PÉTRARQUE
Se ‘1 dolce sguardo di costei m'ancide, Se le soavi parolette accorte, E s’Amor sopra me la fa si forte Sol quando parla, ovver quando sorride; —- Lasso, che fia, se force ella divide, O per mia colpa © per malvagia sorte Gli occhi suoi da mercè, si che di morte Là dov'or m'assicura, allor mi sfide !
— Perd si tremo, e vo col cor gelato, Qualor veggio cangiata sua figura, Questo temer d'antiche prove è nato.
—- Femmina è cosa mobil per natura; Ond'ic so ben, ch'un amoroso stato In cor di donna picciol tempo dura.
. (Rima 150, sonnet XX) (1).
D'ESPiNAY
Si le regard qu'vn si bel œil me rue,
Et le parler de dame si accorte,
Et si Amour la fait sur moy si forte
Lors qu'en parlant d’vn ris elle me lue,
— Las que feray ? si par sort elle mue
Ou par ma faulte, ou par estrange sorte
Ses yeux piteux, ou l'ame demi-morte
Pour sa franchise auoit place tenue
— Mais las ! i'ay peur que mon cœur ne se gelle
Au changement d’une forme cruelle,
La mesme peur ont esprouvé les Vieux.
— Car toute femme estant de sa nature
De cueur leger, en elle bien peu dure
L'heureux plaisir d'vn estat amoureux.
(Sonnet 20).
— Comme d’une seule claire et vive fontaine — vient le doux et l’amer dont je me pais —, une seule main me guérit et me blesse — Et parce que mon martyre n'arrive pas au port, — mille fois le jour je meurs et mille fois je nais —; tant de mon salut je suis éloigné.
4) Si le doux regard de celle-ci me tue, — et ses douces dat accortes paroles, — et si Amour sur moi la fait si forte — lorsque seulement elle parle ou quand elle sourit; — hélas ! que faire si par hasard ella ôte — ou par ma faute ou par
mauvais sort — de ses yeux la pitié, en sorte que mortel — là où est mon assu-
rance, là (je trouve) un découragement ? — C'est pourquoi je tremble et vais le cœur glacé -— toutes les fois que je vois changer son visage. — Cette crainte est
née d'une vieille expérience. — La femme est chose mobile par nature; — d’où je
sais bien qu'un état amoureux — dans le cœur de femme peu de temps dure.
À ces rapprochements se bornent, ce me semble, les sources italiennes de d'Espinay. Il est surtout un disciple et un imitateur des poètes français de la Renaissance de 1550 et principalement de Ronsard. C'est même par là qu'il nous intéresse, ses premiers vers étant des témoins du succès foudroyant de Ronsard et l'un des rares monuments de la Renaissance litiéraire bretonne.
On trouve d’abord en lisant les 26 sonnets de Ch. d'Espinay beaucoup d'expressions, d'hémistichés et de vers entiers pris au premier livre des Amours de Ronsard ou à peine démarques dr |
RONSARD
Je suis vraiment heureux et plus qu'heureux
De vivre aimé... (Amours, I, CCXX, 9; BI. I, p. 123.) D'ESPINAY
Je veux chanter, heureux el plus qu'heureux. (I, 1).
RONSARD Je pais mon cœur d'une telle ambrosié, Que je ne suis à bon droit envieux De celle-là dont le Père des Dieux Chez l’Ocean sa bouche rassasie.
Et si le fiel n’amoderoit un peu Le doux du miel duquel je suis repeu, Entre les Dieux, Dieu je ne voudrois estre.
(Amours, I, X, BL I, 7.) D'ESPINAY
Toutes les fois qu’en Madame ie pense,
Tout autre bien s’esloigne de mes yeux,
Quand ie la voy, ie ne voudrois (6 Dieux !)
Avecque vous chercher ma demeurance. (IV, 1 à 4).
RONSARD Bien mille fois et mille j'ay tenté De fredonner sur le nerf de ma Lyre, Et sur le plain de cent papiers escrire Le nom qu'Amour dans le cœur m'a planté.
(Amours, I, XXVII, 1 à 4; BL I, 17).
(1) Je ne relève ici que les plus remarquables. On en trouvera le détail dans l'édition critique à la fin du volume.
D'EspiNay
Et Sur le plain de ta lyre Angeuine Vien accorder vn fredon de tes doigts. (XXII, -8).
RONSARD
Vengeant d'un coup cent mille cruautez.
(Amours, I, CLXXXIII, BL I, 104).
= D'ESspixAy
De rencontrer dix mille cruautez. (XXXIT, 8).
D'autres fois, il lui prend le cadre du sonnet sans en prendre le contenu :
RONSARD
Oeil qui portait dedans les miens l'eposes Comme vn soleil, le Dieu de ma clarté; Ris qui, forçant ma douce liberté, Me transformas en cent métamorphoses.
(Amours, I, LXXXIX; BL I, 51).
D'ESPINAY
Oeil trop mignard emprunté de Venus,
Le seul flambeau de mon ame rauie,
Grace qu'Amour de suyure me convie,
C'est de vous deux que mes maux sont venus (V, 1-4).
N'esi-ce point aussi Ronsard plutôt que Virgile qui lui a suggéré la gracieuse comparaison suivante :
RONSARD
Comme un beau lis, au mois de Juin, blessé D'un rais trop chaud, languit à chef baissé, Je me consume au plus verd de mon âge.
(Amours, IT, EXI, 12 à 14; BL I, 36).
D'ESPINAY
Comme la fleur de la plante arrachee Pallit son teinct, et se voit deseichee, Ainsi ce feu à changé ma couleur. (IT, 12-14).
On remarquera pourtant que d'Espinay et Ronsard semblent avoir traduit chacun la moitié des trois vers de Virgile.
Quelquelois aucune expression ne rappelle la source première; mais le développement des deux pièces esl parallèle, l'idée identique, ainsi que le mouvement des deux sonnets. C'est un thème courant depuis les néo-pétrarquistes que de comparer l'amant malheureux à Prométhée sur son rocher :
Un Promethée en passions je suis,
chante quelque part Ronsard (W. Et au sonnet suivant il développe tout au long l'allégorie. D'Espinay la reprend et suit pas à pas son modèle, avec assez de liberté cependant pour cacher le larcin. Les deux premiers vers surtout, pris à Pétrarque, déroutent complètement le lecteur ®.
Ou bien encore il reprend un procédé de Ronsard, mais l'applique à une idée contraire. Ainsi le procédé est connu qui consiste à chercher, dans la puberté printanière des arbres et des animaux, un encouragement à l'amour. Sans remonter à Virgile ou à Lucrèce, on trouvera dans À. Jamyn un joli développement sur ce thème :
Or que le piaisant Avril Tout fertil Donne aux plaines la verdure Et Jupiter à son tour Fait l'Amour, Je veux suivre la nature.
Mais les Italiens du Quattrocento sont plus subtils. Par une antithèse ingénieuse ils opposent au souffle fécondant du zéphyr, « genilabilis aura Favoni », la froide indifférence de leur dame. Sannazar a bâti sur cette opposition toute la première églogue de son Arcadie. Ronsard a repris et développé le même motif, mais au second livre des Amours ®: il est douteux que d’'Espinay s'en soit servi. Par contre il à fait aussi
(1) Amours, I, XII, 12; BI. I, 8.
(2) Sonnet 15. Du Bellay à consacré au même sujet le onzième des Sonnelz de l’honnesie amour (Œuvres, éd. Chamard, I, 146). D'Espinay me semble suivre plutôt
Ronsard, sans que j'ose en décider d’une facon trop affirmative. (3) Amours, II, XXVII; BI. I, 171 : Hé que voulez vous dire ? estes vous si cruelle.
trois fois au premier livre des Amours la contre-partie et c’est là sans doute l’origine du sonnet 25 de d'Espinay ®, C’est l'hiver sur la terre, « la terre est pleine de glas, de gresle », le vent «rompt les rochers », la mer est déchaînée. Mais l'amour brûle le poète, si bien qu'il meurt de chaleur au cœur de l'hiver ©.
Tout le sonnet est construit pour l’antithèse finale. C’est ce qui à provoqué le sonnet de d'Espinay; toutefois pour nous donner le change sur l'origine de sa pièce, il a repris le thème lraditionnel, moins original. C'est le printemps sur terre; tout aime, mais le poète est si malheureux que le printemps est pour lui un hiver. La première partie du sonnet demande donc
- une description de printemps amoureux :
On voit desia ies douces colombelles Bec - contre - bec, baisant s'enamourer, Et a l'escart deux-à-deux s'esgarer Se chatouillant de leurs flames iumelles :
—— Un voit desia de ses legeres aelles Progné qui vient le printemps asseurer, EL par son chant lamentable augurer Le doux plaisir de ces saisons nouuelles.
(Sonnet XXV, 1-8).
Les détails de cette description sont groupés autour de deux oiseaux; les colombes et l’hirondelle. Peut-être est-il inutile et même pédantesque de chercher une source à des détails si simples: qu'on lise pourtant les trois strophes suivantes, dont deux sont italiennes et une française contemporaine des vers de d'Espinay. I] sera difficile après lecture de ne pas croire que notre poêle s'en est au moins souvenu :
« O combien de fois j'y pense en voyant par les bois solilatres les amoureux tourtereaux se baiser avec un doux murmure et puis aller, pleins de désir, cherchant leur nid amoureux ».
(SANNAZAR, l’rosa seltima, texte dans Vianey : Pétrarquisme,
p. 89; et imitation dans Olive, 84).
(1) Ce rapprochement curieux m'a été signalé par M. Vianey.
(2) Amours, I, CLXIX; BI. I, 97 : Or que le ciel, or que la terre est pleine: ibid., 1, CXIII; BI. I, 64 : Je vey ma nymphe entre cent Aamoiselles; ibid., I, CXXV: BI. I, 70 : non la chaleur de la terre qui fume.
Comme, quand la motte dure Se resout de la froidure, Les touriourelles jasardes, Le bec au bec, havement S'entre-vont baisant tremblardes… (Baïr, Amours de Méline, II, 8, Augé Chiquet, D'ALS ANNE Sr)
; PÉTRARQUE Zephiro torna, e’ 1 bel tempo rimena E i fiori, e l’erbe, suo dolce famiglia E garrir Progne, e pianger Filomena.
{Rima 269, sonnet XLIT sur la mort de Laure).
Il semble bien que d'Espinay se soit inspiré pour ses deux quatrains des détails de ces trois pièces ou d’autres similaires. Mais le mouvement des deux tercets, symétrique dans les deux pièces, bien que les termes en soient opposés, l’antithèse finale, nous portent à croire que le modèle de d'Espinay dans ce sonnet, a élé Ronsard :
RONSARD
Amour me brusle, et l'hyver froidureux,
Qui gele tout, de mon feu chaleureux
Ne gele point l’ardeur, qui tousjours dure.
— Voyez, amans, comme je suis traité!
Je meurs de froid au plus chaud de l'esté
Et de chaleur au cœur de la froidure 4).
D’ESPINAY
Mais las ! du froid englacé de Madame,
Ni ce printemps, ni son plaisir m'enflamme
Ni ces tesmoins qu'on voit ores arriuer :
— Car cest Amour ialoux de ma ieunesse,
D'yn si grand mal si doucement me presse,
Que d'un printemps il me fail vn hyuer.
(1) Amours, I, CLXIX, BL. I, 97. Autres finales semblables dans le 1er livre des : Amours de Ronsard :
Et soit Phoebus, attelé pour marcher Devers le Cancre, ou bien devers l’Archer, Vostre œil me fait un esté dans mon âme.
(Amours, I, CXXV, BI. 70).
Si qu'en despit de l'hyver froidureux,
Par la vertu de ses yeux amoureux
Un beau printemps s’engendra de sa face.
(1bid., CXIII, BI. 64).
Voici une pièce plus simple où limitation est flagrante, d'Espinay ayant gardé, outre l'idée et l'allure générale, un mot de son modèle. Le 8° sonnet de d'Espinay est une reprise des sonnets 91 et 177 du premier livre des Amours de Ronsard. Ce dernier feint qu’il ait rencontré dans un vallon l'objet de son amour. Il s'apprête à la saluer quand un centaure la lui ravit. Au sonnet 99, le centaure est un archer. D'Espinay a transformé son modèle en supprimant la délicate allégorie de Ronsard. Il avait après Du Bellay (1553), renoncé au pétrarquisme ® et il y paraît dans son 8° sonnet. Mais l’idée et la composition sont semblables chez Ronsard et d'Espinay. Le poète considère son amie ; il l’'admire et veut l’aborder ; l'amour l'éloigne. Un adjectif resté identique chez les deux poètes semble le témoin de la paternité de Ronsard :
RONSARD 3)
Au cœur d'un val. esmaillé tout au rond De mille fleurs, de loin j'avisay celle Dont la beauté dedans mon cœur se cele, Et les douleurs m'apparoissent au front.
Des bois touffus voyant le lieu profond, J'armay mon cœur d'asseurance nouvelle, Pour luy chanter les maux que j'ay pour elle, Et les tourmens que ses beaux yeux me font.
En cent facons desjà, desja ma langue Avant-pensoit les motz de sa harangue,
Jà soulageant de mes peines le faix, Quand un Centaure, envieuz de ma vie.
L'ayant en croppe, au galop l'a ravie, Me laissant seul et mes cris imparfaits, (RONSARD, Amours, 1, CLXX VIT; BL, I, p. 101-102; Laumonier-Lermerre. I, 88).
D'ESFINAY
Vu jour advint qu'au lict de ma Maistresse le fu conduict par Amour doucement,
Et tout transi t'approchois lentement
De ce chalit ou elle se paresse :
(1) BL, I, 52et 101.
(2 Voir le sonnet 5.
(3) On trouvera dans l'édition critique le sonnet 91 des Amours qui rescemble à celui-ci,
— Et regardant et admirant sans cesse
Le traict diuin de cest œil sommeiliant,
Ce doux repos m'alloit renouuelant
L'accueil benin dont elle me caresse.
— J'estoy raui d’un regard si humain,
Quand cest Enfant me reprint par la main
Pour me tirer hors d’vn lieu tant heureux.
— Ie fu fasché d'avoir pris pour mon guide
Ce feinct Amour, ce cruel homicide,
Qui de mon bien, ce semble, est enuieux.
(Sonnet 8).
Enfin le modèle est parfois trop reconnaissable. Voici trois pièces qui sont presque copiées de Ronsard, l’une du second livre des Odes (1550), les deux autres du premier livre des Amours (1552 et 1553). Le sonnet 19 est la reprise, — commune aux poètes depuis Ovide (1), — des plaintes de Narcisse. D'Espinay a transposé l’ordre des strophes de Ronsard. Son premier quatrain est fait avec le dernier tercet de son modèle, mais 1l a enlevé le dernier vers qui est le plus joli de la pièce. Le second quatrain est de d'Espinay, sauf le dernier mot copié dans Ronsard. Les deux tercets sont faits en entier avec des expressions et les rimes de ce dernier :
RONSARD
Que làchement vous me trompés mes yeus,
Enamourés d'une figure vaine !
O nouveauté d’une cruelle peine,
O fier destin, à malice des cieux.
— Faul-il que moy de moy-mesme envieus,
Pour aimer trop les eaus d’une fontaine,
Je brule apres une image incertaine,
Qui pour ma mort m'accompagne en tous lieus ?
— El quoy! faut-il que le vain de ma face,
De membre en membre amenuiser me face
Commie une cire aus rais de la chaleur ?
— Ainsi pleuroit l'amoureus Cephiside,
Quand il sentit dessus le bord humide
De son beau sang naître une belle fleur.
(Amours, I, XLHT; édit. de 1553, p. 185; BI. I, 88).
(1) Métamoph., III, 339 et suiv.
D'’ESPINAY
Comme jadis dessus le bord humide
On veit le beau de Narcis s’escouler,
Et le vermeil de son teinct s’enuoier
Au seul obiect de son ombre homicide :
— Ainsi Amour que i'ay prins pour mon guide, Le vain pourtraict me contrainct accoler,
Et cest ingrat veult tout mon heur mesler
Au dur tourment du pauure Cephiside.
— Ah! faut-il donc qu'un œil si enuieut
Pour mon malheur m'accompagne en tous lieux Bruslant apres vne image incertaine ?
— El quoy ? fault-il que le vain d'une face
D'vn tret si feinct amenuiser me face,
Et le songer d'vne forme inhumaine ? (Sonnet 19).
Le sonnet 9 est moins servilement copié. D'Espinay en a pris le motif et certains détails dans une ode de Ronsard . Il a supprimé, ou plutôt résumé en un seul vers, la longue et lascive description où Ronsard nous représente un oarystis, ne gardant de son modèle que le début et le trait final, en sorie que le sonnet n’est qu'une transposition plus chaste de l'ode (.
Le même scrupule lui à fait expurger le modèle de son douzième sonnet. Il en a gardé la composition, des expressions nombreuses. Mais la gauloiserie qui termine le sonnet de Ronsard est devenue chez d’'Espinay une antithèse précieuse très connue chez les pétrarquisants :
RONSARD (3)
Pleut il à dieu, n'auoir iamais lâté
Si follement le tetin de m'amie !
Sans lui vraiment l'autre plus grande enuie, Helas ! ne m'eut, ne m'eut iamais tanté
(1) Lict que le fer industrieux; B1., II, 409, Odes retranchées; Laumonier-Lemerre, VI, 103; Laumonier, I, 257-958.
(2) On la trouvera plus loin dans les notes critiques du sonnet 9.
(3) Texte de la première édition. Celui de 1560 donné par Blanchemain est légèrement modifié (I, 389). Publié en 1553 dans la seconde édition des Amours (LAU- MONIER, Tableau chrono!, des œuvres de Ronsard, 1903, p. 5).
Comme un poisson. pour s'estre trop hâlé, Par un apât, suit la fin de sa vie, Ainsi ie vais, où la mort Mme conuie, D'un beau tetin doucement apâlé.
Qui eut pensé, que le cruel destin Eut enfermé sous un si beau tetin Un si grand feu, pour m'en faire ia proie ?
(Amours, édit. de 1553, p. 45; édit. H. Vaganay, p. 384).
D'’ESPINAY
Pieust à mon Dieu n'avoir jamais receu Si follement les baisers de Mamie,
Car sans cela ie n’eusse pas enuie
De me brusler dans vn si cruel feu.
-- Est-il possible auoir iamais cogneu Telle faveur si feintement suyuie, Martiriser le reste de ma vie,
Et consommer mon ame peu-à-peu ?
— Comme un poisson doucement appasté Cherche sa mort pour s’estre trop hasté, Ie fu trompé d'vn baiser si diuin :
-— Par cest appast. ie voy finir ma vie, Suyuant le lieu ou la mort me conuie, Mais en mourant, ie ne puis prendre fin.
«Heureux, disait à Nausicaa le subtil Ulysse, trois fois heureux ton père et ta mère vénérable, trois fois heureux tes frères, Mais heureux plus que tous ceux-là celui qui, l'emportant par ses présents, l'emmènera dans sa maison ®) ». L'Anthologte avait relevé ce madrigal : « Heureux qui te voit, trois fois heureux qui l'entend, demi-dieu qui l'aime, dieu qui l’'épousera ? », Baïf dans les Amours de Méline a traduit textuellement toute l’épigramme grecque &
(1) Odyssée, NI, 154-159.
(2) Anthologie, épigr. érotiques, 94, fin.
(3) Amours de Méline, 1, XIII, éd. Augé Chiquet, p. 38-39; M. L., I, p 923, avec un texte modifié
La fin seule du sonnet nous intéresse :
Bienheureux est qui te voit : plus grand heur L'homme a, qui l'oit : demydieu ton baizeur, . Dieu parfait est qui nù a nù t'embrasse.
Magny dans les Souspirs et Ronsard dans les Amours ont repris le thème et l'ont développé pendant tout un sonnet. Je suis assez embarrassé pour fixer entre tant de modèles celui qu'a suivi d'Espinay dans le treizième de ses sonnets. La composition de son poème avec la répétition du mot heureux en tête de chaque strophe rappelle plutôt celui de Ronsard, Magny ayant usé de ce procédé à partir de la deuxième strophe seulement. Mais Ronsard ne fait que répéter dans les trois premières strophes la même idée : heureux les parents de Cassandre, en sorte qu'il supprime la piquante gradation de l'Anthologie et de Baïf, que Magny et d'Espinay ont eu grand soin de conserver. Tout comparé, c’est encore Ronsard que d'Espinay me semble avoir suivi. À moins qu'il n'ait imité ni Magny ni Ronsard, et se soit contenté de développer à sa guise les trois vers de Baïf.
C'est à Magny plutôt qu'à Ronsard qu'il a pris le sujet de son troisième sonnet. La source première en est Astemio Bevilacqua . Ronsard a légèrement transposé le thème en priant la nature de dire adieu à Cassandre, tandis que Bevilacqua la prie seulement de déclarer à Abscentia son amour. Magny y ajoute une petite mise en scène.
D'Espinay a procédé comme il avait fait peut-être dans le sonnet précédent. Il a pris l'allure plus oratoire, toute en apostrophes de Ronsard, et y a coulé l’idée de Magny. Maisilest certain que c'est ce dernier qui l’a surtout inspiré, car il en a gardé une expression.