valut le surnom de Grand Guyon.

La famille dans ce même XV° siècle devint aussi célèbre dans l'Eglise que dans l'Etat. Le plus connu des évêques qui en sont sortis est Jacques d'Espinay (+ 1482). Successivement évêque de Saint-Malo (1449), de Rennes (1450), 11 fut une victime amusante de sa morgue aristocratique et de l'ambi- Fo 133-136, et 20.232, Fo 40-54). Elles ont été reproduites en partie par M. Prosper D’ESPINAY dans son ouvrage : Mariage de Jean d'Espinay et son combat singulier avec Millort Dudlay, appendice, :

(1) Cf. POCQUET, Hist. de Bretagne, IV, ch. IX, p. 196 et sq., et LOBINEAU, I, p. 542.

(2) LOBINEAU, I, 543, 592; II, pièces justificatives, col. 918; dom MORICE, I, 471; LOBINEAU, I, 538.

(3) LOBINEAU, II, pièces justificatives, 827-828; Dom MORICE, I, 433.

(4) LOBINEAU, I, p. 565; il est chargé de la défense de Vitré.

(5) D’ARGENTRÉ, Hist. de Bretagne, p. n17 à 934.

(6) LOBINEAU, II, preuves, col. 1081-1082, 1115-1119; D'ARGENTRÉ, Hist. de Bret.

lion de ses ennemis. Le jour où 1l fil son entrée à Rennes au printemps de 1454, il devait donner son cheval el la vaisselle qui servait en sa cuisine ce dit jour « aux officiers de M°° Anne, comtesse de Laval, qui le portait en sa chaise ». Mais le prélal en voulait à M% Anne de ce que l'on poursuivait son oncle Jean comme faux saulnier. Il refusa la vaisselle et le cheval, injuria les officiers, les frappa « avec les espées nues et austres bastons oflensifs », les excommunia. Ses partisans mirent en prison et battirent jusqu'au sang un serviteur de ladite dame, nommé Palluel, et en luërent un autre. La comtesse de Laval en appela au pape Pie IT qui l'exempta de la juridiction du terrible prélat ®. Son caractère hargneux lui faisant beaucoup d’ennemis, le trésorier du duc, Landais, en profila pour s'attaquer à lui. À son instigation le duc Pierre I l'accusa dès 1450 d'avoir poussé son père François I à tuer son frère, Gilles de Bretagne ®. Le pape prit la défense de l'évêque et écrivit au duc le 1° janvier 1451 pour le disculper mais Pierre IT restait hostile. Jacques d'Espinay fit le voyage de Rome, s’en revint avec un bref justificatif, reconquit les bonnes grâces du dus et remonta sur le siège de Rennes (1454). C'est alors qu'éclata le scandale que l'on vient de lire. D'autres vexations nécessitèrent l'intervention du pape et deux enquêtes ecclésiastiques ©. Jacques d'Espinay fut assez habile pour se disculper. Il rentra même dans les bonnes grâces du duc qui l'envoya en ambassade vers Louis XI avec son frère Eustache (1468) ©, Mais l’ambitieux Landais convoitait le siège

(1) Voir le récit de cette affaire dans DU PAZ, Hist. généalog., p. 280; LEVOT, Biographie bretonne, art. Jacques d’'Espinay: TAILLANDIER, Hist. de Bretagne, IX, XLVIII; FRAIN, Cent ans de vie viltréenne, p. 152 à 154. La bulle du pape en faveur de Anne de Laval est dans LOBINEAU, PTeuves, IT, p. 1222-1993, et dans Dom MORICE, II, col. 1739. Elle est de 1459.

(2) D'ARGENTRÉ, Histoire de Bretagne, p. 908-909; A. BOURDEAUT, Gilles de Bretagne, dans Mémoires de la Société d’List. et d'Arch. de, Bretagne, I (1920), p. 143, note.

(3) Gallia Christ, XIV, Instrumenta, p. 168-169.

(4) Voir par exemple son procès contre le duc à propos des privilèges de ce dernier dans Dom MORICE, III, Preuves, col. 558 et 563.

(5) Gallia Christ., XIV, Instrumenta, p. 169-170

(6) LOBINEAU, IT, p. 1314-1315; Dom MORICE, III, p. 194-195, donnent les instructions du duc aux ambassadeurs.

de Rennes pour son neveu. Il fit si bien qu'après une troisième enquête, le hautain prélai fut suspendu de ses fonctions (1481). On pilla son temporel (®, on saisit même chez son frère Jean près’de 50.000 écus et 2.000 écus de meubles. Jacques en mourut de chagrin à Champeaux l’année suivante ®).

Son neveu André semble au contraire avoir été aussi fin diplomate que l'oncle était cassant. Successivement archevèque d'Arles, de Bordeaux, de Lyon, primat des Gaules, cardinal en 1489, il fut l'agent de Charles VIIT dans ses relalions avec la Bretagne ®. En 1487, les seigneurs bretons, réunis à Châteaubriant chez Françoise de Dinan, conspiraient contre le duc. Ils craignaïent que François IT ne vengeät sur eux « l’outraige que ses barons luy avoient fait d'avoir fait

-pendre son tresorier ». La régente Anne de Beaujeu leur envoya André d'Espinay apportant des proposilions insinuanes. Elle fournirait aux barons en révolte « des gens d'arme en tel nombre qu'ilz voudroient ». Mais un pareil service était bien dangereux pour la Bretagne que les rois de France convoi- (aient. André d'Espinay sut calmer les scrupules des barons bretons et leur faire accepter l'offre de la régente qui le récompensa en sollicitant pour lui le chapeau de cardinal (. Tout dévoué à la politique de la cour de France, il négocia le mariage d'Anne de Bretagne avec Charles VIII. Il mourut au palais des Tournelles en 1500 et fut inhumé aux Célestins 6.

Deux de ses frères furent aussi évêques par la grâce du roi de France et malgré Anne de Bretagne : Robert, évêque de Lavaur, puis de Nantes (1491); Jean, qui lui succéda à Nantes

(1) Mandement de Francois, duc de Bretagne, pour saisir les biens de J. d’Espinay qui sont cachés chez des particuliers (1482), Dom MORICE, III, p. 194.

(2) Ces faits sont retenus contre Landais Lors de son procès (LOBINEAU, Il, 746). Après la mort tragique de Landais, on réhabilita Jacques d'Espinay et on accorda à son neveu Guy Ier d'Espinay une indemnité de 20.000 écus.

(3) Voir la Correspondance de Chartes VIII, par Louis DE LA TRÉMOUILLE (Paris, 1875), lettres nos 84, 87, 92, 96, 97, 101, 105, 106, 112, 191, 193, 201, 211; 216.

(4) Alain BOUCHARD, Grandes chroniques de Bretaigne, Fo 934. POCQUET, Histoire de Bretagne, IV, p. 530 à 532. Noter cependant que, selon Dom LOBINEAU, I, p. 800, André d'Espinay aurait été fait cardinal par le pape pour que ce dernier püt obtenir qu'on lui livrât le sultan Zizim, réfugié en France.

(5) Bibl. Nat. Fr., 20.224, F0 135. M. Prosper d'Espinay a préparé sur le cardinal

d'Espinay un travail encore manuscrit qui est entre les mains de sa fille, Mlle Marie d'Espinay.

(1493), après avoir occupé le siège de Mirepoix ©. Tous les deux avaient pour compétiteur Guillaume Guéguen, secrétaire de la reine Anne; mais le roi qui voyait dans les d'Espinay de chauds partisans de sa politique les imposa à l'église de Nantes malgré la duchesse et le chapitre ®. Dans son contrat de mariage avec Louis XIT, Anne üe Bretagne stipula que le roi interviendrait à Rome en faveur de son protégé ®. En 1500, Jean d'Espinay fut transféré à Saint-Pol-de-Léon et Guillaume Guéguen fut évêque de Nantes.

Ainsi loute leur histoire montre les d'Espinay dévoués à la couronne de France. Peut-être cependant leurs alliances les ÿ portaient-elles davantage à la fin du XV° siècle. Certes ils eurent des alliances illustres en Bretagne, Anjou et Normandie : les d'Estouteville, les d'Alençon, les de la Trémoille, les Villeblanche, les Laval, les Rohan, les Chateaubriant W. Mais au début du XV° siècle Richard d'Espinay avait mis dans ses armes à Côté du lion de sa maison la guivre des Visconti. I} avait épousé en secondes noces Béatrix de Montauban, fille de Guillaume de Rohan et de Bonne Visconti. La sœur aînée de Bonne Visconti ayant épousé Louis d'Orléans, fils de Charles V, chef des maisons d'Orléans et d'Angoulême, les d'Espinay se trouvèrent à l'avénement de François I* cousins du roi de France 5 et, à la fin du XVF siècle, Jean d'Espinay rappelait à ses confidents qu'il avait « l'honneur d'estre au cinquiesme degré parant mesmes du roy Charles neufviesme

(1) Sur ces deux évêques, voir Gallia Christ., XIV, p. 82-83: TAILLANDIER, 09. cil., D'XETT.

(@ Voir dans Dom MORICE, II, col. 677 à 680, le mandement d'Anne de Bretagne (1490) pour empêcher R. d'Espinay de prendre possession du siège de Nantes. L'évêque y est qualifié de « serviteur du roy de France et son procureur en cour de Rome » et on voit dans cette nomination une manœuvre du roi «qui tend conquérir nostre dit pays et nous en priver et frustrer si faire se pouvoit ».

(3) Dom MORICE, III, p. 185 à 818; LOBINEAU, II, 1563. L'Eglise de Nantes n'eut pas à souffrir de leur court passage. Ils firent des Statuts, dont l’Arsenal possède deux manuscrits (Ms. 796) de 1492 et 1494 Cf. A. BOURDEAUT, La Renaissance en Bretagne, p. 12, note 1.

(4) On trouvera mention de ces alliances dans les généalogies indiquées en tête de l’article. Jean LEGEAY les expose tout au long dans son manuscrit, Fo 36 sq., 60-81.

(5) LEGEAY, Abrégé des Antiquitez, Fos 34-95. GAILLARD, Hist. de François Ier, I 89 et suiv.

à presént regnant et au roy de Navarre d'aujourd'huy & ». On,comprendra mieux la politique de la maison d'Espinay si l'on se souvient de celte parenté; et peut-être ne sera-t-il pas inutile, pour apprécier équilablement l'astuce tout italienne du cardinal André, l'élévation de ses trois frères à l'épiscopal et de sa sœur Françoise à la lête de la puissante abbaye de Saint-Georges de Rennes ®, de rappeler qu'ils étaient tous les enfants de Bonne Visconti. Un mélange d’entètement breton et de ruse gibeline, de goûts artistiques, d’habitudes de Mécènes et de besoin d'action, tel était le tempérament que les d'Espinay du début du XVI siècle avaient reçu de leurs ancêtres et léguaient à leurs descendants ®).

La terre où avait grandi cette famille est intermédiaire entre la Bretagne et l'Anjou. Elle a de la Bretagne l'aspect tourmenté et le roc à fleur de terre. Sur les grès d'Izé au nord de Champeaux fleurissent des landes éternelles; mais au sudouest, vers Vitré, des schistes ardoisiers annonçent les marches de Bretagne. À quelques lieues vers l’ouest c'est le Maine, à quelques lieues vers le sud, le mol Anjou. Au XVT siècle, l'Anjou a été pour la Haute-Bretagne un stimulant continuel vers la culture des beaux-arts, et, si l'histoire en était mieux connue, il n’est pas douteux qu'on trouverait souvent dans les monuments d'art de la Haute-Bretagne la main des arüstes angevins . Souvent aussi les familles des deux provinces se

(1) LEGRAY, ibid., Fo 84. Sur la fortune de Bonne Visconti et son influence en Bretagne, voir A. BOURDEAUT, La Renaissance en Bretagne, p. 6.

(2) Cartulatre de l’abbaye de Saint-Georges, par P. DE LA BIGNE DE VILLENEUVE,

p. 412. Sa nièce Roberte Busson lui succéda (+ 1521), puis une autre nièce, Perrette d'Espinay (+ 1522).

(3) Voici, à titre de curiosité, le tempérament des d’Espinay d’après Jean LEGEAY : « J'en ay congneu cinq filz enfans de missire Henry d'Espinay et de Madame Katherine de Toute Ville, chascun pour des plus affables et gratieux car ils estoint tous de complexion sanguine qui est la meilleure, aussi estoit feu Monseigneur d’Espinay (Guy III) et messieurs ses filz car ceste complexion donne à l’homme estre begnin, debonnaire, affable, liberal, joyeux, ingenieux, audatieux et venerien de couleur rouge » (Abrégé des Antiquitez..., copie, Fos 97-98).

(4) Sur la sculpture en Maine-et-Loire, voir VITRY, Michel. Colombe, p. 420-422.

pénétraient. Nous avons noté que les d'Espinay étaient alliés aux Châteaubriant; la mère de notre poète était née sur la Loire au château de Goulaine: deux de ses frères épousèrent deux filles du maréchal de Vieilleville, de Duretal en Anjou; se sœur Anne se maria à Ingrandes. Ainsi s'explique que les lunilles et les édifices du pays de Vitré aient mêlé au granit breton le tuffeau d'Anjou et tempéré la rudesse armoricaine d'un sourire de la « douceur angevine ».

La famille d'Espinay n'était pas originaire de Champeaux.

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Ses ancêtres habitaient en Acigné, à 10 kilomètres au nordest de Rennes. Au XIV: siècle, Simon d'Espinay émigra à Champeaux. Le château où il s'installa s'appelait La Rivière: c'est plus tard seulement que la famille lui donna son nom.

Au milieu du XVI: siècle, les terres des d'Espinay se groupent autour de trois centres principaux : Acigné, berceau de la famille, Louvigné-de-Bais, Champeaux. À Acigné, ils possédaient « la terre et seigneurie d'Espinay avec ses appartenances, appendances et dependances: les manoir, maisons, courtz, doulves, chappelle, : vignes (), vergiers et jardrins

(1) Sur la culture de la vigne au pays de Rennes au XVIe siècle, voir LA BoR-

DERIE, Bulletin archéol. de l’ASSoc. bretonne, Saint-Brieuc, 1892, D. 65 à 110, et DUINE, Hist. civile «et polit. de DOI, p. 93, notes.

d'Escures ( »; plusieurs métairies en Acigné et Thorigné, un moulin en Thorigné, « contenant le Lout desd. choses ensemble 900 journaux de terre ou environ ® ».

Sauwdecourt élail un manoir de Louvigné-de-Bais à une quinzaine de kilomètres au sud de Champeaux. La propriété contenait, outre un château @), un certain nombre de métairies ou moulins, en Louvigné, Bais, Piré, Chaumeré, Domagné. 1 faut y joindre dans la même région le château de Broons dont Guy TITI d'Espinay avait hérité vers 1550 de Claude de Villeblanche |

À Champeaux, ils habitaient « le lieu, manoir et maison forte et pourprins dudit lieu de la Ripviere d'Espinay, auquel

‘y à une grosse tour assise en eaue, pluseurs aultres tours et grans bastimens, chapelle, pompe, fuye et coulombier, courtz, courtlz, jardrins, vergiers, murs, murailles, pontz, portes, douîfves, viviers et claustures, chesnays, boays de haulte futaille, garaines, haves et plesses, avecques l’estang et chaucée de Samone, praeries, pastures, terres arables et non arables, et chacune d'ycelles choses s’entrejoignant, contenans par fons quatre vingtz journaulx de terre ou environ 6) ». Mais cette longue énumération ne nous donne qu'une petite partie, la seule qui nous intéresse, il est vrai, des terres de Champeaux qui leur appartenaient. Toutes les fermes qui se trouvaient à l'est du ruisseau qui descend de l'étang de Palet, relevant du

(4) Le château d'Espinay était en ruines au XVIe siècle; le principal château était Escures. 11 n’en reste rien actuellement que les douves et une chapelle en partie écroulée. Un village porte encore le nom d’Espinay.

(2) Aveu de 1541 au Dauphin (Arch. Loire-Inf. Ch. des Comptes, Aveux, Rennes, 1299, Fo 1). confronté avec celui de 1554 (Arch. Ille-et-Vil., fonds Rosnivinen de Piré, Fo 1).

(3) Les Arch. d'Ille-et-Vilaine possèdent aussi deux aveux de 1523 et 1524 pour Saudecourt (fonds Espinay, non coté). Le château est actuellement détruit. Je n'ai trouvé des constructions primitives qu’un mur avec un enfoncement que les gens du pays disent être l'entrée d’un souterrain qui menait à la sacristie de Louvigné ! La margelle du puits, qui a été faite avec des pierres de démolition, conserve une relique plus authentique : on y à encastré une pierre qui porte fort visibles encore les armes de Guy III et de Louise de Goulaine.

(4) CARLOIX, Mémoires, I, XXXIII, édit. Ruchon, p. 440, — Vite URVOY DE PORT- ZAMPARE, Origines de ta maison de Trogoff (Revue histor. de l'Ouest, 1896, p. 200 et suiv.). 4 :

(5) Aveu de 1541, F0 14: aveu de 1554, F0 95. Le château actuel a été bâti dans le style Renaissance par Jean d'Espinay vers 1570, De l’ancien manoir il ne reste

baron de Vitré, ne sont pas comprises dans l’aveu au Dauphin. I faut joindre au domaine que nous venons de décrire l'ancien manoir de Champeaux, celui du Val en Saint-Didier, huit métairies nobles en Champeaux, une en Saint-Jean-sur- Vilaine, l'étang et le moulin de Palet en Champeaux, le moulin de la Motte au Vayer en Saint-Jean, des fermes en Izé, Pocé, Etrelles, le Pertre, Cornillé, Torcé, Saint-Aubin-des-Landes (.

À ces terres il faudrait, pour donner une idée de la splendeur d'Espinay, joindre les droits honorifiques : des bailliages dans toutes les paroisses que nous venons de nommer, et aux environs de Rennes: droit d'usage de bois, de pacage, de chasse et de pêche sur les forêts et rivières du pays de Rennes et de Vitré: droits sur les marchés et le sel de Rennes, de quinlaine el de bouteillage dans les paroisses dépendantes de Saudecourt; droit de haute Justice à Champeaux, Saint- Jean-sur-Vilaine, Thorigné, Saudecourt, avec fourches palibulaires à quatre piliers, ceps, colliers et prisons; chapelle seigneuriale à Louvigné-de-Bais ®: droit de présentation enfin avec banc ‘seigneurial, armoiries et enfeu à Saint-Jean-sur- Vilaine et à Thorigné, stalle en face de celle de l’évêque à la cathédrale de Rennes %), ef surtout droit de patronage sur li collégiale de Champeaux (.

Cette collégiale était la gloire de la maison d'Espinay. Elle qu'une tourelle et un escalier de pierre. Le parc à été transformé. Il était alors fort beau, si nous en croyons du Paz, bien planté et orné de deux fontaines. Au sud-est était un bois d’'yeuses, dont quelques-unes survivent encore, souvenir, diton, des campagnes des d’Espinay en Italie.

(1) Arch. d’Ille-et-Vil., fonds Espinay, non coté; Arch. de Vitré, Aveux, liasse de Champeaux.

(2) En 1548, le 14 février, Gilles de Gaud, évêque de Roanne, bénit deux autels à Louvigné, le maître-autel et celui de la chapelle de Saudecourt, GUILLOTIN DE CORSON, Pouüllé, V, 110.

(3) Obtenu en 1520 par Guy II (Pouüllé. I, 273).

(4) La maison d’'Espinay grandit encore au cours de la seconde moitié du XVIe siècle (Arch. d’Ille-et-Vil., fonds Espinay; aveux de 1579, 1581). En 1575, Jean Legeay dit que Jean d’'Espinay à à lui seul 50.000 livres de rentes (ms. cité, copie, F0 31). Guillotin de Corson, qui a étudié sa situation au début du XVIIe siècle, établit qu’elle possédait alors plusieurs châteaux, 20 à 30 manoirs ou métairies nobles, des fiefs qui s’étendaient sur 43 paroisses: l’ensemble de ces terres couvrait le territoire compris entre Rennes et Vitré, Saint-Aubin-du-Cormier et Château-

giron (Grandes seigneuries de Haute-Bretagne, II, p. 165-174). La terre fut érigée en mMmarquisat en 1575.

LA JEUNESSE (1531-1554) In

avait été fondée au milieu du XV° siècle par Robert [ et Robert IT d'Espinay ®. Ces seigneurs avaient d'abord relevé el agrandi une chapelle qui servait de lieu de sépulture à la famille (1436-1441) et dédiée à sainte Madeleine, puis ils avaient construit autour de l'église une série de maisons formant cloître, et le 15 février 1441 le pape Eugène IV érigeait une collégiale à Champeaux ®. Elle était desservie par six chanoines qui, à partir de 1448, furent en même temps recteurs de six églises paroiïssiales dont les revenus s’ajoutèrent ainsi à ceux de la collégiale. Dix chapelains leur furent adjoints peu: à peu. Le réglement des chanoines était quelque peu sévère : résidence rigoureuse, fermeture des portes du cloître à la tombée de la nuit, obligation d'assistance aux offices sauf congé régulier. Carloix qui visita Champeaux en 1548 en resta ébahi : « Car il n'y a sainte chapelle en France, hormis celles que nos rois ont fondées, qui luy soit comparable, veu que les papes, archevesques ni evesques, mesmes le diocesain, n’y ont que veoir; mais le sieur d'Espinay en pourvoit luy tout seul: et sont les prébandes de mil à douze cents livrés de rente chacune... Au demourant, ladicte eglise fort bien servie, avec un maistre de chappelle..., avec nombre de chantres et huit enfans de chœur, une très-bonne musique; et y a doyen. chantre et aultres dignités tout ainsi qu’en une eglise cathedralle, et en ay veu plusieurs où les ornemens de drap d'or, d'argent et de soye, n'y sonf pas si riches ny si communs que là dedans ® ».

C’est là que reposaient les ancêtres de Charles d'Espinay : Robert [*, fondateur de la collégiale (4 1439) W, Jacques, le terrible évêque de Rennes, (+ 1489), Guy [*, qui fit construire

(1) Pour les détails de la fondation, l’histoire et l’organisation de cette collégiale, voir GUILLOTIN DE CORSON,-.Pouillé histor. de l’Archevêché de Rennes, III, p. 39-61. — Selon LEGEAY (ms. cilé, copie, F0 54), c'est au, retour d’une expédition contre les Gibelins en faveur du pape que Robert fonda la collégiale.

(2) Les Arch. d'Ille-et-Vil. (G. 431) contiennent plusieurs parchemins relatifs à cette fondation.

(3) V. CARLOIx, Mémoires sur Vieilleville, III, V, édit. Buchon, p. 487-488, Voir aussi DU PAZ, Hist. généalog., p. 265.

(4) Voir son épitaphe dans DU PAZ.

la chapelle Saint-Julien et y fut inhumé (1518)0, Guy Il (+ 1522) el sa femme Françoise de Villeblanche qui y avaient fondé la chapellenie du diacre et construit en dehors de l'église les chapelles de saint Job et de saint Abraham ®.

JII

Tel est le milieu où naquit et grandit Charles d'Espinay, son père était Guy LU d'Espinay. D'après sa statue tombale, qui paraît fort ‘ressemblante et même faile sur un masque funéraire, il était de taille moyenne mais de membres assez lrapus. Le visage a les traits fins et un peu chéüfs: le front est bas, les joues quelque peu creusées. Il avait été délicat en sa jeunesse %, nous dit Jean Legeay, et il mourut en 1551, âgé d’une quarantaine d'années tout au plus.

Orphelin de bonne heure, il avait été élevé au château de Vitré dans la noble maison du comte Guy XVI de Laval qui l’aimait « non pas comme son proche parent qu'il estoit, mais en avoit soing et cure ainsi que de son enfant 5 ». Les deux familles étaient très amies. M**° d'Espinay était marraine du deuxième fils de Guy XVI de Laval, et la tante de Guy HI d'Espinay, Anne, avait même été, vers 1500, la maîtresse du comte qui en avait eu un fils @. En 1535, Jean d'Espinay du Boisdulier, tuteur de Guy LIT assistait au contrat de mariage de Guy XVII de Laval, fils de Guy XVI, avec Claude

(1) Maintenant chapelle Sainte-Barbe. Tous ces détails et ceux qui suivent sont pris à DU PAZ. Ces tombheaux ont tous disparu.

(2) Voir le testament de Guy II dans DU PAZ. La charte de fondation de la chapellenie du diacre est aux Archives d’Ille-et-Vilaine (G. 448).

(3) Abrégé des Antiquitez, Fo 10 (copie). Le chroniqueur explique longuement que la santé de Guy II s'était affermie à la cour du comte de Laval. Il mangeait à la table du comte. Suit le détail des services et des convives.

(4) Sur la maison de Laval, voir le magnifique ouvrage de M. DE BROUSSILLON, La Maison de Laval,:1020 à 1065. 5 vol. in-S&, Paris, 1902: Sur la cour de Guy XVI en particulier, j’ai eu la bonne fortune d'obtenir de M. Bougenot, de Vitré, communication d'une copie du précieux manuscrit de J. Legeay que n’a pas connu M. de Broussillon. On trouvera dans l'ouvrage de ce dernier (IV, 12) la reproduction d'un portrait de Guy XVI peint sur un vitrail de Montmorency et le portrait de ses trois femmes.

(5) LEGEAY, manuscrit cité, F0 3. copie F9 6.

(6) LEGEAY, manuscrit cité, Fo 19 (copie). BROUSSILLON, IV, 21, 150 à 152.

de Foix ®, C'était une « petite cour » que le château de Vitré, selon le mot de Jean Legeay. Et le vieux chroniqueur, qui Y avait passé sa jeunesse lui aussi ®. rappelle, au début de son rétit, toutes les splendeurs, — alors éteintes, —— de la maison de Laval : le château toujours plein d'invités, même étrangers; une table de trois cents couverts mise tous les jours: des officiers pour la chasse et une fauconnerie princière qui coûtait 7 à 8.000 francs par an; une vénerie pour la chasse au cerf et au sanglier, une armurerie à Vitré: des gentilshommes pages et des demoiselles de grandes familles qui faisaient autour du comie et de sa femme, Anne de Montmorency, l'apprentissage de la vie courtoise, Pour eux il y avait au château des écuyers, dont deux étaient italiens et lettrés. Car le comte aimait les lettres : son grand-père Guy XIV n'avait-il pas eu à son service Jean Meschinot lui-même quelque cinquante ans auparavant (9? Aussi « il achaptait ung gentilhomme ou autre homme de bon esprit ce qu'ilz voulloient (® » : théologiens, gens de robe, gens de lettres, un médecin italien, apothicaire, peintres, organistes et musiciens, jusqu'à des brodeurs. Ces derniers, nous le savons d’autre part, étaient aussi Italiens 6).

C'est dans ce milieu courtois, luxueux, artiste et savant qu'avait grandi Guy III d'Espinay. Son camarade d’enfance à la cour de Vitré, Jean Legeay le proclame « l’ung des plus beaulx gentilz hommes de son temps, le plus courtoys, debon-

(1) Mémoire de Maucourt de Bourjolly, I, 388; GOUDÉ, Histoire de Châteaubriant, P. 85.

(2) « Aïiant receu en ma jeunesse, l'honneur et faveur d’estre nourry paige de l'excellent magnanime et tres magnifique seigneur le comte de Laval. » ivid., copie, 1 (début). — « Environ d’ung an et demy apres que monseigneur d’Espinay vint -en ladite maison de Laval, j y feus amené par commandement de mondict seigneur le conte... », ibid., copie, Fo 6.

(3) H. Guy, Hist. de la poésie de la Renaissance, I, no 21, pr, 19.

(4) LEGEAY, copie, F0 4. « Je luy vey ung gentilhomme appellé monsieur de Vauberger, bon chevalier et fort entendu aux lettres en tel estime de scavoir que madame la Regente mere du Roy Franczois l’importuna de le luy bailler, le Roy estant prisonnier », ibid. :

(5) LEGEAY, manuscrit cité, copie, p. 1-6; 10-15. Les brodeurs sont mentionnés, P. 12. M. RAMÉ a établi qu’il y avait des ouvriers en drap d’or et de soie d’origine italienne établis à Vitré dès 1475 (Bulletin du Comité des Travaux hist. et sctent.. section Histoire, 1882, D. 449-454).

naire et affable #) », adroit de plus aux Jeux et aux armes « car toutes les sepmaines il estoit instruit à jouer de toutes sortes d'armes par des escuyers italiens, à courrir la bague, à voltiger, saulter, aux plaisirs des oiseaulx de lence et à ceulx des oiseaulx de poing el liercelets d'autours ® ». Il eût pu être de la maison de François [* et lui fut présenté à son retour de Madrid, à Amboise, mais Guy XVI ne voulut pas qu'il fût courüsan avant son mariage ().

Il en fit non seulement un gentilhomme accompli, mais un «oracle d'Apollo », dit Jean Legeay. L'éloge manque un peu de clarté. Le chanoine Beaujouan, qui a connu sa femme et ses enfants, précise : « Ce fut l’un des mieux disans pour la langue françoise, et grand historien ( ». Evidemment, il savait l'italien, ayant été élevé parmi des Italiens. Cet amour des lettres était traditionnel dans la famille : « les seigneurs d'Espinay.. de toute anticquité.. ont, à l'exemple des anciens seigneurs rommains, accommodé les armes avecq les lettres 6) ».

Quand il eut grandi, Guy III se trouva très riche, étant fils unique, orphelin et héritier de plusieurs oncles et tantes célibataires ou d’Eglise.

Jean Legeay raconte que, en 1526, quand il fut nubile, le sieur de Boisdauphin qui « avait alors une belle fille à marier » demanda au comte de Laval quel bien avait Guy d'Espinay « C’est, lui répondit le comte, après les barons @ le plus riche

(4) LEGEAY, ibid., Fo 7, copie. Legeay, né en 1511 (il dit, p. 54 et 61, avoir 62 ans en 1573), était du même âge à peu près que Guy III d'Espinay. LÆ€ chanoine Beaujouan dit de même de ce dernier : « ce fut un brava et sage seigneur et l’un des plus beaux et adroicts gentilshommes de son temps. » DU PAZ, Hist. généal., p. 300.

(2) Ibid., F9 14 : « Deux de ses escuyers d’ecurie, ytaliens estoint touz jours eu quartier, ne s’en retournant point en leur pays et monstroint à de jeunes gentilz hommes riches et de grand maison à picquer les chevaulx, etc. », ibid., copie, F° 2.

(3) Ibid., F0 16 : « Monseigneur de Montmorency beau-frère dudict seigneur de Laval estoit alors grand maistre qui faisoit l’estat et favorisoit les Bretons qu'il luy recommandoit ».

(4) Du PAZ, Hist. généal., p. 300.

(5) LeGEAy, manuscrit cité, Fo 13 (copie). André et Jacques, dont on à lu l’histoire et Guy Il, le grand-père de notre poète, étaient aussi réputés pour leur science (A. BOURDEAUT, La Renaissance en Bretagne, p. 13).

(6) Sur les Barons de Bretagne, voir A. DE LA BORDERIE, Etude hist. sur les neuf barons de Bretagne, Rennes, 189%.

Eglise de Champeaux (I.-et-V.), Statues tombales de Guy III d’Espinay et de Louise de Goulaine, par Jean IT Juste (1553). — Vitrail : martyre de Saimte-Claude (1554), (Clichés de M. l'abbé H. Duval.)

gentilhomme de Brelaigne, car il a luy seul douze mil livres dé rentes, n'ayant à qui parlaiger ny douairière .@ ». I] épousa, le 17 septembre 1528, Louise de Goulaine, d’une des plus puissantes et des plus anciennes familles de Bretagne (2, Elle était la troisième fille de Christophe II de Goulaine et de sa première femme Renée Amenard. Sa statue tombale nous la montre d’une taille plutôt grande; le visage allongé et quelque peu anguleux respire la bonté. Un pli nerveux relève le coin gauche de la bouche donne à l’ensemble un air de naïveté simple et douce. Elle fut « dame tres sage et tres verltueuse et acquit beaucoup d'honneur à l'eslevement de huit enfans que lui laissa son mari ».

Avant d'être en âge de comprendre la beauté littéraire, Charles d'Espinay eut les yeux éblouis par la beauté artistique. Son père et sa mère, en eflet, semblent avoir pris à tâche de transformer l’humble église de la collégiale par un revêtement somptueux de chêne et de verre. Les stalles sont du

(1) LEGEAY, manuscrit cité, Fo 8, copie, Fos 19-20. « Encore, dit Guy XVI, je ne parle point de la succession de Broons où il aspire et sa tante, (Anne?) qui fut nourrie ceans avecq ma feue femme... ». Avant de quitter Guy III d'Espinay, signalons qu'en 1539 il travailla à la revision de la Coutume de Bretagne (Arch. d'Ille-et-Vil., C. 2857) êt qu’en 1543 il était membre de la} commission des Etats de BretagnewWSÉéE, Les Etats de Bretagne, Ann. de BTret., nov. 1894, p. 95).

(2) Sur les Goulaine, voir KERVILER, Biobibl., XVI, 367 à 416; GUILLOTIN DE CORSON, Seigheuries de Haute-Bretagne, III, 151 à 167; BEAUCHET-FILLEAU, Diction. des familles du Poitou, IV. Christophe de Goulaine eut de Renée Amenard deux autres filles : Renée, mariée en 1521 à Mathurin de Montalais, baron de Courcelles, et Marquise, qui épousa le 22 novembre 1522 Renaud de la Touche Limousinière, De sa seconde femme, Claude de Montejan, il eut sept enfants : René (+ 1550); François qui épousa Gabrielle de Rochechouart Mortemart et fut tué à Saint-Quentin (1557); Beaudouin, que nous retrouverons au cours-de cette étude; Claude, qui se maria le 1er février 1560 (n. st.) à Jeanne de Bouteville; Jacques ou Jean tué dans les rangs des protestants à Jarnac (1569); Jeanne, l’aînée du second lit, mariée à Maurice de Kermon (Kermen ?); Philippes, religieuse de Saint-Georges de Rennes, prieure de Plebihen. Je dois tous ces renseignements sur les Goulaine à M. l’abhé A. Bourdeaut qui possède une copie du ms. de Missirien et rectifie ainsi du Paz et Kerviler, On en trouvera le résumé dans A. DE LA BORDERIE, Le livre de Marg. de Bretagne, p. 5-7.

(3) Bibl. Nat., ms, 20224, Fo 135 vo. Legeay ne lui donne pas d’autre éloge non plus que d’avoir élevé sa belle famille (copie, Fos 9, 39 et 84).

premier tiers du XVI° siècle. M. Palustre les date de 1530 à 1535. Il y en a 54 disposées sur deux rangs de chaque côté du chœur. Au-dessus, le panneau supérieur de chaque dossier est orné de sculptures. La disposition en est identique, mais les détails varient à chaque stalle. Tous les dossiers se

terminent par un dais el alignement de ces dais, à trois mètres,

de hauteur, forme un vrai baldaquin de denteile. La décoration des accoudoirs et des miséricordes révèle une sûreté de main et une fantaisie surprenantes : acanthes, arabesques, médaillons aux fins profils, anges dans toutes les positions, anges et serpents, licornes, chimères, centaures et hippogrifles, carlaides grimaçantes, s'y mêlent avec une verve splendide. Le chœur était autrefois fermé par un magnifique jubé qui a disparu.

Dans le même temps le chapitre acquérait des cloches neuves : on établit l'autel; on fit « menuiser » dans le chœur. Dix ans plus tard les chanoines firent ciseler à Jehan Bodel «orfèvre de Rennes » un « baston de cueur », c'est-à-dire une masse en argent pour le bedeau, surmonté du lion d'Espinay; ils firent réparer les orgues, relier « les grelliez et psaultier @ »: bref l’église entière se transformait, mais surtout l'abside recevait cette merveille de lumière et de dessin qu'est encore aujourd'hui le grand vitrail de Champeaux.

« Toute la vieille Bretagne féodale et religieuse revit dans ses verrières ( ». Il semble que les Bretons, ne pouvant, à cause de la dureté de leurs pierres, rivaliser avec les autres provinces pour la finesse de la sculpture, s’appliquaient d'autant plus à faire fleurir dans le verre l'âme mystique de leur

(1) Je n’ai trouvé dans les comptes de 1a collégiale aucun renseignement qui autorise l'hypothèse de M. Palustre. En 1538, le chapitre paie 15 livres 5 s. à Guill. Chenevière « pour menuserie qu’il avoit faict en lad. eglise aud. Champeaulx ».

(2) Demande ce recepveur descharge de la somme de 55 livres 18 soulz 4 deniers tournoys, qu'est reduyctz a monnoye 46 livres 12 soulz et demy monnoye qu’il a payee du commandement desdits chanoines et en leurs acquet à Jehan Mallidort (var. Millort) fondeur de cloche pour avoir fondu et reffaict les cloches de Champeaulx et à Jehan Lambaré pour le sallaire et poyement de metal et estaign que avoit baïllé pour les dites cloches. (Compte de R. Guiot pour les années 1527 à 1534, Arch. Ille-et-Vil., G. 456).

(3) Ibid.

(4) À. MICHEL, His!. de l'art, IV, 2, p. 802.

race. Les vitraux: bretons se distinguent surtout en ce qu'ils ont les blasons héraldiques dans la partie haute de la fenêtre. Beaucoup représentent la Passion, surtout les grands vitraux de chevet. L'école rennaise est « la moins bretonne de toute la Bretagne et fut toujours ouverte aux influences du dehors. La Renaissance y arriva à son heure ( ». Or, on sait comment la Renaissance transforma le vitrail. La moyen âge l'avait conçu comme une tenture qui tamisait la lumière; le XV°* siècle, associant le dessin à l'architecture, avait fait des saints raides sur leurs pinacles les frères des saints de pierre debout sous les voussures des porches: le XV[° siècle, ne tenant plus aucun compte de l'architecture de la fenêtre, ne vit plus dans le vitrail qu'un tableau qui rivaliserait de finesse pour le dessin, d'harmonie pour la composition, avec les tableaux de Dürer, de Schongauer ou de Marc Antoine, mais qui y ajouterait tout ce que le chatoiement des verres ct les jeux de la lumière pouvaient produire de somptueuse féerie,

C'est sous cette forme surtout que la Renaissance envahit le pays de Rennes et de Vitré entre 1530 et 1540; Renaissance un peu tardive si on la compare à celle de la vallée de la Loire ®.

(1) PALUSTRE, La Renaissance en Bretagne, p. 65-67; À. MICHEL, p. 803. Voir aussi ANDRÉ, article dans Bull. et Mém. de la Société archéol. d’Ille-et-Vil., XII, p. 134 à 136, qui donne la liste des peintres sur verre connus dans cette école au XVIe siècle.

(2) La Renaissance artistique se fait dans le pays de Vitré en même temps que dans le reste du duché. M. l'abbé A. BOURDEAUT vient d'étudier les origines de ce mouvement (La Renaissance en Bretagne, Bulletin de la Société archéolog. de la Loire-Inférieure, 1921). À part des œuvres isolées où se mélangent ordinairement la tradition française et le goût italien et quelques rares œuvres purement italiennes comme le tombeau de Thomas James à Dol (1507), on ne trouve d'œuvres vraiment inspirées de l’art nouveau qu'aux environs de 1530. L'auteur a surtout étudié le château de Châteaubriant, remanié trois fois depuis la fin du XVe siècle et qui offre à lui seul le tableau des différentes transformations de l’art breton. La partie où s'affirme définitivement le style Renaissance a été commencée vers 1530 et achevée en 1538. On sait qu'il était la demeure de Jean de Laval et de sa femme, | la célèbre Françoise de Foix. La cour de Châteaubriant rivalisait pour le luxe et le goût avec. celle de Vitré. — Au pays de Ronsard, la Renaissance se fait au moins une quinzaine d’añnées auparavant. Le château de la Possonnière est restauré dans le goût nouveau vers 1515 (L.-A. HALLOPEAU, Les Souvenirs des Ronsara au Manoir de la Possonnière, La Flèche, 1905).

La famille d'Espinay en particulier semble à cette époque avoir éprouvé pour l'art nouveau ur véritable engouement. En 1531, Guy IT fit exécuter pour la deuxième fenêtre du côté de l'Evangile de la cathédrale de Rennes un vitrail qui portait ses armes et celles de Louise de Goulaine #. Le vitrail de Saint-Laurent près Rennes (1556) norte aussi les armes d'Espinay et celles de Goulaine étaient sur un vitrail de l’ancienne église de Toussaints, maintenant détruite ; mais je ne sais si la maison d'Espinav a contribué à payer ces œuvres d'art ®. Il est bien probable que Guy IIT contribua aussi à l'érection du beau vitrail de Champeaux. Toutefois, les sommes affectées par le chapitre sont si considérables qu'elles ont pu peut-être suffire aux frais. Les comptes des chanoines en effet mentionnent en 1539-1541 plus de 27 livres payées par le chapitre à Gilquin (ou Gillequin), qualifié tantôt de vitrier, tantôt d’ « ymaigier », pour les travaux qu'il a exécutés à la « grande vitre ® ». Encore faut-1l supposer qu'il a sa part dans les sommes parfois considérables mentionnées à la même époque sans affectation désignée. En 1544-1545, d’autres vitriers, Collin et Hervé, reçoivent de menues sommes pour « raccoutrer » ce vitrail. Il est donc à peu près certain que Gilquin est l’auteur du vitrail de Champeaux. Sa personnalité nous est inconnue. Le nom de Gilquin n'est pas du pays: il ne figure pas sur les listes de

(1) Ce vitrail est signalé avec deux autres de 1531-1539, payés par le dauphin duc de Bretagne et par le sieur de Châteaubriant, dans le procès-verbal dressé en février 1755 avant la destruction de la cathédrale. Voir une copie de ia séance du chapitre qui accepte le don de Guy d’'Espinay dans un article de M. DE LA BIGNE DE VILLENEUVE, ASSOc. bretonne, classe d’ATchéol., Congrès de Saint-Brieuc, Bulletin, t. IV, 2e livraison, p. 165. =

(2) GUILLOTIN DE CORSON, Pouillé, V, 615, 594. — Un beau vitrail daté de 1552, à La Chapelle-Janson, porte aussi les armes d’'Espinay. A la fin du siècle, la fille de Jean d’Espinay, Madeleine, et son mari Guy de Rieux firent exécuter à Châteauneuf un beau vitrail et un tombeau, disparus (Pouillé, IV, 348, 389).

(3) Item demande le dit comptable descharge de la somme de 23 livre. 5 s. qu'il a poyees aud. Me Cardin Brimboce miseur susd. pour les manoupries (sic) qui avoient besoigné en ladite eglise de Champeaulx et appiert quictances d’icelle somme signees dud. Brimboce et autres l’une en date du 15e de Juign 1539 de 12 1. 17 s. 6 d. et l’autre du tiers jours d’octobre l'an 1540 de la somme de 10 livres 7 s. 6 d. paé à Jehan Floury et à Gillequin vitrier » — ; autre quittance de 4 liv. 10 s. « qu’il à poyee à Gilquin ymaigier et painctre ». —:; autres quittances, passim. Comptes de Jehan Jouot pour les années 1538-1541 et 1544-1550.

peintres verriers rennais Ü). Je ne sais s'il serait parent des Gillequin de Bourgogne ®).

Ce tableau est, pour l'art de Ja composition, la finesse du dessin et la richesse du coloris, un pur chef-d'œuvre. Il se divise en trois panneaux; celui du bas représente la mort de sainte Madeleine; le panneau central la mort de Jésus-Christ: en haut, Dieu le Père tient son Fils sur ses genoux.

Le tableau central surtout présente les caractères de l’art nouveau, Îlest divisé par la croix en deux parties symétriques: d'un côté les amis de Jésus, de l'autre ses ennemis. De droite à gauche les personnages s'opposent : les figures virginales et tendrès de Jean ei des saintes femmes en face des trognes avinées des soldats. Dans chaque partie de la scène même on remarque cette recherche de l’antithèse, familière d’ailleurs aux mystères d'alors. Le Christ impassible a près de lui deux larrons désespérés; en face de Marie calme et noble est Madeleine à genoux, serrant la croix d'un geste convulsif; les chevaux des soldats sont disposés moitié de front moitié de croupe. Les couleurs mêmes sont opposées avec beaucoup de goût. Mais l'artiste a oublié le symbolisme chrétien traditionnel, Son Christ est impassible, comme Hercule sur l'Eta, sa Madeleme est une amante passionnée. La Vierge n’est plus debout pour s’associer à la rédemption /stabal mater); elle s'est affaissée sous la douieur, mais sans grimacer cependant comme la Vierge des Pamoisons du XV° siècle : jusque dans sa douleur toute humaine elle garde le souci de la décence et de la tenue.

(1) En dehors des écoles locales (Rennes, Morlaix, Quimper), il faut signaler dans la Sarthe, à Moulay, un atelier tenu par le flamand Heemste. Il a travaillé pour François de Laval, évêque de Dol, à la Trinité de Laval entre 1543 et 1560, à Notre-Dame de Mayenne, aux Cordeliers de Laval. Il devint protestant. A la fin du XVIe siècle, des membres de sa famille se marient à Vitré (ANGO, Dict. de la Mayenne, art. Heemsce; Bullet. Soc. Hist. et Archéol. de la Mayenne, 1920, p. 339- 340). Au XVIIe siècle, Saint-Maugan, près d'Iffendic, avait aussi un atelier tenu par un italien, Damiano Racheto, qui fut naturalisé français en 1654; il est fort possible que cet établissement remonte au XVIe siècle (Pouillé, IV, 724, note).

(2) Au XVIIIe siècle, un François Gilquin, peintre, originaire de Dijon, vient s'établir à Angers (PORT, Les Artistes angevins, p. 131; Notes complémentaires, p. 26). M. l’archiviste de la Côte-d'Or à bien voulu faire des recherches sur les Gilquin du XVIe siècle, Il n’en a trouvé qu’un, Guillaume Gillequin, docteur en

droit (1540-1578), qui vivait en Bourgogne. La question n’est donc pas résolue, Collin et Hervé ne figurent pas non plus sur les listes de verriers bretons connus à cette

L'œuvre dans son ensemble et dans ses détails est une des plus belles de l’art breton. Autrefois le vitrail était entouré par les armes d'Espinay et de Goulaine et celles des maisons alliées, mais ces armes sont aujourd'hui détruites ().

On comprendra l'importance de ces détails. Les yeux de Charles d'Espinay, avant même que son esprit pût concevoir de belles idées, lui apportèrent de belles images: toute la splendeur et la grâce de la Renaissance sous toutes ses formes ont enchanté son enfance dans sa maison même et dans son église. S'il sortait de Champeaux c'était le même éblouissement. A Louvigné-de-Bais où se trouvait le château de Saudecourt, dans l'église nouvellement restaurée, on plaçait les premiers vitraux Renaissance, dont l'un, daté de 1542, subsiste encore et dont un autre offre quelques particularités de l’art italien ®). À quatre kilomètres de Saudecourt, se trouve Bais, où la famille possédait plusieurs métairies, une « closerie », et, dans l'église, prééminence, banc et armoiries. Charles a pu voir construire vers 1545 le fronton de pierre blanche qui tranche si nettement sur le granit rougeâtre du pays. Trois frontons triangulaires rappellent —- un peu lourdement peut-être — l'aspect des temples grecs. Au milieu du plus grand se profile une têle de philosophe, celle de Sénèque, dit la tradition. La base des deux plus petits forme deux bas-reliefs dont l'un seulement est sculpté. Il représente le triomphe d’Aphrodite | époque. Il y avait un Colin, peintre, à Troyes, au milieu du siècle. Il est de l’école de Dominique Florentin et a travaillé à Fontainebleau et à Faris en 1548 (KOEGHLAIN, La Scuipture à Troyes... au XVIe siècle, p. 345). IL y en à un, peintre sur verre, à Vitré au début du XVIIIe siècle (Arch. du château d'Espinay, PTOcès-verbal et prise de possession de L. P. Boucher et Joseph Galpin, Fo 10).

{1) Procès-verbal et prise de possession des sieurs L.-P. Boucher et J. Gaipin (Arch. du château d'Epinay, F0 10). Au bas du vitrail étaient les armes d’Espinay et de Goulaine. Les armes de Scepeaux n'y figurent pas. Le vitrail à donc bien été exécuté entre 1528 et 1548, dates où les d'Espinay ge sont alliés aux Goulaine et aux Scepeaux.

(2) MICHEL, Hist. de l'Art, IV, 2, p. 803. L'un d'eux est daté de 1567 et porte les armes de Jean d'Espinay, de son père et de sa mère. Il est bien vraisemblable qu'il fut offert par Jean en souvenir de sa mère décédée dans cette paroisse cette année-là, Les vitraux les plus anciens il ne reste que des fragments. Le Registre des comptes des trésoriers qui subsiste encore au presbytère de la paroisse m'a permis de retrouver les noms des artistes qui les ont exécutés. En 1539, 1543 «et 1551, c'est Gilles de Cromzevallec; en 1543, il a pour compagnon Guyon Collin, le

même qui en 1544 travaillait à Champeaux. — Chaumeré, à trois kilomètres de Saudecourt, possède aussi une verrière du XVIe siècle restaurée.

nee de

Sur un char antique la déesse est assise. Sur le devant du char un amour debout guide le lion attelé. Derrière suivent des personnages difficiles à reconnaître, mais dont le premier me semble un Silène sur un bélier; après lui viennent des amours soutenant des guirlandes . À Gennes, plus à l’est, ainsi qu'à Châteaubourg (1546), à quelques kilomètres d'Espinay, on reconstruisait toute l'église et on la dotait d’un portail grec dans le genre de celui de Bais®. Domagné et Domalain recevaient des vitraux aujourd'hui disparus. À Izé, aux portes de Champeaux, on conserve encore les débris d'un vitrail représentant le martyre de saint Sébastien. À Vitré, en 1537, on avait placé dans l’église Notre-Dame l'admirable vitrail qui représente l'entrée de Jésus-Christ à Jérusalem le jour des Rameaux et dont on admire encore le dessin classique, Îles couleurs à reflets métalliques. En 1535, l'oncle de Charles, François de Laval, faisait rebâtir la partie occidentale de l'église collégiale de la Magdeleine de Vitré dont il était le trésorier ®). Surtout Charles d'Espinay dut admirer souvent dans la cour du château des comtes de Laval, accrochée à la sombre forteresse de granit comme un nid d'hirondelle qui annonce le printemps, le délicieux ouvrage de pierre tendre qui subsiste encore. C est une absidiole à quatre faces à pans coupés, posée sur une base à encorbellèement. L'édifice servait d'abside à la chapelle. Il est ouvert par quatre arcades en plein cintre que soutiennent d'élégants pilastres chargés de

(1) Ce porche très remarquable mériterait une étude plus minutieuse. Il est notable que le fronton gauche porte à l’un de ses écoinçons les armes de François Ier (salamandre couronnée) et le fronton droit le portrait de ce roi. En face sont des armes et un buste de femme que je n'ai pu identifier. Le chapiteau de gauche est orné d’une Thalie nue portant le masque comique et la houlette (DECHARME, Myth. de la Grèce antique, p. 222). Ce travail a été exécuté entre 1545 et 1548 tandis que Jehan Levesque était recteur de Baïs (Articles de M. l'abbé M. GRASSET dans le Bulletin paroissial de Baïis, 1913-1914).

(2) Les églises de cette région ont en grande partie été restaurées d’après le mème plan au XVIe siècle, quelques-unes à la fin seulement. On dit encore — et cela est évident — que c’est la même équipe d'ouvriers qui à fait ce travail à Louvigné, Bais, Moulins, Gennes, Moutiers, la partie ouest de la collégiale de Vitré (1535) (BRUNE, Cours d'archéologie, p. 304). Un peu plus tard l’église de La Guerche était reconstruite en partie et on y avait exécuté des verrières et des

stalles presque aussi belles que celles de Champeaux (GUILLOTIN DE CORSON,

Pouîllé, III, 15 et suiv.).

(3) GUILLOTIN DE CORSON, Pouillé, V, 31-32.

rinceaux el d’arabesques. Le bas qui ressemble à une chaire est couvert de décorations architecturales aussi variées que gracieuses. Sur les panneaux de pierre sont sculptées les armes de Guy XVI de Laval et de sa troisième femme Antoinette de Daillon. En dessous une frise porte gravée une sphère qui représente la terre tournant vers le soleil levant, Et tout au bas enfin, se déroule la devise symbolique : Post tenebras spero lucem (. Guy XVI peut-être et les seigneurs du pays vitréais avaient, au cours des guerres d'Italie, admiré à Milan, dans le palais de Ludovic Le More, une grande fresque représentant d'un côlé une tempête, à côté une troupe de danseurs, avec l'inscripuon : Post tenebras spero lucem ®. Is l'avaient transporiée entre 1326 et 1530 au bas de cet édicule symbolique. Et souvent le jeune Charles d'Espinay, admirant la pierre toute neuve encore et les fines moulures el la devise flamboyante, dut lui comparer avec orgueil celle de sa maison : un lion de gueules coupé de sinoples, armé, lampassé, couronné d’or, portant en exergue : Repellam umbras.

Je ne sais où Charles d'Espinay fit ses études. Sa première éducation, 11 la reçut sans doute au château d'Espinay. Les registres de la collégiale de Champeaux du début du XVII siècle mentionnent un obit en faveur de Jean de Juhel, sieur de Boishurel, gouverneur des enfants d'Espinay ®. Mais je ne sais s’il s'agit de Charles et de ses frères ou des enfants de Jean ®. Plus tard son frère Jean et lui durent faire

(1) On trouvera une bonne gravure @e ce très beñAu travail dans PALUSTRE, Renaissance en Bretagne, p. 28, et dans le Bullet. de V'ASS. bret., I, 203. Palustre pense qu’il a été exécuté par les ouvriers qui travaillaient au Lude chez Jean de Daïllon, beau-père de Guy XVI. D'autres pensent qu'il est dû à des ouvriers italiens attirés à Vitré par la première femme de Guy XVI, Charlotte d'Aragon. Mais comme elle mourut en 1505, on ne s’expliquerait guère l’intervalle de 20 ans que supposent les armes de Ant. de Daillon placées sur l'édifice. M. de Broussillon date le monument de 1526 à 1531 (La Maison de Laval, IV, p. 12-13).

(2) MUND, La Renaissance, p. 220.

(3) Arch. d’Ille-et-Vil., G. 449, reg. des obits, Fo 96.

(4) 11 faut remarquer cependant que Jean n'avait que deux enfants dont un seul garçon. N'est-il pas plus naturel dans ce cas de voir en Jean de Juhel le précepteur des enfants de Guy III ? Nous Savons, d’autre part, que Guy III avait eu lui-même « un gentilhomme de bon esprict pour gouverneur » pendant sa jeunesse (LEGEAY, Abrégé des Antiquitez, copie, Fo 7) £

des études plus régulières el fort brillantes soit à la cour de Vitré, soit dans un collège. Jean « à esté un homme fort savant et des plus doctes seigneurs de son temps & ». « Il employa sa jeunesse en partie à l’estude où il appliqua si bien son esprit, qu'il devint fort eloquent, et en outre voulut gouster de la Philosophie, où il proffita en telle sorte, qu'il rendoit estonnez les plus versez en ceste science, et avoit si bien estudié et la memoire si heureuse que encore après avoir quitté l'Academie de l'Université, et suivi par l'espace de trente ans celle de Mars; neantmoins, sur ses dernieres années qu'il se remil à la lecture des livres, les hommes doctes qui l'approchoient estoient esmerveillez de son eloquence et de sa subtilité en la Philosophie ® ». Charles avait sans doute lui aussi « cheri les Muses » dans sa jeunesse, selon l'expression de Beaujouan. Il nous dit, en tout cas, qu'il « employa si bien le temps de sa jeunesse à l'estude des bonnes lettres et disciplines qu'il devint fort savant 8 ». Ses premières œuvres — on en verra bientôt l'analyse -— nous révèlent une étude sérieuse du laün, la lecture assidue des poètes de la première Renaissance et des Italiens, particulièrement Pétrarque et Bembo.

La nature de ces études, l'éclat et les relations de la famille des d'Espinay permettent de supposer que les deux jeunes gens passèrent leur adolescence à Paris. La Bretagne en effet n'avait pas alors de grand collège. Lorsqu'en 1587 les députés des Etats décidèrent là création du collège de Rennes, ils le firent « comme chose grandement utile et profitable à tout ce temps et pour un très grand bien et soulagement de toute la province et duché, mêmement pour obvier aux grands frais

(1) Bibl. Nat., ms. français 20224, F0 136. n eu

(2) Du PAZ, 0p. cit, p. 308-309. Il faut noter pourtant que Jean a terminé son éducation à Vitré : « Ce chevaleureux seigneur de Laval derrenier mort en fleur de jeunesse (Guy XVII de Laval, + 1547, cf. BROUSSILLON, IV, 108-109) avoit prié mon seigneur d'Espinay de revocquer de ses études monsieur de Segré, filz, et lui bailler, ce qui fut faict, et soubdain sentit plus tôt son homme de guerre et bon courtisan que escollier..… » LEGEAY, Abrégé des Antiquitez, copie, F0 A). Sur Guy XVII de Laval, consulter BROUSSILLON, Za Maison de Laval, IV. 2, 105, et Mémoire chronologique de Maucourt de Bourjolly sur la ville de Laval, I, 392, où l'on voit Guy XVII revenir de la cour en 1540 ayant dans sa suite un d'Espinay.

13) Ibid., p. 301. Sainte-Marthe le dit aussi « fort docte ». Bib). Nat., ms. français 20.232, F0 47 vo.

24 Fi CHARLES D’ESPINAY

que leurs pères font journellement pour l'instruction de leurs enfans, lesquels ils sont contraincts envoyer à Paris ) ». En ce qui concerne notre poète, ce n’est toutefois qu’une hypothèse. Son frère Antoine était aussi à Paris page à la cour ®.

En 1549, Jean d'Espinay alors âgé de dix-huit ou dix-neuf ans épousa la fille du célèbre maréchal de Vieilleville, Marguerite de Scepeaux, qui était elle-même dans sa seizième année. V. Carloix qui se défend de toute hyperbole poétique la dépeint « haulte, droite et de fort belle taille; les cheveux blonds et luisants, sans aucune tache de rousseur; ayant le tainct fort merveilleusement clair, entremeslé d’une très-naïfve blancheur; le tout accompagné d'une humble modestie, d’un esprit très-genlil avec une grace si doulce, et parler si élegant qu'elle se rendoit à ung chacun admirable ® ». Ce fut Jean du Mas, le demi-frère du maréchal, abbé de Saint-Thierry et futur évêque de Dol, qui servit d’intermédiaire entre les deux familles. Vieilleville fut merveilleusement traité lorsqu’'en 1548 il alla porter sa réponse à Guy d'Espinay. Pendant six Jours il vit défiler au château de Champeaux l'élite de la noblesse bretonne, admira « l'apparat des vivres » et surtout les luttes et les danses. « On eust dit proprement que c'estoit un roy qui traitoit un grand seigneur ( ». Le septième jour on s'en alla vers Saint-Michel-du-Bois, l'un des châteaux de Vieilleville et, chemin faisant, on s'arrêta à Saudecourt où se firent les fiançailles. Le maréchal emmena alors son futur

(1) Arch. d’Ille-et-Vil., C. 2642, Fo 597.

(2) L'un des portraits d’Ant. d’Espinay que possède la Bibl. Nat. porte, en haut, d'une écriture du début du XVIIe siècle : « IL avoit été Page de Henri‘II et

mourut de ses blessures en allant charger le comte de Montgomery et le Capitaine de Lorge à Dol en 159% ». ' é

(3) V. CARLOIX. Mém., III, VII, p. 490-491, Jean Legeay vante aussi sa « devotion et vertu » et ajoute « c’est l'exemple de noblesse de toute humilité et doulceur feminine sans se scoucier de son haultesse et grandeur, ne) l'origine et illustricité des maisons genereuses dont elle est descendue » (MS. cité, copie, fo 39).

(4) CARLOIX, Mémoires, III, VI, P. 489, Tous ces détails sont tirés du IIIe livre de Carloix.

gendre dans sa maison de Duretal, puis après un court séjour le jeune homme et le vieux maréchal s'en allèrent rejoindre la cour à Troyes. Ils suivirent le rôi en Dauphiné et en Piémont. Arrivés à Turin on apprit que la Guyenne, l’Angoumois et la Saintonge étaient soulevées. Le duc d'Aumale et le maréchal de Vieilleville furent chargés de la répression. Jean d'Espinay prit part à l'expédition et l’on s’en revint ainsi par Bordeaux, Saintes, Saint-Jean-d'Angély. Enfin, la noce eut lieu à Saint-Michel-du-Bois, le 25 février 1549. Puis les nouveaux mariés allèrent habiter Saudecourt ®. Quinze jours à peine après les noces, le maréchal de Vieilleville arrachait Jean d'Espinay à sa femme pour l'emmener de nouveau à la cour et à la guerre (6.

Deux ans après Guy d'Espinay mourait . On l’enterra dans le chœur de la collégiale, au côté de l’évangile. Sa veuve el ses enfants lui élevèrent le superbe mausolée que l'on admire encore aujourd'hui. L'auteur en est Jean Il Juste, fils de Jean L l'auteur du tombeau de Louis XIT. Son chef-d'œuvre avec celui de Champeaux est le tombeau de Claude Gouffier à Oiron (1559)®. Celui de Guy d'Espinay, en pierre blanche rehaussée de marbres de couleur, se compose de deux enfeus superposés, l'un pour les gisants, l'autre pour les orants, selon le plan mis à la mode par les [aliens à Saint-Denis (6. Il fait 6270 de hauteur et 330 dans sa plus grande largeur, mais les deux enfeus sont fort mégaux. Tandis que l’inférieur est bas et sombre, comme il convient à un sépulcre destiné à recevoir

(1) Récit de ces fêtes dans CARLOIX, III, XVIII. M. Prosper d'Espinay a réédité ces pages.

(2) Je conjecture cela de ce que leur premier fils y naquit le 11 décembre 1549. I1 fut baptisé le 5 janvier 1551; il eut pour parrain le maréchal de Vieilleville, pour marraine Claude de Montejan, dame de Goulaine. Jehan d’Espinay, prieur &e Lanmeur a signé (PARIS-JALLOBERT, Louvigné-de-Baîs, p. 11).

(3) On trouvera dans les mémoires de Carloix la vie militaire de J. d’Espinay. Je n’en extrais ici que ce qui à rapport à mon sujet. Elle est résumée dans DE CARNÉ, Les Chevaliers bretons de Saint-Michel, p. 124-195.

(4) Le 2 août 1551, d'après le registre des obits de Champeaux (Arch. I-et-V., C. 449),

(5) Voir Prosper D’ESFINAY, Mariage de Jean d'ESpinay, appendice, note LV, p. 66, et ENLART, Manuel d'Archéol. franç., I, archit. religieuse, Ile partie, éd. 1920, p- 791.

(6) Le tombeau de Louis XII, le modèle du genre, est de 1531 (MÂLE, L’ATt religieux à la fin du moyen âge, p. 472).

l'image des cadavres, celui d'en haut, arrondi en plein cintre, atteint plus de deux mètres et s'ouvre largement à la lumière près du beau vitrail du chevet. Le fond et le ciel en sont ornés d'arabesques fort gracieuses et d'un écusson portant la date : 1553. Sur les côtés de la niche inférieure l'artiste a disposé deux pilastres ornés à l'italienne d’un trophée suspendu à une tête de griffon; au-dessus, encadrant l'arc triomphal, s'élèvent deux colonnes de marbre rose. L'ensemble du monument est semé de fleurs, d'oiseaux, de fruits et les moulures en sont rehaussées d'or. Deux inscriptions appliquées entre les deux enfeus ont disparu (.

En bas gisent les statues des deux cadavres. Je ne sais si celle de Louise de Goulaine fut placée en même temps que celle de son mari et si elle fut exposée nue de son vivant même et pendant ireize ans dans le chœur de Champeaux. Tout étrange que la chose nous paraisse, elle est fort vraisemblable. Antoinette de Bourbon venait tous les matins méditer devant sa propre statue funéraire et celle de son mari à Joinville ®. Catherine de Médicis reposa pendant plus de vingt ans près de Henri IT sur le tombeau de Saint-Denis. Si la statue de Louise de Goulaine ne date pas de 1553, elle fut donc ajoutée après sa mort, arrivée le 8 février 1567 à Saudecourt, où elle s'était relirée après la mort de son mari. On sait qu'au XVI siècle on prit l'habitude de substituer ces statues de cadavres aux gisants qui ornaient les anciens tombeaux, pieu-

(1) Voir une reproduction de ce monument dans Robert D'ESPINAY, Mariage de Jean d'ESpinay, p. 58.

(2) A. ECKHARDT, R. Belleau, D. 192. Le tombeau de Claude de Lorraine est de l’époque de celui de Champeaux, 1551-1552 (KOECHLIN, La Sculpture à Troyes … au XVIe siècle, p. 307. Antoinette de Bourbon mourut le 20 janvier 1583, agée de 88 ans (L'ESTOILE, Journal de Henri III, 90 janvier 1583 (I, 381, et note).

(3) MÂLE, L'Art religieux à La fin du moyen-Âge, p. 423 et suiv.

(4) Nobilis et venerabilis Ludovica de Goulaine, bone et felicis memorie, quondam domina d'Espinay, animam Deo creatori reddidit, primum receptis sacramentis, die Sabati octava mensis februarii 1567 (Registres de Louvigné-de-Bais. Extraits relevés par M. PARIS-JALLOBERT, p. 13).

Le premier dimanche de chaque mois, on chantait la messe et un Libera à l'intention de Guy d’Espinay et de Louise de Goulaine. La veille, on chantait les vêpres, un nocturne et les laudes des morts. Le 9 août et le 8 février, la messe d'anniversaire remplaçait l'office du 1er dimanche de ces mois (Arch, d’Ille-et- Vilaine, G. 449, fo 25)

sement couchés dans leurs armures, les mains Jointes, les yeux ouverts tournés vers le ciel, les pieds sur des animaux symboliques. Les artistes de la Renaissance ont perdu le sens de ce symbolisme. Les deux cadavres sont absolument nus; ils ont les yeux fermés. Rien ne rappelle plus ni les vertus de leur vie ni l'espoir de l'immortalité. Je me trompe, L'immortalité qu'on a rêvée pour eux, c'est celle à qui Pétrarque avait consacré le troisième chant de ses Triomphes; celle que rêvait Dolet quelques années auparavant pour son ami Christophe de Longueil :

Sed vivit; neque morte ulla extinguetur, arce tectus

Famae micantis nominisque magni ‘1):

cest celle dont Jean Goujon sculptait la statue sur le haut

Du Louvre, une deesse à qui jamais ne faut Le vent a joue enflée au creux d'une trompette (2):

celle que Pontus de Tyard enfin chantait l’année même de la mort de Guy d'Espinay en des vers qui sont l’exacte traducüion de l'inscription consacrée à ce dernier :

Heureux (puis que le seul loz De nous après nous demeure, Et qu'il faut que l’homme meure) Celuy de qui n’est encloz Le nom dessouz le Tombeau.

Heureux qui resiste contre

È L'obscur oubli : et rencontre La faveur, les doctes vers Des frons de laurier couvers, Qui le font luisant, et beau, Mort vivre par l'Univers 3).

La grande passion des hommes de la Renaissance, ce fut la gloire. Aussi au mur de la niche où Guy IT d'Espinay et Louise de Goulaine trônaient dans leurs atours 4), leur fils

(1) Doleti carm., IV, I, reproduit en tête de ZLongolii epistoiæ, Seb. Gryphius, 1563, D:18; (2) RONSARD, Ep. à Lescot; P. Vitry, J. Gougeon, p. 99.

(3) Continuation des erreurs amoureuses (1551), p. 59. Livre des vers lyriques; chant en faveur de quelques excellents poètes : « soit que l’astre de la nuit... », Marty-Laveaux, p. 122.

(4) Les statues des orants ont disparu

__ car c'est Charles probablement qui a fait la partie littéraire du monument — fit graver celle inscription :

Fama mortalibus Una superstes..

A-t-il lu et voulu traduire les vers de Fyard que je viens de citer ? Est-ce une simple coïncidence ? Je ne sais. Peut-être Horace lui a-t-il fourni une partie de son inscription

Ilum aget penna metuente solvi à Fama superstes (); ou Ovide :

Me tamen exstincto fama superstes erit (2)

Le sentiment en tout cas est bien païen, comme tout le monument. On y chercherait en vain un signe religieux. C'était la mode. C'était le temps que Ronsard choisissait pour son « Sepulchre » un coin dans l’île, d'où naïtrait un lierre

Là viendront chaque année

A ma feste ordonnée,

Avecque leurs troupeaux, Les pastoureaux (3).

Ils chanteront la gloire du poète, puis immoleront à ses mânes « un agnelet, avec du lait ». Magny, l’année même de l'érection du tombeau de Champeaux, proposait de faire sur les cendres d’un ami le même sacrifice païen

Apres de grand’ devotion

Y ferons une oblation,

Epandans du vin et du laict,

Et maintes odorantes fleurs, Sacrifians (les yeulx en pleurs) Un tout blanc et tendre aignelet (1).

(1) Odes, II, II, 7-8 et suiv. Comparer l'inscription du tombeau de Thomas Le

Roy, évêque de Dol, dans l’église Notre-Dame de Nantes (1524) :

| Spiritus astris

Ossa sepulchro Fama superstes.

Bibl. Nat.; ms. latin 17095, Fo 54.

2) Tristes tILL, VIT #50!

3) De l’election de son sepulchre, Odes, IV, 5 (Laumonier, II, 97-103). (4) Amours, édit. Courbet, p. 140-141.

On sait comment les tombeaux deviennent alors païens ‘), comment, quelques années plus tard, Catherine mit le cœur de Henri IT dans es bras des trois graces de Germain Pilon ®), que les Célestins, inquiets de leur allure dégagée, voulurent transformer en trois vertus théologales. Jean Juste en suivant cette mode était bien de sa famille et de son pays.

Mais le plus curieux du tombeau de Guy LILI et de Louise de Goulaine, ce n’est pas le tombeau lui-même, c’est linscripion qui le domine. Le monument se termine par un fronton en demi-cercle. La base est constituée par la frise ornée de triglyphes qui repose sur les deux colonnes de marbre rose. Le pourtour semi-circulaire est orné d’une grecque du plus gracieux effet. Au centre du fronton trône la mort. Un squelette émerge à mi-corps de derrière une plaque de marbre sur laquelle sont écrits cinq distiques. Je ne crois pas qu'il soit téméraire d'attribuer cetie inscription funèbre à Ch. d'Espinay, encore qu'elle ne soit pas signée. Seul de la famille, son frère Jean pourrait la lui disputer. Or, Jean d'Espinay entre 1551 et 1553 est en Alsace à la suite de Vieilleville et ne revient à Espinay que quelques semaines en août-septembre 1552 et au printemps de 1553 ®. Il est bien douteux qu'il ait passé ces quelques semaines à faire des vers latins. Nulle part nous ne voyons du reste qu'il ait été poète, landis que Charles écrivait alors ses premicrs vers français el La Croix du Maine nous le donne aussi comme poëte latin @. Je ne sais s'il a imprimé d'autres vers dans la même langue. mais 1l est tout naturel de lui prêter ceux-ci. Ils vont nous montrer — tout comme ses vers français — un écolier qui suit

(1) Pour les détails de cette laïcisation, voir MÂLE, L'Art religieux à la fin du moyen age. En Champagne, cette transformation se fait vers 1540 (KOECHLIN, La Sculpture à Troyes... au XVIe siècle, p. 270-271).

(2) A. MICHEL, Hist. de l’art, IV, 2, p. 669.

(3) CARLOIX, Mémoires, IV, XXIV: V, XXXII.

(4) Bibi. Fr., I, 105 : « Ce seigneur s'est fort plu à la Poesie Françoise et Latine. et a mis en lumière vingt-six sonnets, ne declarant son mom que par ces lettres

capitales C. D. B. », etc.

avec ferveur le courant littéraire de la première renaissance (D. Voici ces distiques

Mors in utriusque morlem :

Non cedat tellus, Styx, aer, pontus, amori, Tellus, styx, aer, cedet et unda mihi;

Cedat et ipse puer Gnidius mihi, si quid amori. Mundus habet; mundus nam domo quidquid habel. Quos nunc funereo junxi sub marmore quondam Junxit amor; vici: sic quoque victus amor.

Al quis amor ? mortalis amor, qui numina divi Emeritus erat; vicit at alter amor.

Sic mors, verus amor, cœlum concessit ulrique, Vitam, nectar, opes, morte, siti, spoliis.

C'est la mort qui parle « sur la mort des deux personnages : Admettons que la terre, les enfers, l'air, l'océan ne soient pas soumis à l'amour; la terre, les enfers, l'air, la mer me seront soumis à moi. Cède toi-même aussi a ma puissance, Enfant de Vénus, si tu commandes aux éléments. Le monde te possède; or je détruis tout ce qui est en ce monde. Ceux-là que J'ai réunis sous ce marbre, autrefois l'amour les unit. Je suis donc victorieuse et l'amour est vaincu. Mais quel amour ? l'amour mortel, qui avait acquis un pouvoir divin; mais il est vainqueur, l'autre amour. Ainsi la mort, véritable amour, leur a donné à tous deux le ciel : la vie, l'ambroisie, l'abondance, par la mort, par la soif, par la privation ».

La curieuse épitaphe et comme elle est bien de 1550, au temps où Platon avait remplacé — pour les érudits — l'Evangile ! Elle roule tout entière sur l'opposition entre l'amour mortel et l'amour immortel. Elle est donc un résumé de la doctrine du Banquet où plus précisément du rôle de Pausanias et de celui de Socrate dans ce célèbre dialogue. Pausanias distingue deux amours et deux Vénus : l’une mortelle, l’autre céleste ®, Socrate a appris de Diotime de Mantinée que l'amour n'est pas mortel : mais que le véritable amour est un grand

(1) Cette inscription a été recueillie par M. GUILLOTIN DE CORSON, dans son Pouillé historique de l'Archevêché de Rennes (t. III, p. 52-53); mais elle y est

déformée au point de n'avoir aucun sens.

(@) Banquet, VIII-IX.

héros, intermédiaire entre les dieux el les hommes #), C'est lui qui élevant peu à peu notre âme de la vision des beautés charnelles à la contemplation de celles de l'esprit, puis à « cette beauté immuable, éternelle dont participe tout ce qui est beau sans rien enlever ni ajouter à sa perfection ® », nous constitue ainsi dans l’immortalité.

Mais déjà en 1550 les poètes avaient vulgarisé ces pages de Platon. Bembo dans ses Azolains ®. traduits depuis quelques années en français, a refait le Banquet. Socrate y est remplacé par Lavinello et Diotime par un vieil ermite. L'amour réel, dit le premier, n’est pas le seul désir, le wc: des Grecs, mais il est le désir de la beauté. Le vieillard renchérit sur celte théorie : l'amour n'est bon que s'il procède de la volonté et s'il renonce à la beauié charnelle pour chercher l'immortelle « Bon amour... n’est seulement desir de simple beaulté, ains de la parfaicte, celeste, eternelle et divine, non mortelle et subjecte à changement et diminution, et à laquelle ses beaultez transitoires nous peuvent indubitablement elever pourveu qu'elles soyent contemplées comme requièrent le devoir et la raison ( ». La vie est un sommeil, l'amour en est le rêve. C’est sur notre songe que nous serons jugés. Rêvons done de la souveraine beauté. La mort nous réunira à elle : « Où les autres amoureux tousiours en frayeur de la mort, comme de celle qui est dissipatrice de leurs plaisirs et delectations, ou arrivez à ce pas, tirent oultre à force et à regret : le servant de cette beaulté celeste y court joyeux et volontiers si tost qu'il y est appelé, lui semblant qu'on le mett hors d’une prison melancholique et miserable pour le restituer en son logis comblé d'une parfaicte Iyesse ». Ainsi Bembo précisait la

(1) Banquet, 202, 18 et suiv. l

(2) {bid., chapitre XXIX en entier, spécialement 211, 37 et suiv. et 211, 7 et suiv. 2122187005:

(3) Les Azolains de Monseigneur Bembo de la nature d'Amour, traduictz d’italien en françoys par Jehan Martin, Paris, Vascosan, MDXLW.

(4) Ibid., 195 144 vo-145.

(5) Ibid, fo 154. Citons encore sur cé sujet CASTIGLIONE, Cortégiano. livre JV; Léon HÉBREU, Philosophie d'Amour, Traduicte d’Italien en Françoys par le sieur.

pensée de Platon et unissait la mort à l'amour. D'Espinay sur ce point — et sur d’autres — me semble plutôt disciple de Bembo que de Platon.

En France même il n'était pas le premier à saluer dans la mort le passage de l'amour mortel à l'amour immortel. Marguerite l'avait devancé de quelques années

Ne desdaignez de voir ce noir veloux

Où, pour aymer, mon Corps verrez dessoubs Par mort gisant:

Duquel Esprit est aux cieux reposant,

Que ferme Amour à poly si luysant

Qu'il est assis au lieu le plus plaisant De Paradis 4).

Celui qui ouvre ainsi aux amants le paradis, c'est précisément l'amour immortel dont parle Platon: les vrais amants le connaissant bien

O vrays Amans, si jamais vous sentistes Que c'est d'Amour, et si peine vous meistes De parvenir au bien qui est promis

En bien aymant à tous parfaictz amys, Jugez jamais n'avoir veu Amour tel

Que cestuy cy que voyez immortel

Puis qu'immortel en est le fondement 2).

Comme Bembo, elle unit l'amour et la mort :

Amour, Amour, vous avez fait l'accord Faisant unir à la vie la mort (3).

du Parc Champenois, LyOn, 1551. RONSARD, par contre, fort peu platonique en amour, conseille au roi Charles en luy donnant un Leon Hebrieu d'user de l'amour terrestre et de « laisser l'autre pour les dieux » (Odes, V, 7; BL. II, 331).

(1) Les quatre dames et les quatre gentilzhommes, 1e gentil, Marguerites, t. LV, D'45 ‘ ;

(2) L'ombre, Marguerites, IV, p. 265. — La distinction platonicienne entre les deux amours est connue de bonne heure en France par Marsile Ficin et par S. CHAMPIER, La Nef des dames vertueuses, Lyon, 1505. Voir un extrait dans M. SCÈVE, Delie, éd. Parturier, p. XVI, note 2. Au temps de Ch. d’Espinay, AGOS- TINO NiPHO en renouvelle l'exposé dans le De Pulchro et Amore, Lyon, 1549, Voir un résumé de cet exposé dans Delie, éd. Parturier, p, 100, note 1. :

(8) Miroir de l'Ame pécheresse, Marguerites, I, 48. Comparer Léon Hébreu (trad. du Parc), p. 98 : « L'Amour fait que continuellement la vie meure et que la mort vive en l’amant »,

Celle idée assez obscure dans le Miroir de L'âme pécheresse, Marguerite l'a reprise avec beaucoup de bonheur dans la Mort el resurreclion d'Amour. J'ai vu, dit lu princesse, J'ai vu se fermér les yeux dont amour « blessait et terre et cieux »; J'ai vu se fermer « la bouche rouge par laquelle il parlait »; j'ai vu «sans ordre el non peignez » les blonds cheveux dont il faisait la corde de son arc: j'ai vu inertes ses blanches mains, ses pets pieds, tout son corps en un mot. Amour est mort, le cœur de Madame morte est son sépulcre. Mais de cet amour mort naîtra un amour immortel :

Et puis quand serez mort, un bien devez attendre Que de vous Amour mort, et vostre froide cendre Suscitera l'Amour qui toujours sera vie

De mort, duquel par luy la mort sera ravie,

Et du tout mis à rien, et où mort ha esté

Amour vivant sera pour jamais arresté.

Mourez doncques, Amour, puis que ne povez vivre, En celle qui de vous par Amour est delivre, Donnez lieu à l'Amour de saine affection,

Qui prend de vostre mort sa generation (1).

Ainsi la thème fondamental de l'épitaphe de Guy d'Espinay nous révèle un disciple des platoniciens. C'est à Platon aussi et à ses disciples italiens el français qu'il a emprunté les développements qu'il en donne. L'amour est-il plus fort que les éléments ? L'amour est-il plus fort que la mort? Tels sont les deux problèmes de métaphysique amoureuse que le poète oppose dans les six premiers vers. La première question est à peine indiquée dans le Banquet ®); mais les poètes italiens el français avaient déjà proclamé souvent la toute-puissance de l'amour sur la terre : Bembo en fait le promoteur de toute civilisation, du courage, de la poésie ®.

(1) La Mort ei Resurrection d'Amour, Marguerites, IV p. 266 et suiv.

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