KITI, XIV, XVI XIX, XXIII
(3) Azolains, trad. Martin, foS 85-116, rôle de Gismondo en entier.
34 CHARLES D’ESPINAY Héroet, dès 1542, s'élève contre « l'opinion commune »
Qui veult qu'amour soit subjette à fortune.
Je dys qu'Amour est dessoubz la nature, ï Dessus fortune, et ne crainct adventure N’aultre accident ; mais à eulx tout commande (1),
Marguerite de son côté chante
Amour en qui vertu est loute enclose, Par qui se fait et conduit toute chose ).
et Maurice Scève, l « Archier invincible, à qui toute chose est possible @ ».
Mais surtout du Bellay en 1549 avait développé ce thème avec une verve toute Junévile |
Le Roy, le Père des Dieux Tient les Cieux
Dessoulz son obeissance,
Neptune la mer tempère, Et son frère
Sur les Enfers a puissance.
Mais ce petit Dieu d'Aymer Ciel et Mer, Et le plus bas de la terre D'un sceptre victorieux Glorieux Soubz son pouvoir tient et serre.
C'est lui qui mel harmonie entre les éléments: c'est lui qui fait régner les lois et la paix dans les cilés, c'est à lui que le monde doit sa richesse et sa beauté (,
Faut-il aller jusqu'à faire de l'amour un dieu ? D'Espinay ne se prononce pas. Îl rappelle seulement qu'on l’a divinisé
(1) HEROET, Parfaite Amie, III, 1574 et suiv. (éd, Gohin, p. 73).
(2) Marguerites de la Marguerite des Princesses, IV, p. 961, L'Umbre (début). (3) Délie, Diz. CCXIIT, éd. Parturier, p. 150.
) Les louanges d'amour, Œuvres, éd. M. Lav., I, p. 180-18.
Qui numina divi emeritus erat ». Peul-être fait-il allusion ainsi à certaines pages du Banquel : « C'est un grand dieu que l'amour, s'écrie Phèdre, et admirable aux hommes et aux dieux, à cause surtout de son origine ». Hésiode, en eltel, 16 fait +. du chaos et Parménide en fait le premier-né des dieux @, Mais plus Ro DEREN c'est tn les Azolains de rs ou dans le Peregrin de Caviceo @, que d'Espinay a lu ce débat. Dans les Azolains Lisa s'élève contre l’apothéose de l'amour : « Je vous veuil bien supplier me dire, si l'amour est occasion de tant de maulx, pourquoy est-ce que les hommes l'ont faict dieu ? De ma part je pense autresfoys avoir leu qu'ils commandent l’adorer, et que l’on consacre des autels en sa reverence, voire qu'on luy adresse veux, offrandes et oblations… Or quiconque faict mal n'est point Dieu : car qui est Dieu ne peult forfaire & ». Perotino consent que les poètes soient les auteurs de cette apothéose et il en donne uné autré raison : les effets merveilleux et contradictoires de l'amour dans l'homme (.
Mais l'amour, si puissant sur la nature et les hommes, l'amour divinisé par les poètes est cependant vaincu par la mort : Vici, sic quoque victus Amor. À son tour la mort est vaincue par l'amour immortel, Vicit at alter Amor : « O forte amour plus forte que la mort » ! s’écrie Marguerite ©. Et M. Scève dans sa Délie, après avoir distirgué les deux amours
(1) Bunquet, ch. IV, début.
(2) CAVICEO DA PARMA. Dialogue très élégant intitulé le Peregrin traictant de l’honneste et pudicq amour... traduict de vulgaire italfen en langue françoyse par maistre Françoys Dassy…, Reveu au long et corrigé... par Jehan Martin, Paris, 1535. La. question de savoir si l’amour est Dieu y est agitée, Fos 139 et suiv.
(3) Azolains, trad. Martin, fo 19.
(4) Ibid, fos 19-20, 26 ve-27. M. SCÈVE (Délie, Diz. CCCCXLII, éd. Parturier, p. 299) traduit Bembo :
é « Pourroit donc bien (non que je le demande) Un Dieu causer ce vivre tant amer ?
Tant de travaux en une erreur si grande Ou nous vivons librement pour aimer ?
O ce seroit grandement blasphemer Contre les Dieux. »
(5) Oraisons de l’âme fidèle, I, 87.
qui se partagent le cœur de son amie, l'amour de son mari, terrestre et sensuel, et l'amour platonique, les oppose ainsi
A luy (le mari) et Corps et Foy abandonna, A moy le Cœur et la chaste pensee.
Mais si sa part est Gres dispensee
A recepvoir le bien qu'Amour despart
La mienne est mieulx en ce recompensee Que apres Amour, la mort n'y aura part (1).
La source de ces antithèses, c'est Pétrarque « Amour, ta gloire est tombée !... Si tu veux que j'aime encore, reprends à la mort ce qu'elle m'a ôté », s’écrie l'amant de Laure ©. Mais par le même besoin de diviniser l’objet aimé, il la transporte lui aussi au paradis. Avec son « œil intérieur » il la voit « en compagnie des Anges aux pieds de sôn éternel Seigneur et du mien ® ».
Donna che lieta col principio nostro
Ti Stai, come tua vita alma richiede, Assisa in alta e gloriosa sede
E d’altro ornata che de perle e d'ostro (4).
D'Espinay, vers 1553, était un admirateur de Pétrarque; mais 11 y à mêlé du Platon el très habilement il a ménagé un lien entre l'amour terrestre et le ciel en identifiant la mort et l'amour : Mors verus Amor,
Car l'amour et la mort n'est qu'une même chose 6),
aduira plus tard Ronsard.
(1) Délie, diz. CXXXIV, éd. Parturier, p.. 100; cf. aussi ibid., diz. CCCOXLII, éd. Parturier, p. 299.
(2) Sur la mort de Laure, Canz. 40. 41; sonnet XXVI (rima 253).
(3) Ibid., sonnet LXXITI (rima 301); voir aussi sonnet XVIII (rima 245), sonnet XX (rima 9247), canz. 40.
(4) 1bid., sonnet LXXV (rima 303).
(5) Sonnets pour Hélène, II, LXXIX (Bi. I, 366), vers final. L’assimilation de l’amour à la mort parce que lui aussi fait mourir! ceux qu'il attaque est dans la goût italien. Voir sur ce sujet MELLIN DE SAINT-GELAIS, Œuvres poétiques, les Rondeaux XIII et XIV (BL. I, 314-315) : Pour avoir paix entre Amour et la mort; et : Mort seras tu jamais de tuer lasse; et le onzain XLIX (BI. III, 27) : Amour a
dit à la Mort : « Attendez » ! #
RAGE CT nn
LA JEUNESSE (1531-1554) Du
Ronsard en effet quand il voudra pleurer Marie cherchera dans la victoire alternative de la mort et de l'amour la raison et la consolation de son deuil La mort et tuant Marie a vaincu l'amour :
Amour est donc Sujet à nostre humaine loy !
Il a perdu son regne, el le meilleur de soy Puis que par une mort sa puissance est perie (1).
Le poëte à appris à ses dépens « que l'amour partout ne commande ® », qu'il n'est en réalité qu'un enfant incapable de se défendre contre la mort. Il ne me reste plus qu'à mourir aussi, conclut-il,
Puis que ie voy la Mort triompher de l'Amour (3).
Mais l'amour a sa revanche. Marie ést au ciel et à son tour se rit de la mort.
Hà, bien-heureux esprit fait citoyen des cieux, Tu es assis au rang des Anges precieux En repos eternel, loin de soin et de guerres 4).
Le dernier vers enfin, avec sa lriple antithèse, est un vers rapporté, comme on disait alors, et dénonce un jeune homme au courant des « gentillesses » d'esprit de notre poésie. Sans remonter aux Rhétoriqueurs, signalons qu'il fut pratiqué au temps même de la Jeunesse de Ch. d'Espinay par Mellin de Saint-Gelais 5, Du Bellay dans lOlive 6, Jodelle, qui firent des sonnets entiers sur ce procédé. D'Espinay du moins eut le
(4) Second livre des Amours, II, 1 (Laumonier-Lemerre, I, 210).
(2) Ibid, II, 2 (BI. I, p. 233, Laumonier-Lemerre, I, 210). Autres textes très curieux sur ce thème, ibid, Laumonier-Lemertre, I, p. 215; 226; BI. I, 237, 248.
(3) 1bid., Elégie : « Le jour que la beauté du monde la plus belle » (BI. I, 245; Laumonier-Lemerre, I, 223).
(4) 1bid., 11, Elégie (BI. I, 245-246; Laumonier-Lemerre,. I, 224); stances (BL. I, 236: Laumonier-Lemerre, I, 213).
(5) Œuvres poétiques (BI. I, p. 151, et I, p. 300, sonnet XVI).
(6) Olive, sonnet XIX en entier (Chamard, I, p. 42-43). On trouvera celui de Jodelle et d’autres exemples fort nombreux dans PASQUIER, Recherches, VII, XV, D. 648-649.
bon goût de ménager son vers rapporté pour la fin de son épitaphe comme une pointe à l'italienne el de n'en faire qu'un. Encore marque-t-il, sur un tombeau, plus d'esprit et d'ingéniosité que de goût et d'émotion. «
Il est toujours délicat de comparer les petites choses aux grandes. Il serait impertinent de prolong®r le parallèle entre l’art de d'Espinay et celui de Marguerite et de Du Bellay et entre le tombeau de Guy d'Espinay et celui de Marie. La persislance des mêmes refrains chez Ronsard et d'Espinay montre pourtant que leurs âmes ont souvent vibré à l'unisson, soit qu'ils se connussent déjà, soit qu'ils eussent des lectures et des goûts communs. En tout cas quelle riche inscription, qu'il suffise de la secouer pour en faire jaillir toutes les mélodies qui chanlaient au cœur de Charles d'Espinay en sa vingtième année et qu'il a accordées au rythme funèbre d'une épitaphe ! Elle nous à montré ses lectures préférées : Platon peut-être, les platoniciens sûrement : Héroet, Marguerite de Navarre, le Du Bellay de l'Olive; Saint-Gelais; Pétrarque et Bembo chez les Italiens. C'est l'ancienne école qui à fait son éducation poétique, selon le conseil de Sibilet : « plus luy profiteront les jeunes poètes comme imbus de la pure source françoise… entre lesquelz lira le novice des Muses françoises Marot, Saingelais, Salel, Heroet, Scéve, et telz autres bons espris ». Mais en celte même année 1552 il commence ses sonnets et l’on n'y lrouvera plus trace des platoniciens. Un astre nouveau vient de luire, le Ronsard de 1550 à 1552, des Odes aux Amours. Et c’est dans l'orbe de la nouvelle étoile que va se lancer Charles d'Espinay. |
Mais tandis qu'il composait ses premiers vers, il perdit sa sœur Claude âgée de vingt ans. Il l'avait particulièrement aimée. Elle élait sa cadette, artiste et musicienne. Son frère lui fit élever dans la chapelle de Sainte-Barbe, où reposalent
(1) ATL poétique, I, III, fo 7, cité par CHAMARD, Deffence et Illtustrat. de la Langue françoyse, p. 105, note 5.
Eglise de Champeaux. Tombeau de Claude d'Espinay par Jean II Juste (1554). Le bas et le haut sont un peu écourtés.
(Cliché de M. l'abbé H. Duval.)
déjà Guy 1 le Grand et Guy Il, un tombeau, ou plutôt une sorte de stèle à la façon des anciens. Le monument est du même auteur qui fit le tombeau de Guy III, [1 serait difficile de décrire en détail ce chef-d'œuvre de grâce et de goût. Il a 430 de hauteur et 1*20 dans sa plus grande largeur et se compose essentiellement de trois parlies. Le bas ressemble à une cheminée de marbre très ornée. On y a superposé une sorte de corniche très gracieuse qui soutient et encadre 'inscripuon funéraire; c'est la partie centrale. Au-dessus sont couchés deux lions qui supportent une pyramide tronquée. Sur la face antérieure de cette pyramide se dessine en relief un miroir entouré d'une couronne. Au-dessus du miroir un génie alé se tient debout, les ailes déployées, portant de la main droite un flambeau et tenant dans la gauche une branche de laurier. L'ensemble, malgré de graves mutilations, est d’une fraîcheur, d'une harmonie et d’une grâce tout attiques : digne et léger tombeau élevé aux mânes d'une jeune fille aimée des Muses. Sur le cartouche central Charies d'Espinay fit graver cette épitaphe D.D. castitat. et memor.
Claudiæ Spinaiæ virgin. generosiss. pulcerr.
eruditiss. Gruidonis Spinai et Lodoicæ Goulinæ
nobiliss. ex antiquiss. famil. parentum filiæ;
quæ et ad musas nata et a musis, ut creditur,
educata, sic artis musicæ cæterarumq. bon. art.
commendationi alteram Minervæ castitatem et
futuram de suo ingenio memoriam addidit ut et castiss.
ut et memoria digniss. ut et ex musis una propemodum
habeatur; auæ sic denique inter suos vixit, quæ
sic deniq. ann. MDXXXXXILII, et ætatis suæ
XX, inter suorum amplexus vita functa est,
ut et opt. et feliciss. virginem vivere et mori
decuit,
(1) PALUSTRE signale aussi que le tombeau de C1. d'Espinay doit être du même auteur que celui de ses parents (Ren. en Bretagne, p. 94). M. Prosper D'ESPINAY donne une reproduction de ce tombeau dans son Mariage de J. d’Espinay, p. 60.
\ 40 CHARLES D'ESPINAY Carolus Spinaius D. Gildas. abbas, frater sorori, pius piæ&, plusquam volgaris amicitiæ ergo et in vestram, o d. d. castitas et memoria, gloriam, non sine lacrimis et votis perenn. ().
I ne sera peut-êire pas imulile de traduire cette longue phrase : À la vertu et à la mémoire de Claude d'Espinay, fille très noble, très belle, très savante de Guy d'Espinay et de Louise de Goulaine; qui, née pour les muses et formée, semble-t-il, par les muses, joignit au talent de la musique et des autres beaux-arts une chasteté pareille à celle de Minerve et un esprit qui lui promettait la gloire; qu'il faut tenir pour très chaste, pour très glorieuse et presque pour June des muses; qui enfin vécut au milieu des siens et mourut dans leurs bras l'an 1554 dans la vingtième année de son âge, de la vie el de la mort qui conviennent à une vierge très bonne et très heureuse; Charles d'Espinay, abhé de Saint-Gildas ©), en témoignage de piété fraternelle pour une sœur aimante, en
-Signe d'amitié extraordinaire et en hommage à votre gloire, Ô vertu et mémoire de sa sœur, a dédié (ce tombeau) avec ses larmes et ses regrets éternels.
L'épitaphe, on le voit, est digne du tombeau. L'atlicisme élégant et paien de la stèle forme un cadre naturel à l'ample el païenne inscription. Les redoublements symétriques des propositions, la langue pure indiquent un humaniste, comme l'absence de toute allusion religieuse dénonce une âme éprise des sentiments païens de la Renaissance. Ainsi Marulle
(1) L'inscription a été relevée dans le Pouillé hist. de l’Archevêché de Rennes. t. IT, p. 54. Je n’y change qu'un mot. A la quatorzième ligne, M. Guïllotin de Corson lit docuiît. La phrase ainsi lue ne peut avoir de sens qu’en traduisant ut docuit vivere par « de façon à nous apprendre à vivre », ce qui est absolument inadmissible. Je propose decuit qui donne un sens plus acceptable et une phrase latine, L'inscription a été très gravement mutilée à la Révolution.
(2) Je lis Divi Gildas. Abbas. — Dei gralia me paraït un peu prétentieux pour un abbé. Divus est pour les humanistes cicéroniens l'équivalent de Sanctus. L’inscription solennelle qui ouvre le registre de l'église de Dol pour l’année 1572 et qui rappelle la piété de Ch. d'ESpinay emploie ce mot trois fois en parlant de
saint Samson (Divus Samso), Le sens n'est donc pas douteux ici (Voir ce texte plus loin, ch. II),
ne x
avait fait sur le tombeau d'une amie pleurer les Gràces el l'Amour et croître le safran (): ainsi Jean Second souhaitail à la sienne de revivre dans la gloire des marbres blancs : Viral el in ‘canis inclyla marmoribus ®.
D'Espinay donna encore une autre preuve de ses goûts artisüques,, la même année vraisemblablement, en faisant peindre sur la fenêtre de la chapelle où reposait sa sœur le martyre de sainte Claude. Il ne reste que deux panneaux de ce splendide vitrail. Dans l'un la sainte s'en va au martyre. Elle est vêtue d'une robe bleu de mer et porte à la main une palme. Dans l’autre, elle est liée au poteau et nue jusqu’à la ceinture. À côté d'elle le bourreau s'apprête à lui couper les seins ®. La fermeté du dessin de ce torse, la pureté de celui des figures de la sainte révèlent un artiste qui a subi l'influence classique. On a à peine exagéré en rappelant à propos de ces deux tableaux la sainte Cécile de Jules Romain et la sainte Catherine de Raphaël ®. De même, la figure'imberbe, anguleuse et dure des deux personnages qu'on voit au deuxième plan du panneau de gauche ressemble bien aux condottieri des écoles de Venise et de Florence, à celui d’'Antonello de Messine qu'on admire au Louvre par exemple. Les deux tableaux sont encadrés par un portique assez simple où sont suspendues des guirlandes ; dans la pointe de l’ogive, deux hons d'Espinay sont entourés par une couronne que soutiennent deux anges nus à la mode italienne. Visiblement, l'artiste qui a dessiné cette fenêtre avait subi l'influence classique et il a étendu jusque dans ce bourg perdu de Bretagne le ravonnement des grandes écoles d'Italie.
(1) Marulli Epigram., I, Epitaphium Pholoes, fin (éd. de 1487, fo B1 vo-Büj). (2) J. SECOND, Funerum liber, epitaph. Puellæ castæ, fin (éd. de 1582, fo 61 vo). (3) BOLLANDISTES, Acta Sancl., IX, mars, t, IV, p. 83-84. (4) J. BRUNE, Cours d’'Archéol. religieuse, Rennes, 1846, in-80, p. 386 e
CÉHÆXPITRENMTE
L'œuvre littéraire.
I. Le roman de Ch. d'Espinay. — II. Ch. d’'Espinay et la Pléiade. — IT. Premier recueil de sonnets (1559) : Date de sa composition ; Ch. d’Espinay traducteur de Pétrarque, disciple de Ronsard, de Magny, de Du Bellay. — IV. Deuxième recueil (1560) : Changement de style; la part d'imitation (Du Bellay, Magny, le sonnet du Songe): l'originalité de Ch. d’Espinay ; félicitations de Ronsard. — V. Étude générale du style. |
La belle jeunesse et la riche éducation ! Peu de poètes ont été aussi abondamment nourris aux lettres et aussi vivement sollicité par les Muses. Toutes ont chanté autour de son berceau et paré de leurs gracieuses mains la maison et les lieux où 1l passa son enfance. Il entendit leur appel. Sur le « cimier doré » des gentilshommes il voulut ajouter la « plume de fer » du poète et, comme son ami Ronsard, tresser de ses jeunes mains
Aux myrtes de l'Amour le laurier de la Gloire
C'est en 1553, si nous l'en croyons ©, qu'il devint amoureux. Nulle part le poète n’a fait le portrait de sa dame et cela est bien extraordinaire, le portrait étant une pièce obligée des recueils amoureux après 1550. Il n'en faudrait pas conclure cependant que les vers s'adressent à « quelque Iris en l'air ». Plusieurs sonnets font allusion à des événements certains : le sonnet 18, par exemple, est fait pour une Jeune fille malade: il semble qu'elle fut elle-même poële si J'interprète bien l’un
(4) Sonnets 39, 41, 49, 49.
des sonnets de son ami ®. Le 42° où le poète lui fait ses adieux semble indiquer qu'elle était à la cour ®. Il nous a même dit son nom, mais si mystérieusement que je n'ai pu le «eviner. L'édition de 1559 porte ce nom au sonnet qui la termine. Les deux vers qui commencent le premier tercet et le premier quatrain finissent par Orizon et Aspect qui sont très cerlainement l’anagramme ou la traduction du nom de son amie, Nous ne savons rien de leurs relations. Le poète décrit à plusieurs reprises le martyre qu'il souffre, la dureté de sa dame ; il demande à l'amour d'amollir le cœur de son « tigre »; 1l nous conte qu'il en rêve la nuit et même que certain jour il s’est approché de son lit et qu'elle lui a permis quelques privauiés: mais la plupart de ces sonnets sont des imitations — quelquefois à peine démarquées — de Ronsard. La dédicace de la première édition fait même du poète un amoureux transi à qui son inhumaïine n'a jamais souri : « N'ayant iamais sceu apperceuoir à vostre visage, de quelle affection vous preniez le seruice que ie vous faisoy, i'ay trousiours craint de me presenter deuant vous, pour demander salaire de la peine que ray prise #) ». Peut-être done Ch. d'Espinay se vante-Ll dans ses vers de péchés qu'il ne commit point. C'est une affectation qui est ancienne parmi les jeunes gens. Saint Augustin s'en confessait déjà (.
IT
C'est probablement après la mort de son père que d'Espinay vint à Paris. Il y était certainement vers 1557-1558 pour préparer l'édition de ses premiers sonnets dont le privilège est daté du 22 avril 1559. C'est là seulement qu'il a pu lier connais-
(1) Sonnet 22.
(2) Voir aussi sonnet 35, 3,4 :
En oubliant ce travail ennuyeux Qui courtisan longuement m'a fait estre.
(3) Fo Al. y (4) Ego, ne vituperarer, vitiosior fiebam, et ubi non suberat quo admisso æquarer perditis, fingebam me fecisse quod non feceram, ne viderer abjectior quo eram innocentior, et ne vilior haberer quo eram castior (Confess., II, 8).
sance avec le cénacle littéraire de la brigade. Il serait oiseux de présenter 1c1 Ronsard. Les deux sonnets qu'il a dédiés à d’Espinay et le Cyclope amoureux sont les seuls témoins de leur amitié, avec celui que d'Espinay lui-même a consacré à la gloire de son ami qu'il compare à celle d'Orphée ©. En un autre de ses sonnels adressé à Goulaine, il rêve que ce dernier rivalisera avec le poète vendômois ®).
Je ne sais si leurs relations furent fréquentes après 1560, date de leur séparation. Nous les trouverons une fois encore réunis à la table de Du Guast, devisant d'amour, comme lorsqu'ils étaient jeunes. Il semble donc qu'il y eut entre les deux jeunes gens une véritable amitié. De la part de d'Espinay ce fut aussi de l'admiration : on le verra bien à la facon dont il à lâché d'imiler Ronsard. Il ne sera pas téméraire de croire que ce fut le succès de Ronsard qui entraîna d'Espinay : « Soudain que les ieunes gens c’estoient frottez à sa robbe, ils se faisoient accroire d'estre devenus poëtes # ».
Rémy Belleau a séjourné deux fois à Paris : de la fin de 1552 à 1556 et après son retour d'Italie de 1557 à 1563, C'est évidemment durant ce second séjour que d'Espinay le connut. Belleau était de trois ans plus âgé que d'Espinay. Après des sonnets liminaires pour Denisot et Magny (1553), il s'était fait remarquer de Ronsard par son Escargot que ce dernier avait publié dans la Continuation des amours (1555). Puis la traduclion d’Anacréon (1556) l'avait rendu tout à fait célèbre dans la nouvelle école. D'Espinay et lui furent unis dans l'admiration et limitation de Ronsard, leur commun modèle. En 1559, Belleau donna un sonnet liminaire à d'Espinay; l’année suivante il en donnait un à Grévin et terminait le commentaire du Second livre des Amours de Ronsard. La même année d’'Espinay lui rendit le même témoignage d'amitié en lui dédiant
{1} -Sonnet 43.
(2) Sonnet 98.
3) PASQUIER, Recherches, VII. VIT D 615.
( (4) ECKHARDT, R. Belleau, p. 18 et 54 et suiv.; {ous les détails qui suivent sont tirés de cette thèse.
L'ŒUVRE LITTÉRAIRE le 39° sonnet de son deuxième recueil, où il se réjouit de bientôt renoncer au monde et à l'amour.
On pourrait s'étonner que l’évêque de Dol ait lié si étroite amitié-avec Jodelle, « paillard, ivrogne, et sans aucune crainte de Dieu, qu'il ne croyoit que par benefice d'inventaire © ». Leurs relations durèrent pourtant au delà de la vie de Jodelle. Ch. d'Espinay fut l'un de ses éditeurs. Je n'ai trouvé aucun témoignage de leur liaison dans leur œuvre. Peut-être faut-il en conclure qu'ils ne se connurent qu'après 1560? Je ne sais non plus ce qui les rapprocha. À défaut d'idées communes, leurs goûts et leurs caractères me semblent avoir quelque ressemblance. Jodelle « estoit grand architecte, tres docte en la peinture et sculpture, tres eloquent en son parler... Il estoit vaillant et adextre aux armes ». Voilà un ami comme d'Espinay devait les aimer.
Grévin était aussi à ses heures un homme de théâtre ®, mais c'est plutôt par ses dons d'élégiaque qu'il a pu plaire à notre poèle. L'année même où Charles d'Espinay publiait son premier recueil (1559), Grévin devenait amoureux de Nicole, fille de Charles Estienne. Le sonnet qu'il adressa à Ch. d'Espinay à celle occasion est peut-être le premier qu'il fit en ce genre (3), I lui en dédia d’autres. L'Olympe (1560) en contient quatre où le poëte confie à d'Espinay son amour :
Lorsque sur ton Jlut amoureux tu chantois
La douce cruauté qui tient ton cueur en serre,
C'estoit lors que l'Amour ainsi comme un tonnerre Foudroyoit dans mon cœur l'honneur de son carquois 6).
(1) L'ESTOILE, Journal de Henri III, I, 63-64 (année 1573), qui en fait un athée véritable. Sur Jodelle, voir FAGUET, La Tragédie française au XVIe siècle, éd. H: Welter, 1897, p. 83 et suiv.
(2) FAGUET, 09. cil., p. 120-121. PINVERT, Jacques Grévin.
(3) PINVERT, 0P. cit., p. 349. L'année précédente il s'était essayé au théâtre : J. César et La Trésorière (1558). La même année il écrit les Regretz de Charles - d'Autriche et un Zpithalame Sur le mariage du Dauphin et de Marie Stuart.
(4) Olympe (éd. de 1560), p. 12, 24, 35; Gelodacrie, p. 95. (5) Olympe, p. 35 : « Lorsqu'on parloit d'accord entre ces deux grands Rois ».
Le
Leur amitié semble avoir été très vive à cette époque, Jusqu'au jour où Grévin passant au protestantisme militant se brouilla avec Ronsard et sans doute avec d'Espinay.
Ce ne peut être qu'à Paris que d'Espinay connut Marc Claude de Buttet, le poète savoisien . Il y était venu dès avant 1550. Plus âgé de deux ou trois ans que son ami breton, d'un caractère mélancolique et studieux, 1l aima et chanta Amalthée el étudia sous Dorat. Comme poète, sa science de l'antiquité, la sûreté de son goût, la variété de ses rythmes le mettent bien au-dessus de d'Espinay et même de poètes plus célèbres de la Renaissance. Au moment où il lia connaissance avec Ch. d'Espinay, il n'était connu que pour un Epithalame sur le mariage d'Emmanuel Philibert de Savoie avec Marguerite de France ® et une Ode à la paix ®). Il adressa à son ami un sonnet liminaire qu'il réimprima en 1561 dans son Amalthée et qui reste le seul monument de leur amitié.
Ch. d'Espinay par deux fois dans le second recueil de ses sonnels (# salue un Goulaine comme poète :
Qui dessus toy emportera la gloire ?
D'un tret sembiabie au Poète vendomois Tes chants iront s’esgalant à la voix
De cil qui chante au reply de ton Loire (5).
De l'œuvre de ce poète, je ne sache pas que rien ait Jamais été imprimé. Il ne peut s'agir que de Beaudouin de Goulaine, troisième fils de Christophe IT de Goulaine et de sa deuxième lemme Claire de Montejan, oncle par conséquent de notre poète. Il avait été abbé de Saint-Gildas-des-Bois, mais étant devenu en 1557 chef de fanulle par la mort de ses deux aînés, il avait renoncé à l'état ecclésiastique. Un peu avant 1560 il vint
(1) Sur Buttet, voir BALMAIN, Un oublié, M. C. de Buttel, Paris, éd. du Savoyard de Paris, 1912, in-16; Eug. RITTER, Recherches Sur le poète Cl de Buttet et son Amalthée. Genève, 1887, in-80; MUGNIER, M. Cl. de Buttet, Champion, 1894, in-8o.
(2) Paris, R. Estienne, 1559, in-40,
(3) Paris, Buon, 1559, in-40,
(4) Sonnets 28 et 46.
(5) Sonnet 98, fin
à la Cour et « il y fit, dit Missirien, une si prodigieuse dépense qu'il dissipa en partie les plus belles terres de sa maison ». Ch. d'Espinay le connaissait évidemment auparavant, mais il a pu se trouver en rapports plus fréquents avec lui à cette époque à Paris même. On doit supposer aussi que Beaudouin de Goulaine a écrit des vers, soil qu'il ait commencé un véritable recueil, comme le ferait croire le sonnet que nous venons de citer, soit qu'il ait seulement ébauché quelques sonnets amoureux. Il songeait alors à se marier et le 25 septembre 1560 il épousa Antoinette Girard. Il avait de la culture et l'on était poète dans la famille. Son neveu Gabriel a laissé plusieurs pièces de vers qui ont été récemment éditées en partie. Après Son mariage 1 s'établit non loin de Champeaux dans sa terre de Pomérieux près de Craon et fut tué en trahison par deux soldats dans le voisinage du Mans, au cours des guerres religieuses, en 1574 (),
L'un des sonnets liminaires est signé d’un personnage jusqu'ici inconnu: Plessis Bérard Angevin. Il s'agit d’un Maynière du Plessis Bérard ®. Ces Maynière habitaient Tilliers, près de Montfaucon (Maine-et-Loire). Ils étaient de petite noblesse, Mais voisins du château de Haute-Goulaine. C'est peut-être à ce dermer titre que Ch. d'Espinay les a connus. Je ne sais de quel Maynière il s’agit, ne connaissant que Jehan Maynière, écuyer, seigneur du Plessis Bérard, qui épousa le 2 juin 1551 Catherine Bastard, fille aînée de feu noble homme Guillaume Bastard, seigneur de la Largière, demeurant à Saint-Germain, près de Tilliers @. Le sonnet qu'il dédie à Ch. d’'Espinay contient un vers imité de Baïf et une allusion à l’androgyne des
(1) Tous ces détails sont pris à la préface que M. DE LA BORDERIE a mise aux vers de G. de Goulaine, Le Livre de Marguerite de Bretagne, dame de Goulaine (1585-1599), Nantes, MDCCCLXX VIII; tiré à 25 exemplaires. Sur ce personnage, on peut consulter aussi DE CARNÉ, Les Chevaliers bretons de Saint-Michel, p. 144-145,
(2) J. DENAIS, Armotrial général de l’Anjou, II, 370.
(3) Arch. dép. Maine-et-Loire, E. 3254. En 1666, Jacques de Maynière du Plessis Brard et son frère Louis de Maynière de la Gaudinière justifient la possession du titre de noblesse depuis 1545 (CHAMBOIS et P. DE FARCY, Recherches de la noblesse dans la généralité de Tours, Mamers, 1895, in-40, p. 513), Renseignements communiqués par M. Saché, archiviste d'Angers.
platoniciens. D'Espinay lui dédie deux de ses sonnets (23,44). Dans le premier, il vante le « doux miel de sa langue bénine » et ses « écrits que la muse illumine ». Qui nous redira les accords de la « lyre angevine » de Plessis Bérard ?
Fous ces poètes donnèrent à Ch. d'Espinay des sonnets liminaires pour l'édition de 1559. Ronsard lui rappelait le temps où il brülait pour Cassandre et le feu nouveau qu’en son cœur avaient allumé les vers de d'Espinay
O que ta Dame ha bien les yeux ardans, Qui seulement ne te bruslent dedans,
Mais sans la voir, qui fait par tes escrits D'un grand brasier allumer nos esprits, Et comme toy nous fait amoureux d’elle (1).
Rémy Belleau, plus mignard, s'adressait à l'amour et, réunissant en un dernier tercet les deux modèles de d'Espinay, donnait à son ami la palme sur Pétrarque et Ronsard, ayant éprouvé à la lecture de ses vers une émotion plus douce encore
Que ne causa la beauté de Cassandre, Ny les beaux yeux de Laure, dont la cendre Pleure au cercueil encor sa passion.
Cl.de Buttet rappelait le trait quelque peu usé des pétrarquisanis : | Lors Amour de son aisle une plume arracha, Et pour t'en faire don luymesme la trancha.
Le poète la prit : « Et Venus du beau myrthe environna sa teste ». Grévin proclame d'Espinay
Poëte autant parfait que sa maistresse est belle.
Plessis Bérard enfin voit en lui le « seul Nestor de Brelaigne ». Trois de ces pièces sont imprimées à la fin du volume,
(1) Sonnet limin., 1.
L'ŒUVRE L'TTÉRAIRE 49
probablement parce qu’elles furent composées pendant son impression. Ronsard dans un deuxième sonnet s'étonne
qu'un pays si desert De grands rochers et de forests couvert, Que l’ocean en demi rond enserre, Ait pu donner un si gentil sonneur.
Telle autrelois la Béotie vit naître Alcman.
Le sonnet de Des Autels est mélancolique et sans intérêt. Lui aussi était venu à Paris en 1559 1). Celui de Grévin proclame notre poète « le premier de la bande », pour chanter l'amour : ce sont hyperboles qu'on se renvoie entre poètes.
Les 26 premiers Sonnels amoureux, suivis d'une chanson, parurent en 1559 chez Guillaume Barbé.
Le recueil que la Pléiade présentait ainsi au public arrivait un peu tard. Pétrarquiser, en 1559, c'était retourner six ans en arrière, au delà de l’ode de Du Bellay contre les Pélrarquisants (1553). Mais aussi si l’on examine attentivement le livre, on peut croire quil fut composé au temps même où le pétrarquisme fit fureur. Le poète par trois fois nous dit en 1560 qu'il était amoureux depuis sept ans; et nous l'avons vu en 1553 composer des vers latins qui indiquent une lecture assidue des poètes. Il est naturel qu'il ait commencé à cette date à chanter l’amour. Tous les sonnets sont décasyllabiques. Or, on sait que l'avènement de l’alexandrin dans le sonnet date de 1555. Des nombreuses imitations que l'on va relever au cours de cette étude, pas une n'est certainement postérieure à 1554.
Dans ces conditions on peut croire que d'Espinay a écrit
(1) Hans HARTMANN, Guill. des Autels, p. 100: Les premiers ouvrages de Des Autels ont paru à Lyon. À partir de 1560, il fait imprimer à Raris.
ce recueil entre 1553 et son départ pour Paris (1556-1557). S'il ne l'a pas édité plus tôt, c'est sans doute parce qu'il attendait à être à Paris. Une fois à la Cour, il dut se mettre en rapports avec les membres de la Pléiade et solliciter d'eux les sonnets liminaires qu'il a joints à son édition. Il me paraît impossible de rapprocher en deçà de 1556 la composition des 217 premières pièces. Autrement, comment expliquer que connaissant le sonnet à vers alexandrin (il y en a 13 dans le second recueil) 1l n'en ait pas usé une seule fois; que découvrant dans la Continualion des Amours de Ronsard (1555) et dans les Regrets de Du Bellay (1558 n. s.) une poésie plus libre et moins italienne d'inspiration, qu'ilse vante d'imiter dans son deuxième recueil, 1} s'en tienne dans le premier aux formules pétrarquistes, qu'il y copie servilement et exclusivement les premiers Amours de Ronsard, ceux de Baïf à Méline et ceux de Magny (1552-1553) sans reproduire une seule expression des œuvres postérieures ?
On ne peut guère supposer que, resté au château d'Espinay jusqu'en 1558, il n'ait subi que tardivement l'influence de la Pléiade. D'abord la cour des Laval à Vitré n'était point si fermée aux choses de la Renaissance. Elle était en relations continuelles avec Paris. Surtout l'amitié qui unit Ch. d'Espinay avec tous les membres de la Pléiade suppose un séjour assez prolongé à Paris avant l'édition de son premier volume de vers. J'estime qu'il a dû aller à Paris vers 1556-1557 (), ayant en manuscrit ses premiers vers. C'est alors seulement qu'il a eu
(1) Je n'ai aucun moyen de fixer d'une façon certaine la date de la venue de d'Espinay à Paris. Mais on remarquera qu’en 1556 il a 25 ans, que sa famille a de l'ambition pour lui, que son frère aîné, devenu le gendre du maréchal de Vieilleviile, à paru plusieurs fois à la cour à partir de 1549, que son frère Antoine y à été page, vraisemblablement vers cette époque; que Charles lui-même devient en 1556 prieur de Liré; an 1558, prieur de Bécherel; est proposé pour l'évêché de Dol en février 1559, sinon auparavant. Il est bien vraisemblable qu’on l'avait « lancé » depuis quelques années. Il est certain cependant qu'il ne se fixa pas à Paris avant le milieu de l’année 1556. Le 8 juillet 1554, il signait « à la maison de la Rivière d’Espinay » une procuration en faveur de Pierre Guenyveau, recteur de Plusquellec au diocèse de Quimper, pour l’instituer son vicaire dans le gouvernenement (le Saint-Gildas, Le 28 mai 13556, François Le Roulx se désista en sa faveur
de son prieuré de Liré. La pièce est datée de Paris et signée del Aeux témoins et d'un notaire apostolique; Ch. d’Espinay n'y est pas nommé comme présent. Enfin
la révélation d'une poésie moins servile et plus personnelle et qu'il se mit à écrire la deuxième série de ses sonnets. La différence entre la facture, l'inspiration, les sources des deux recueils suppose, ce me semble, non seulement des modèles difiérents, mais, au temps de la composition du second, une plus grande maturité de sentiment et de goût. On voit tout de suite l'importance de cette date. D'Espinay par ses premiers sonnets appartient à la plus belle époque de la Renaissance et il est sinon l'un des premiers disciples, au moins le premier imitateur de Ronsard. Son ami Belleau, que son cuite pour Ronsard a poussé à le copier avec une indiscrétion égale à celle de d'Espinay, lui est pourtant postérieur ().
Cette date admise, on ne s'étonnera pas de ne pas trouver dans le premier recueil de Ch. d'Espinay une originalité qu'on chercherait en vain dans ceux de cette époque. Qui se flattera d'avoir lu sans ennui les Amours de Baïf pour Méline (1552), ou ceux de Magny (1553), ou les deux livres d'Erreurs amoureuses de P. de Tyard (1549-1551), ou même l'Olive (1549), ou le premier livre des Amours de Ronsard (1552) ? Le livre de d'Espinay vaut ce que valent à peu près tous ces sonnets, c'estàa-dire fort peu de chose. I lui manque seulement — il est vrai que c'est beaucoup — d’avoir écrit les deux ou trois pièces -qui rendirent l'Olive immortelle, ou seulement d'avoir eu cette fraîcheur d'émotion et cette aisance dans l'expression et Île rythme qui firent saluer Ronsard comme un chef dès les premières Odes et les premiers Amours.
Les sources en sont identiques. La première est Pétrarque et ses disciples. On sait avec quelle ferveur on copiait Pétrarque et surtout les pétrarquisants autour de 1550 : Chariteo, Thele 142 juillet de la même année Ch. d'Espinay signa au château d’Escures uni procuration donnant à François Daguet le pouvoir de prendre en son nom possession du prieuré de Liré. Après cette date, je ne connais pas d'acte de Ch. d'Espinay jusqu’à la fin de 1559. Le 16 décembre de cette année, il prêta serment au roi pour les prieurés de Gahard et Bécherel et l’abbaye de Saint-Gildas, entre les mains du cardinal de Sens (Arch. Loire-Inf., Insinuations ecclésiast., IIT, fos 239-241: IV, 9273, 279 vo: B 2407, fo 83. Pièces communiquées par M. l’abbé
A. Bourdeaut).
(1) ECKHARDT, R. Belleau, II, V, p. 164-175.
baldeo, Seraphino dell’ Aquila surtout et ses élèves, Bembo et les bembistes sont les sources ordinaires de l'Olive, des Erreurs amoureuses, des premiers livres d'Amours de Ronsard, de Baïf et Magny jusqu'en 1555. On ne lit pas toujours les éditions complèles de ces poètes, mais plus souvent les recueils de Rime diverse publiés à Venise depuis 1545 ©.
D'Espinay ne me semble pas avoir traduit directement aucun sonnet de ces recueils. Il serait difficile de dire si c'est à eux où à leurs élèves français qu'il a pris le langage précieux, les métaphores outrées, les antithèses forcées qui sont les ornements obligés des œuvres amoureuses de 1550. D'Espinay ne nous à point fait le portrait de sa dame, encore que dans sa préface il se propose de nous décrire « la cause et l'effet de tous ses maux ». Nous savons seulement qu'elle a le sein d’albâtre et les membres d'ivoire, comme Olive, comme Cassandre, comme Méline, Pasithée, Sainte ou Antonine.
Un jour aussi il invita son ami Plessis Bérard à la louer :
Pren le subiect de cent beautez ensemble Loüant ce teinct qui viuement ressemble À vne fleur cueillie fraischement.
Chante ces yeux et blasme leurs effets 2);
C'est de ces yeux en eflet qu’ Amour, comme d'une fenêtre, lance, puissant archer, ses traits les plus venimeux. Une flamme — effet imprévu — jaullit de ce coup, qui consume le poëte. Il ne vit plus que de soupirs et de larmes. Désormais il est en proie aux émotions les plus contraires : tantôt de glace, tantôt .de flamme, tantôt joyeux, tantôt en « desconfort », aujourd hui ravi d'un baiser divin, demain martyrisé de regret et mort de désespoir, bénissant tour à tour et maudissant l'heure où il connut celle qui fait son tourment et sa félicité : blessé d’une plaie irrémédiable et pourtant douce, source
(1) Pour tous ces détails, se reporter au livre de M. VIANEY, Le Pétrarquisme en l'rance au XVIe siècle (2) Sonnet 93.
féconde d’antithèses, car le même bras le blesse et le guérit : telle une fontaine d'où coulerait l’aigre et le doux ®.
On pourrait hésiter sur l’origine de ces expressions, la plupart, d'origine pétrarquisie ®, ayant été popularisées par les poètes du quattrocento italien et-ceux de la première Renaissance française. Mais d'Espinay semble avoir eu le bon goût de préférer le maître aux élèves et de lire Pétrarque plutôt que: Seraphino. Pétrarque, du reste, était toujours populaire en France. Philieul de Carpentras en avait tfaduit 129 sonnets en 1548 (); Peletier l'année précédente en avait traduit douze dans ses premières œuvres (1547) 4). Ronsard dans ce même recueil énumérant les beautez qu'il voudroit en s'amie exigeait :
qu'ell” sceut par cœur tout cela qu'a chanté Petrarque, en amour tant vanté (3).
D'Espinay s'en est souvent inspiré. Le début du sonnet 18 où il se plaint que la maladie mine sa maïtresse est peut-être un souvenir du 15° de Pétrarque sur la mort de Laure ©. Peutêtre aussi faut-il voir une réminiscence de Pétrarque dans le sonnet 22. Les allusions littéraires sont les mêmes, l'inspiration et le mouvement ont quelque analogie; cependant la filiation reste douteuse (?.
Mais d'Espinay ne se contente pas de chanter son amie dans la langue qui célébra Laure, 1l s'exerce à traduire son modèle, et 1l est remarquable qu'il en ait rendu avec beaucoup d’aisance
(1) Sonnets 1, 2, 5, 10, 12, 15, 16, 24.
(2) On trouvera le détail des rapprochements possibles dans l'édition critique, sonnet X, vers 1-8, note. ‘
(3) Laure d'Avignon, par PHILIEUL DE CARPENTRAS, Paris, Gazeau, 1548 (voir CHAMARD, Du Bellay, p. 179, note 6).
(4) PELETIER, Œuvres poétiques, éd. par L. Séché et Laumonier, Revue de la Renaissance, 1904, p. 74-80.
(5) BI. II, 403 (Odes retranchées). Il est vrai que, trois ans plus tard, il estime que celle qui apprend Pétrarque le fait « Afin que mieux ell’ puisse entretenir l'amant luxurieux » (ioid., B1. II, 455).
(6) « Discolorato haï, morte, il piu bel volto », rima 242.
(7) Rima 154, sonnet CXXXV : Giunto Alessandro alla famosa, tomba.
et de précision les expressions, le tour et le rythme même. En voici deux exemples curieux.