MAGNY
Or ie suis seul et ne vov qui m'escoute
Que ces rochers, ces antres, et fonteines
Et ces coutaux, Seuls tesmoings de mes peines, Auecques moy si de moy ie n’ay doute.
(1) Rime di diversi, 64. 1548, p. 55.
(2) Voir le texte de RONSARD à l'édition critique.
— Nul donc de vous mes complaintes reboute,
Ains les oyez et les tenez certaines,
Mais plus encore inutiles, et vaines,
Quoy que mon cueur, et mon ame il m'en coute.
— Et toutesfois si par icy passoil |
Le Basilic, qui me tient en tourment,
Resonnez luy mes soupirs et clameurs,
— Car si par vous mon deul il effaçoit,
Je vous ferois viure eternellement,
D'aulant que sain à ceste heure ie meurs.
(Amours, 21, Courbet, p. 33).
D'ESPINAY Plaines et bois, el vous plaisants coustaux, Certains tesmoins de ma peine si dure, Quand quelquefois imprime sa figure Dessus le tronc de vos sacrez fouteaux, — S’ ell vient un iour, desdaignant tous mes maux, Prendre le frais de l’espesse verdure, Declarez luy tout le mal que i'endure Pour aimer trop ces deux astres iumeaux.
— Dites aussi que c’est pour l'amour d'elle Que j'ay souffert la fortune cruelle, Qui peu-à-peu à ce trauail m'attire :
— Faites luy voir le fort des passions Que ie recoy par les impressions De sa beauté qui tousiours me martire. (Sonnet 3).
Mais combien Magny et d'Espinay sont loin de leur modèle ! Le sonnet de l'Adieu de Ronsard est une merveille d'équilibre: deux quatrains majestueux et lents où le poète invoque successivement loutes les forces et évoque tous les aspects de la nalure; un demi-aveu au début du premier tercel, qui nous achemine vers l'idée finale; un arrêt au second tercet, qui pique Ja curiosité, suivi d’un résumé rapide et hardi des deux qualrains; et enfin au dernier hémistiche, l'envoi de la formule d'adieu ! Le sonnet de Magny au contraire se termine au 11° vers et celui de d'Espinay finit avec les quatrains.
D'Espinay a lu aussi Joachim du Bellay; et d’abord le doux et mystique poète de l'Olive. Il lui a emprunté l’une de ses finales les plus gracieuses :
Du BELLAY Moy que l'amour a faict plus qu'un Léandre, De cet oyseau prendray le blanc pennaige, Qui en chantant plaingl la fin de son aage Aux bords herbuz du recourbé Méandre.
(Olive, LIX, 1-4).
D'ESPINAY EL tout ainsy qu'au reply du Meandre Sa triste fin le Cygne fait entendre, Chante mes maux, mes trauaux et ma peine (Sonnet XXI).
Il imite même le Du Bellay de l'Ode contre les pétrarquisants (1553). On connaît le sens de cette pièce célèbre; il est résumé dans la strophe suivante: après avoir raillé l'amour platonicien et pétrarquisant le poète s’écrie :
Mais quand à moy qui plus terrestre suis.
. Et n’ayme rien que ce qu'aymer je puis, Le plus subtil qu'en amour je poursuis, S'appelle jouissance ().
La déclaration était trop conforme à l'esprit gaulois pour être isolée. Pontus de Tyard deux fois dans ses Erreurs amoureuses exprime le même souhait ®. I] ne faut donc pas s'étonner du vœu que d'Espinay adresse à l'amour :
Ne laisse point flotter mon esperance, Haste ce bien par une joüissance Tant que soyons l’un et l’autre contents (3).
(1) Voir deux beaux commentaires de cette pièce dans VIANEY, Pétrarquisme, D. 165-168; CHAMARD, Du Bellay, p. 195 à 199. L’ode est de 1553 (CHAMARD, Du Bellay, p. 195).
(2) Que me sert en loyauté Pourquoi ne fut moindre ceste beauté Servir la grande beauté Qui me travaille en son obeissance ? D'une qui ne veut m'’ouir Ou que n'as tu (but de ma jouissance) Si je n’ay la privauté Moins de rigueur et plus de privauté ? Entièrement d'en jouir ?
(Erreurs AmM., I, Chant non (1bid., I, X; M. Lav., p. 18).
mesuré, M. L., p. 30).
Mellin de Saint-Gelais a aussi parodié l'amour platonicien et le style pétrarquiste dans la pièce : À une mal contente d'avoir esté sobrement louée (Œuvres, BI. I, 196-199).
(3) Dans la seconde édition, il introduit au cinquième sonnet une variante qui accentue encore cette inspiration épicurienne, En 1559, il demandait à son amie « ou bien la mort, ou la breue allegeance »: en 1560, il dit plus crûment : « ou bien la mort, ou bien la iouissance.
Enfin certains motfs son tellement courants vers 1555 qu'il est absolument impossible de savoir qui les a suggérés à Ch. d'Espinay. Telles sont les protestations par lesquelles les poètes assurent que la mer sera plutôt sans eau, le ciel sans étoiles, la neige noire et le jour sans lumière que le poète sans amour. Cette formule si facile à varier est dans Pétrarque et dans Fortunio Spira. L'Olive l’a relevée; Saint-Gelais l’a employée deux fois; Magny deux fois aussi, la première pour chanter son amour, la seconde pour exécrer son ennemi Bastard; Baïf en a étayé ses Pie à Francine, et Ronsard ceux qu'il faisait à Cassandre ®. Après eux tous Ch. d'Espinay s'écrie :
Plustost la mer sans les poissons sera, Et le soleil d'esclairer cessera, Ÿ Que de par moy telle foy se corrompe (2).
S il est plus prosaïque que ses devanciers, il est aussi plus court et probablement aussi sincère. ;
Un autre procédé popularisé par Pétrarque consiste à bénir le lieu et le temps où le poète est devenu amoureux :
Bien heureux soit le jour, le mois, l’année,
ET la Saison, le temps, le poinct, et l'heure,
Le beau païs, le lieu et la demeure,
Ou deux beaux yeux m'ont l'atteinte donnée (3).
Du Bellay a traduit cette strophe de Pétrarque dans l'Olive: Saint-Gelais l'a inscrite en tête d'un livre d'heures: Magny en a résumé la formule à plusieurs reprises et Baïf plus souvent encore; Pontus de Tyard traduit aussi Pétrarque au début du 39° sonnet des Erreurs amoureuses; Ronsard enfin chante « le jour, le mois, la place, l'heure et le temps » où les yeux de Cassandre l'ont tué ®. D'Espinay à compliqué d’une façon ingénieuse cette IE assez banale. D'abord il la répète deux
(1) Voir les références et les textes aux notes date du sonnet VI. (2) Sonnet 6, 1er tercet.
(3) Rima 47, sonnet XXXIX; traduction V. Philieul. On trouvera le sonnet entier dans CHAMARD, Les origines de la poésie française de la Renaissance, D. 238.
(4) Voir tous ces textes aux notes critiques du sonnet XXIV
fois au premier et au dernier vers en une lente énumération; puis il oppose les deux formules; dans le premier vers il bénit le temps et le lieu, dans le dernier il les maudit; enfin l’ensemblé du sonnet tourne autour d'une antithèse : quand il se souvient de son bonheur, il bénit le temps où il connut son amie; mais quand il songe à ses souffrances, il le maudit. Le procédé, pour simple qu'il soit, ne manque point de grâce et montre que notre poète n'est pas un simple plagiaire (.
Je ne sais quel fut le succès du recueil de Ch. d'Espinay. Il se vante lui-même que ses vers
n'ont esté de nos divins esprits Ny reculez ny trop mis à mespris, Ni reiectez de la plus docte presse (2);
faisant sans doute allusion aux vers que lui avaient adressés avant et pendant l'impression les principaux poètes de la Pléiade. Le succès dut être assez considérable puisque dès l’année suivante (1560) il faisait paraître une seconde édition. Pourtant il dut y avoir des critiques. Le poète lance ses exécrations contre un ennemi « pour avoir ris et mesdict de ses vers ». À moins que cette colère soit femte et ce détracteur supposé. Le sonnet, en effet, est imité de Baïf et même en a conservé un vers entier (@). Il est possible cependant que les vers de d'Espinay aient eu des détracteurs. On pouvait les trouver un peu archaïques en 1559. Le pétrarquisme était passé de mode. Ronsard, dès la Continualion des amours, avait
(1) Sonnet 24.
(2) Sonnet 36, fin.
(3) Sonnet 36. Voir les notes de l’édition critique.
laissé la mièvrerie italienne, pour la simplicité toute française et parfois gauloise des Amours de Marie; Du Bellay dans ses Regrels avait retrouvé la sincérité et l'émotion, Seuls Baïf et Magny, incapables de se renouveler, au moins en matière d'amour, chanlaient Francine et Marguerite du même ton qu'ils avaient chanté Méline et Louise Labé . D'Espinay fit donc un nouveau recueil, et cette fois encore il voulut s'adapter à ses nouveaux modèles.
La première Olive avait 50 sonnets. Est-ce en souvenir de l'Olive que d'Espinay en fit aussi 50? Le recueil reproduisait les 27 premières pièces avec quelques variantes peu importantes el 23 pièces nouvelles qui marquaient un nouvel idéal artistique chez notre poète. D'abord il adopte le vers alexandrin pour le sonnel comme la Pléiade l'avait fait depuis 1555 : treize pièces sont en vers de douze syllabes. Il se flatte de n'imiter plus personne et de traduire ses propres sentiments et non plus ceux de ses devanciers :
Ne pense pas que desia saoul d'escrire, l'emprunte rien d'vn tas de glorieux,
Qui ne pouuant de leur Dame auoir mieux Bruslans au cueur font bien semblant de rire 2.
Si l'on trouve encore dans les pièces du nouveau recueil des sonnets d'inspiration néo-pétrarquiste, ils deviennent cependant moins nombreux. Même le poète nous expose sa théorie littéraire. Il repousse « le trop obscur scavoir » de certains de ses confrères et veut que le style en soit doux, et non « éprouvé
Sur le fort de l'enclume ou'la lime acerée. »
Malheureusement ni cette idée ni même l'expression qu'il en donne ne sont de d'Espinay. Ronsard dans ses Amours à Marie
(1) M. Vianey a montré que les Amours de Francine sont plus italiens que les Amours de Méline par leurs soùurces et leur rythme (Péirarquisme, p. 178-187), et (D. 208-218) que les Souspirs de Magny (1557) sont plus italiens encore que les Amours.
(2) Sonnet 27, % quatrain.
L'ŒUVRE LITTÉRAIRE ral
avait renoncé au sonnet pétrarquiste et s'était excusé de rechercher la simplicité, plus en harmonie avec le caractère de celle qu'il chantait :
Marie, tout ainsi que vous m'avez tourné
Ma raison, qui de libre est maintenant servile, Ainsi m'avez tourné mon grave premier stile, Qui pour chanter si bas n'’estoit point ordonné ().
Sa réforme à même fait dubruit, on lui reproche maintenant d'écrire « trop bassement ® ». Du Bellay dans les Regrets s'excuse de ne vouloir « fouiller au sein de la nature » ni « feuilleter les exemplaires grecz # » pour faire des vers savants. Il ne veut même pas « tant pigner et friser ses vers », mais la simplicité sera son idéal. C'est à Du Bellay que d'Espinay a pris cette théorie
Du BELLAY
Un plus sçavant que moy (Paschal) ira songer
Aveques l’Ascrean dessus la double cyme :
Et pour estre de ceulx dont on fait plus d'estime,
Dedans l'onde au cheval tout nud s'üa plonger.
— Quant à moy, je ne veux, pour un vers ailonger,
M'accoursir le cerveau : ny pour polir ma ryme,
Me consumer l'esprit d’une songneuse lime,
Frapper dessus ma table ou mes ongles ronger. (Regrets, Il).
D'ESrINAY
Plessis, ces simples vers que la Muse sacree Nourrit dans le Cerveau de maints hommes priuez, Sans les auoir iamais encores abbreuuez Dans les profondes eaux de ce nouuel Ascree, — Me plaisent bien autant, et leur douceur m'aggree Non moins que la fureur de ceux qui sont couuez D'un trop obscur scauotr, et qui sont esprouuez Sur le fort de l'enclume, ou la lime aceree.
(Sonnet 44).
(1) Amours, II, LIX:; Bl. I, 208-209.
(2) Voir tout le sonnet : Amours, II, 1; BI. I, 147 : Mon Tyard on disoit…
(3) Regrets, sonnets 1 et 4.
Le deuxième recueil de Ch. d'Espinay contient donc encore
quelques imitations, bien qu'il soit beaucoup plus personnel
que le premier. On y trouverait même quelques traces de pétrarquisme. Voici un sonnet par exemple dont le premier modèle est dans Marcello Philoxeno. C'est un procédé courant chez les Italiens de la Renaissance que l'énumération, dans le vers initial ou final, des membres ou des sentiments qui font l'objet de chacune des strophes. J'en ai relevé un exemple dans Pétrarque (1), ‘un autre plus curieux dans Thebaldeo ©). Philoxeno s'adresse successivement à sa main, à sa langue, à ses yeux, à ses pieds, à son cœur, qui tous sont esclaves de la beauté de sa dame et refusent de lui transmettre les plaintes du poëte ®. Les pétrarquisants français ont usé de ce procédé. Tyard s'adresse successivement à ses yeux, à son désir, à son cœur “; Baïf à sa bouche, à ses yeux, à son cœur, à sa main ®). Mais ni les uns ni les autres sauf Philoxeno ne réalisent le vers final, qui, reprenant tous les termes de l’énumération, rappelle, non sans grâce, le contenu de toute la pièce. C'est Magny qui dans ses Souspirs a repris et suivi de très près le sonnet de Philoxeno, et en particulier gardé le vers final: et c'est Magny que d'Espinay a imité à son tour :