MAGNY
Qué verrez vous mes yeux desormais d’agreable, Puis qu'il me fault partir et changer de seiour ? Que verrez vous mes yeux et de nuict et de iour, Qui ne vous soil par tout par trop espouuentable ? — Quel chemin prendrez vous, qui ne soit desuoyable Pauuvres pieds douloureux, attendant le retour ? Vous oreilles aussi pleines de mon amour,
Que pourrez vous ouir qui ne soit effroyable ?
(1) Rima 934, sonnet VII, sur la mort de Laure : occhi mei, obscurato e ?l nostro sole.
(2) Sonnet 80 : Anima, piedi, orecchi, occhi.
(3) PHILOXENO, Sylve, fo m. ii ro (édition de Venise, 1508). Voir les textes à l'édition critique, sonnet XXXVII. Le sonnet de Philoxeno m'a été communiqué par M. Vianey.
(4) Erreurs amoureuses, T, XXII; M. Lav., p. 29-30. Cessez mes yeux...
(5) Amours de Méline, XXXVIII (Augé-Chiquet, 65).
— Bouche que ferez vous? ie me paistrai de fiel,
Et de cris et de pleints ie rempliray le ciel.
Mains, que toucherez-vous ? toutes choses horribles. — Et toy mon pauvre cueur ? ie mourray de langueur. Sus donq aprestez vous à ces tourments terribles, Pauures yeux, pieds et mains, bouche, oreilles et cueur.
(Souspirs, sonnet LXXVII, Courbet, p. 56).
D'ESPINAY
Or desormais pauures yeux lamentez
Le dur travail d'vne si longue absence,
Et par vos pleurs regretez la presence
De ces vertus qui vous ont contentez.
— Ma bouche, helas ! jamais ne vous vantez
Si à propos de trouuer allegeance,
Et maintenant viuez en asseurance
De rencontrer dix mille cruautez.
— Que ferez-vous, à mon cueur, que vous plaindre,
Et vous mes pieds que feintement restraindre
Vos pas qui sont la cause de vostre heur ?
— Esperez donc pour la fin des labeurs
Le double ennuy de cent diuers malheurs,
Vous pauures yeux, bouche, pieds, el mon cueur. (Sonnet 37).
Il a fait aussi — comme tous les poètes de 1550 à 1560 — le sonnet du Songe #). Le poète pendant son sommeil rêve à son aimée. On devine quel prétexte à regréts, à vœux élégiaques ou à descriptions lubriques ce thème fournit aux amoureux. Le point de départ en est, je crois, dans l'Anthologie "). Sannazar a consacré à ce sujet cinq sonnels, fort convenables. Bembo aussi a chanté en un sonnet célèbre « le songe qui doucement l'a soustrait à la mort » et lui a fait oublier son mal. Les Français ont retourné en toutes ses façons ce facile sujet. Du Bellay dans l'Olive traduit Bembo; Baïf l'a fait trois fois au moins, el une fois avec quelque pointe de libertinage; Magny chante le songe dans trois sonnets et une chanson. L'un des
(1) Sonnet 32. 6 (2) Epigrammes érotiques, 243. 11 y a aussi un Songe dans ANACRÉON, Ode VIII.
sonnets se termine par une pointe bien italienne : ce qui a rendu le poète le plus heureux, c'est que, dit-il,
Je songeois en songeant que je ne songeois point.
Quant à la chanson (46 vers), comme elle fait pare des Gayetez du poète, on comprendra que le ton en soit assez piquant. Ronsard enfin a consacré au songe cinq sonnets dont l'un est digne des Folatries 9. H serait puéril de comparer le sonnet 32 de Ch. d'Espinay à tous ceux-là. Il ressemble à tous ceux d’entre eux qui sont chastes et ne semble rien devoir de spécial à aucun d'eux.
C'est encore pour suivre la mode et non pour traduire ses propres idées qu'il a fait le sonnet de l'amour platonique. M. Scève en a donné la formule dans sa Délie :
Ta beaulté fut premier et doulx Tyrant, Qui m'arresta tresviolentement :
Ta grace apres peu a peu m'attirant M'endormit iout en son enchantement :
Mais ta vertu par sa haulte puissance M'esveilla lors du sommeil paresseux Auquel Amour par aveugle ignorance M'espovantoit de maint songe angoisseux (2).
Et après Délie tous les poètes de la Renaissance — même les plus gaulois à leurs heures — ont proclamé que ce n'était pas la beauté de leur dame ni ses faveurs qui les enflammaient, pas même son esprit, mais sa vertu. Pour dire vrai, il y avait là un beau prétexte à décrire toutes ces perfections dans une gradation spirituelle. Ainsi procèdent Tyard, Du Bellay, Magny, Ronsard lui-même %. D'Espinay a consacré à l’« honneste Amour » le 49° de ses sonnets. La formule initiale des
(4) Voir tous ces textes aux notes critiques du sonnet XXXII.
(2) Délie, diz. 306; éd. Parturier, p. 209. La source première en est PLATON, Banquet, ch. X. Voir le texte à l'édition critique.
(3) Voir tous ces textes aux notes critiques du sonnet XLIX. :
deux quatrains : « Ce ne fut point » rappelle celle de Magny : « Ce ne fut oncq »; et celle de Du Bellay : « Ce ne sont pas »: mais là se borne l'imitation visible: et s’il est évident que d'Espinay a lu tous les sonnets que je viens d'énumérer, il est impossible de dire lequel lui a servi de modèle.
Telle est la part de limitation dans le recueil de 1560. Mais ces pièces sont-elles postérieures à 1559 ? Je n'ai aucun moyen de les dater. A la lecture elles ressemblent étrangement à celles du premier recueil. Ne seraient-elles point, en partié, antérieures à la seconde série où elles sont imprimées ? — Par contre les essais personnels de d'Espinay y sont plus nombreux et quelques-uns ne manquent point de grâce. Les premiers sonnets où le poète raconte comment Eros le frappa de sa flèche ont un air plus grec qu'italien, notamment le sonnet 30, où d'Espinay a mêlé assez ingénieusement des termes et des sènliments pétrarquistes à des souvenirs d'Anacréon &. Anacréon était une des sources les plus fraiches de l’inspiration de Ronsard et de celle de Belleau ®. I] arrive même à d'Espinay d’oublier tous les modèles et de nous raconter, au moins dans quelques vers, ses Impressions personnelles. C’est surtout lorsqu'il parle de Champeaux et de la campagne vitréenne. Car il semble avoir été très sensible à la beauté de la nature. C’est évidemment le château d'Espinay qu'il désigne lorsqu'il se dépeint à nous « appuyé à la fenestre | d’un fort chasteau »; rêvant aux grâces de sa dame que lui rappellent les collines de la Frapilière et la rivière qui passe au pied d'Espinay :
Ce beau coustau à long chéf verdissant, Qui va cernant l'email et tant de prees,
Et ce ruisseau qui au bas des vallees
D'vn long reply va leur beautez croissant (3).
(1) Comparer, par exemple ce sonnet 30 aux sonnets 33, 34 qui sont purement pétrarquistes. La différence d'impression est très sensible.
(2) ECKHARD, LP. Belleau, p. 34-35, 164.
(3) Sonnet 29.
La chasse aussi semble l’avoir beaucoup intéressé. Les termes lui en sont familiers ©; 1l a vu
le cerf lancer, Et les veneurs en l’espesseur brocer, Parlant aux chiens, et de trompe et de voix, — Et aussi tost ce cerf pour se deffaire Tout haletant dans les eaux se retraire Lieu terminé pour ses derniers abbois (2).
Il semble aussi qu'il ait vu la mer, si j'interprète bien le début du sonnet 38. Mais au lieu de nous donner ses impressions, il transforme la vision naturelle en une invention artustique et mythologique, d’une grande élégance d’ailleurs et d’un rendu sculptural. Le poète est sur le rivage :
Et là seul et pensif iauisay (bien-heureux)
Sur le reply des flots la Deesse escumiere, Laissant flotter au vent sa robbe par derriere, Et de sa main frisant l'or de ses beaux cheueux.
Le motif est connu. R. Belleau, un des amis de Ch. d'Espinay, l'avait traduit d'Anacréon en 1555 ®): Baïf, trois ans “auparavant, avait décrit
de l’ecume la fille, Qui dessus une coquille, A bord a Cytheres vinf, Pressurer sa tresse blonde
Encores moyte de l'onde, L'oignant de parfums divins (4),
Et la même année 1552, Ronsard avait comparé Cassandre « à l’escumière fille »,
Qui or’ pignant les siens (cheveux) jaunement lons, Or’ les frizant en mille crespillons, Nageoit à bord dedans une coquille 6).
(1) « Les erres d’une beste » (sonnet 30).
(2) Sonnet 31.
(3) Odes d’Anacréon Téien, trad. de grec en françois par R. Belleau : La façon d'un bassin d'argent ou Venus issant de la mer estoit enlevée, éd. Gouverneur, p. 50.
(4) Amours, II, XXII, Aux Muses et à Vénus /éd. Augé-Chiquet, p. 153).
(5) Amours, I, XLI (BL, I, %5).
Mais la description de d'Espmay contient un détail qui n'est dans aucune de celles que je viens de citer. C'est ce voile qui flotte au vent par derrière la déesse. Aussi Je ne puis m'empêcher de’songer, en lisant la strophe de d'Espinay, au Triomphe d'Aphrodite que Jean Goujon avait sculpté vers 1549 pour la fontaine des Innocents ).La déesse est dans une large coquille dont les extrémités sont chevauchées par des Amours. Elle relient son voile que le vent enfle derrière elle. Ce bas-rehef n'a-t-il point inspiré notre poële et sa strophe si charmante nesl-elle point la transcription poétique d'une vision d'art et de volupté ?
D'Espinay s'essaie aussi aux portraits à l'exemple et par les
procédés de l'auteur des Regrets. Le sonnet 40 est construit comme le 125° des Regrels ®. La silhouette finale, encore qu'elle rappelle certain tableau de Ronsard 8, est pleine de grâce, et l'idée d'une douce ironie. 1l fail bon voir, s'écrie le poële, des amoureux qui ne peuvent se quitier, ou qui au retour d’une brève séparation s’en vont à l'écart, se conter les peines de l'absence :
Mais c'est bien grand’ pitié de voir ces amoureux
Fondez dessus l'espoir d'vn procez hasardeux,
Mendicants la faueur d'un Rapporteur nouueau :
— Et vn miracle grand, de voir en ceste sorte
Amour estre planté tousiours deuant la porte De quelque President demandant le bureau.
Enfin Du Bellay a mis à la mode aussi un genre de portrait peint par traits successifs, comme à la plume. Chaque vers commence par un verbe
Flailer un crediteur, pour son terme allonger, Courtiser un banquier, donner bonne esperance, Ne suivre en son parler la liberté de France (4)...
(1) Actuellement au Louvre. On en trouvera une très jolie reproduction dans VITRY, J. Goujon, p. 73.
(2) IL fait bon voir, Magny... | Mais ce que l'on en doit, etc. (Regrets, CXXXIIL, Chamard, II, 159; M. L., p. 229).
ta) Odes, III, XVIII (BL, p. 224). Voir le texte à l'édition critique.
(4) Regrets, LXXXV (Chamard, IT, 117; M, L., 209).
C'est sur ce modèle que d'Espinay s'est essayé à faire le portrait du charlatan de cour. Le sonnet n’a aucun rapport
avec l'amour de Ch. d'Espinay; c'est évidemment un crayon
# . > É . . ; qu'il a esquissé. La main est vigoureuse et la langue d'une belle saveur populaire unique dans son œuvre.
Contrefaire au retour de quelque long voyage L'accortset resolu, et ses mots balancer, Et auant que parler prendre lemps d'y penser, Et en termes nouueaux refondre son langage :
— Larder tout vn disner de son pelerinage,
À Les autres despriser et les Siens auancer, Et ne concluant rien tousiours recommancer, Caquetant à credit comme vne pie en cage :
— Frere, il me semble aduis que voy ces charlatans En banque chaufaudez pour arracher des dens, Vendans à cher desnier vne drogue estrangere : — Mais tout le meilleur est, que tant plus on les oit Mentir plus proprement, et lant moins on les croit, Et des plus aduisez sont reiectez arriere ().
Ronsard envoya ses compliments à son ami. En décembre 1560 il publia en tête de ses Poèmes ®, le Cyclope amoureux, paraphrase charmante de la onzième idylle de Théocrite et des Métamorphoses d'Ovide, et le dédia à Ch. d'Espinay. Il rappelle avec délicatesse que selon l'élégiaque alexandrin le meilleur remède à l'amour, c'est de le chanter. Précisément c'est celui dont use d'Espinay :
Je scay bien, D'espinay, que vous scavés comment On se peult alleger d'un si plaisant tourment,
Car Phœbus vous honore, et cette belle troppe Qui suit par les rochers les pas de Calliope.
Il est un autre moyen, moins difficile, et Ronsard insinue que son ami ne l'ignore pas non plus
Puis vous estes gaillard, et je scay bien aussi
Que rien ne vous plais tant qu'un amoureux soucy : Puis vous n’estes pas né d’une roche sauvage, Vostre cueur est humain, humain vostre courage.
(1) Sonnet 50.
(2) Edit. de 1560, t. TITI, en tête; Laumonier-Lem., III, 450-457; B1. IV, 104-114.
Hélas ! oui, si du moins l’on en Juge par ses vers. Et voilà Pourquoi son illustre ami chante à son intention les plaintes
.du noir Polyphème à la blanche Galatée.
. La langue des sonnets de d'Espinay présente un certain nombre de termes maintenant inusités, mais pour la plupart courants au XV! siècle : fouteaux, pour hêtres (IL, 4); travail, au sens de peine (III, 8; VIT, 14, XXIX; 14; XXXI, 3, XXXIV 3, etc.); se contenter signifiant prendre plaisir (XXIL, 3: XXVII, 13); desserrer, au sens de lancer (XVIIL, 10); que la Fontaine emploie encore (Fables, XIL, 17);amenuiser, pour devenir menu (XX, 1); ruer signifiant lancer (XXI, 2). Il affectionne les termes de chasse : les erres des cerfs (KXX, 4); brosser, qu'il écrit brocer (XXXI, 10). Il emploie encore certains mots qui ont disparu de l'usage: poursuyvir (V, 9); se retraire, pour se reurer (XXXI, 13); rongear, pour rongeur (XLII, 2); esclaver, mettre en esclavage (KXLIX, 11); chaufaudés, établis (L, 10); bourelle, adjectif féminin de bourreau (XLII 4); breil, bois (XXXI, 8); mandicans, pour mendiants (XL, 2). Assez souvent il donne aux mots français leur sens latin ou leur construction latine : songer en toi (VI, 2); on vit pâlir Narcisse « au seul object de son ombre » (XIX, 14); terminé, au sens de fixé, terminalus (XXXI, 14); le songer d’une face (XXII, 8); vague, vagqus (XXXVIIL, 3). Souvent aussi Ch. d'Espinay use du verbe aller avec le participe présent sans pour cela lui donner l’idée de continuité qu'il exprime ordinairement. Il dira : je vais bornant (XIV, 12), va heurtant (XVI, 4), va suyvant (XXIX, 12). Ïl a pris à l'italien une de ses tournures favorites et en abuse quelquefois : l'emploi de l'adjectif neutre pour servir de substanüf : le vif de mon feu (FE, 11), le fort des passions (LIT, 12). le beau de Narcisse, le vermeil de son teint (XIX, 2-3), le doux de leurs traicts (XLIV, 9), ravir tout mon mieux (XLVII, 6).
La métrique de Ch. d'Espinay est peu personnelle. Là aussi il suit Ronsard. Comme son modèle dans ses premiers recueils,
il emploie exclusivement le sonnet marotique : abba, abba..
ccd, eed. On sait que l'agencement de ces tercets est défectueux parce qu'ils peuvent se décomposer en un distique suivi d'un quatrain. Cette particularité fausse la nature du sonnet qui devait être composé d'abord de deux strophes paires et de deux strophes impaires 0. Notre poète n'observe pas toujours
non plus l'alternance des rimes masculines et féminines, à
laquelle s’astreignait Ronsard ®.Les coupes des vers sont assez variées, et même il use quelquelois de l'enjambement ). Tous les sonnets de la première série sont en vers décasyllabiques; dans la seconde édition treize sont en alexandrins (W.
Mais si d'Espinay a pris à Ronsard la forme du sonnet, il n'a pas su reproduire l'admirable variété de son rythme, l'aisance de ses sonneéts, Ia fantaisie de ses odes et de ses chansons. Sans même vouloir lutter avec le maitre, D'Espinay au. ait pu apprendre chez certains de ses amis, élèves comme lui de Ronsard, à trousser légèrement une odelette ou une chanson, à alanguir ou à effiler la chute d'un sonnet : Buttet lui eût donné sur ce point d'excellentes leçons, et même Baïf. D'Espinay ne connaît que le sonnet, et encore arrive-t-1l assez rarement, dans son premier recueil, à l'équilibrer avec art. La seule chanson qu'il ait composée est aussi monotone de rythme -que banale d'expression.
Il serait injuste de juger Ch. d'Espinay d’une façon défi-
(1) Cf. pour l'étude de cette question VIANEY, Pétfrarquisme, p. 102-103. Saint-Gelais et Peletier du Mans ont varié cette formule du sonnet marotique. D'’Etpinay s'en tient à la formule de Marot lui-même.
(@)h: Sonnets II, 1 à &; III, 9 à 11; VII, 9 à 11; VIN, 9 à 11; IX, 1 à 8; XI, 1 à 11; XIIL, 9 à 11: XIV, 19, à 145 XV, 12 à 14: XXIX, 9:à 11; XXX,9 à 14: XX XI, 9) à 41: XXXIIT, 1 à 8etc.).
(3) XV, 6-7; XXXVII, 10-11; XLI, 6-7; XLIII, 6-7; XLIV, 6-7; XLV, 10-11.
(4) Nous avons déjà noté que l’apparition de l'alexandrin dans le sonnet date de 1555. Baïf cependant en avait fait un — un seul — pour son recueil d'Amours de Méline ‘de 1552 (Puissé-je me venger de l’outrage de celle). La réédition de 1573 en contient six dont cinq avaient été d'abord composés en décasyllabes (Augé- Chiquet, éd. des Amours, p. 15).
Lu
ARE Fa
nitive sur ces juvenilia : Parcendum teneris. Lui-même n'y vit évidemment qu'une fantaisie de jeunesse désœuvrée. 11 voulut prouver que rien ne lui manquait pour être un homme complet selon le type rêvé par la Renaissance. On regrelltera plutôt qu'il - ait renoncé si jeune aux belles-lettres pour s'adonner à la vie achve. Si le premier recueil en effet est trop teinté de pétrarquisme ét semé d'hémistiches de Ronsard, encore est-il remarquable que le ‘jeune poète ait eu le goût assez délicat pour imiter Pétrarque plutôt que Seraphino et Ronsard plutôt que Saint-Gelais.
Déjà aussi la douceur de certains débuts dénonce une oreille
de poète :
Dedans vn pré le long d’un clair ruisseau
Vn iour trouuant ceste nymphe cruelle (VID 1-2),
D'yn doux penser Amour nourrit mon ame (CHER C'estoit le jour d'vn Avril gracieux (XIV, 1);
la grâce de certains mouvements un artiste : au quatrième sonnet par exemple la reprise de la formule « Si done amour » au-début du second quatrain et du premier tercet . La fin du 21° sonnet surtout, imitée de l'Olive, est d'une tristesse virgilenne :
Change, ma Muse, vn peu de ta douceur, Pour. d’vn chant triste annoncer mon malheur, Presage seur de ma mort bien prochaine :
— Et lout ainsy qu'au reply de Meandre
Sa triste fin le Cygne fait entendre,
Chante mes maux, mes trauaux et ma peine.
.Le deuxième recueil témoigne d'une véritable personnalité artistique. Sans doute on y trouvera encore bien des gaucheries et des obscurités; mais p'est-ce rien d’avoir su apprécier à cette date et voulu imiter l'admirable simplicité des Amours de Marie et des Regrels, d’avoir compris que la source de la poésie est non dans limitation des grands auteurs mais dans l'âme seule du poète ? On a vu que Ch. d'Espinay s'est mis lui-même dans ce second recueil, et ses amis, ses goûts et quelques événements
de sa vie. Il y renonce peu à peu aux formules du néo-pélrarquisme; il lui arrive même de trouver pour dépeindre le courtisan (sonnet 50) des termes d'une saveur toute rabelaisienne. Mais dans la peinture de l'amour, c'est encore la douceur el la grâce qui le caractérisent. Qu'on se rappelle ie début du 38° sonnet, où le poète a dessiné comme en un bas-rehief le triomphe d'Aphrodite. Le premier sonnet de ce recueil ne manque pas d'expression non plus et la formule pétrarquiste y est scandée par un rythme martelé :
Heureux tousiours ie chanteray le lieu, Et la saison, et la force du Dieu Qui m'a serré dans si douce demeure.
Trop souvent il manque aux sonnets de d'Espinay le trail final qui resserre ou élargit le mouvement de la pièce . Quelquefois pourtant, quand un sentiment vrai l'anime, 1l trouve avec bonheur non seulement l'expression, mais le rythme même qui traduisent le mieux et prolongent son émotion. Ainsi, voulant célébrer la gloire poétique naissante de son oncle Beaudouin de Goulaine, il lui promet d'abord que « Cypris la belle » lui mettra au front une couronne
D'un laurier vert resserré d'vn lien ;
puis il unit dans son admiration son ami et son modèle :
Goulaines donc aimé de ces grands Dieux,
Et courronné des lauriers si heureux,
Qui dessus toy emportera la gloire ?
— D'un trel Semblable au Poete Vandomois Tes chants iront s’esgalant à la voix
De cil qui chante au reply de ton Loyre ().
Cette finale n'est-elle pas bien gracieuse et évocatrice ?
({) En cela il suivait peut-être le goût de Pétrarque et de Bembo. C’est Thebaldeo qui a construit tout le sonnet en vue du vers final, le transformant ainsi en épigramme (VIANEY, Pétrarquisme, p. 8).
(2) Sonnet XXVIII, fin.
On ne s’étonnera pas non plus du ton quelque peu libre de certains sonnets si l’on a soin de les replacer dans leur temps. | Mellin de Saint-Gelais, malgré sa qualité d'évêque, continuait à fournir la cour de vers galants et de divertissements: Pontus de Tyard qui devint évêque de Mâcon avait débuté par des Erreurs amoureuses ; Héroet devint évêque de Digne après avoir chanté la Parfaicte amye; plus tard, après la réaction religieuse provoquée par le concile de Trente, Bertaut, évêque de Seez, mêlera encore les chansons d'amour aux chants spirituels. Cela dénote un état d'esprit que nous ne comprenons plus guère. Il semble qu’au XVI siècle, de même que les philosophes avaient séparé la raison de la foi et disputé librement, à l'abri de cette distinction, sur les mystères fondamentaux du christianisme et même sur les vérités de la philosophie spiritualiste, de même il semble que les poètes aient aussi séparé le beau et la morale.
« Chacun d'eux avoit sa maistresse, qu'il magnifioit ®) » Olive, Cassandre, Marie, Méline, Francine, Pasithée, l'Admirée, la Sainte. Et l'exemple des poetæ minores latins se Joignant à la tradition gauloise, on vit paraître, dans les années qui suivirent 1550, une floraison de pièces libertines. Le chef du chœur donnait le ton : dès 1550, certaines descriptions de Ronsard ne sont guère que des « blasons » déguisés ©), son Ode au lict' est un oarystis. En 1553, les Folastries scandalisèrent même les amis de Ronsard et quelques pièces étaient d'une telle liberté qu'elles n'ont été réimprimées que de nos jours . Un mois après, la seconde édition des Amours s’augmentaiÿ d'une pièce fort libre qu'a imitée d'Espinay 5. Baïf
(1) PASQUIER, Recherches VII, VII, p. 605.
(2) Des beautés qu’il voudroit en s’amie (BI. II, 402; M. L., VI, 66; Odes retranchées : (BL. IE, 431 : Nymphe aux beaux yeux) (BI. II, 486; M. L., IT, 280 : Baiser fils de deux lèvres closes).
(8) Odes, Laumonier, I, 257-258; Laumonier-Lemerre, VI, p. 103; Bl., Odes retranchées, IT, 409.
(4) Deux pièces dans l'édition Gay, dans l'édition du Mercure de France et récemment dans l'édition Laumonier-Lemerre, VI, p. 196-197.
(5) Plut il à Dieu n'avoir jamais tasté (BI. I, 389; M. L., I, 352), paru en mai 1553. Les Folastries sont d'avril. *
dans le même temps, encore qu'il s'inspirât des pétrarquistes, insérait dans ses Amours de Méline (1552) un blason et des souvenirs fort voluptueux ©, Magny, s’il était réservé dans les Amours (1553), se débridait dans les Gayetlez (1554); et je ne à cite que les plus connus.
Ch. d'Espinay fut plus scrupuleux que la plupart de ses amis. On aura remarqué au cours de ce chapitre que toutes les fois que dans son premier recueil — le seul où l'on sente parfois une certaine légèreté — il imite quelque sonnet libre de Ronsard, ilen supprime les crudités et en émousse la sensualité trop piquante. Il n'arrive pas, naturellement, à rendre édifiants cer- î tains sujets, et du reste il ne s y efforce pas; mais cela tient aux sujets eux-mêmes, aux thèmes à la mode. La suite de sa vie montrera en d'Espinay un évêque pieux et un réformateur très zélé des mœurs cléricales. On pourra regretter que destiné à 1 Eglise il se soit fourvoyé dans cette littérature: il faut, encore une fois, s'en prendre à son temps qui n'eut pas nos scrupules. Tous les poètes d'alors et beaucoup de leurs lecteurs eussent volontiers pris pour devise les deux vers par lesquels Catulle excuse la licence de ses poèmes :
Nam castum esse decet pium poetam Ipsum : versiculos nihil necesse est ().
ni
(4) Amours, IT, IL et XX (Augé-Chiquet, p. 95 et 147). (2) Carm., XVI, 5-6. — Magny avait fait inscrire en tête de 1 édition princeps de ses Gayetez (1554) ces deux vers d'Ovide (Trist., II. 307-308) : À Non tamen est facinus molles evolvere versus : : Multa licet caste non facienda legant.
CGEÉCAPIRE TITI
L'Évêque.
I. Adieux à la Cour. — Ch. d’Espinay abbé, — Sa nomination à Dol.
Il. Ch. d’Espinay au concile de Trente et à «Rome — Ch. d'Espinay à Dol : le comte de Dol, le poète. — III. L’évêèque : le concile de Tours. — La réforme à Dol.
À la fin des Sonnels amoureux, Charles d'Espinay faisait ses adieux à la cour où il n'avait connu ni soucis ni envie, au « troupeau divin » des muses et à l'amour. 11 allait partir pour des bords ignorés, il avait choisi une « nouvelle mort »). Evidemment il s’agit de sa mort au monde. J'en conclus qu'en cette année 1560 notre poète entra dans les ordres. À en juger par ce sonnet 1l le fit avec quelque tristesse. On le comprend. Les poésies que l'on vient d'étudier montrent chez le jeune d'Espinay une puberté orageuse qui n’est pas précisément un signe de vocation. Il ne faut pas en juger par notre temps cependant. Un recueil de vers — et comment faire des vers sinon amoureux en 1560? — n'était pas alors un péché. Héroet devint évêque de Digne, « mais comme les prélats de l'Eglise n'étaient pas alors réservés jusqu'au point de mépriser les matières profanes et même un peu trop libres, cette nouvelle dignité ne l’'empêcha pas de continuer le cours de ses études ordinaires et de composer des vers amoureux el, au Jugement de tout son siècle, doctes, graves et élabourés au possible » ®).
L'accès aux ordres majeurs était même, par un certain côté, le couronnement attendu de la jeunesse de notre poète. Dès sa tendre enfance, le 8 avril 1538 (n. st.), 1l avait reçu la
(1) Sonnet 42.
(2) Notice de Colletet sur Héroet, citée par Gohin. Œuvres de Héroët, p. 155.
tonsure dans la chapelle épiscopale de Rennes, des mains du vénéré Yves Mayeuc ©.
À treize ans il devint coadjuteur de son oncle Robert à la Chantrerie de Rennes, et lui succéda à sa mort en 1547 ® Vers 1551 il obtint le prieuré de Saint-Exupère de Gahard (Illeet-Vilaine), succédant, ou à peu près, à son oncle Robert d'Espinay %. C'était un riche prieuré relevant de l’abbaye bénédictine de Marmouliers. Le prieur était exempt de la juridicuon spirituelle de l'évêque de Rennes et même de celle du duc; par contre 1l avait toute juridiction spirituelle sur la paroisse de Gahard, y compris celle de porter des censures et de lancer des excommunications ayant force de loi dans la province de Tours %. Son officialité, fonctionnant à Gahard, connaissait des causes de mariages, monitoires, suspenses excommunications, dispenses, testaments, etc.; il avait droit de haute, ue et basse justice avec quatre poteaux, cep et collier . Le prieuré et ses dépendances — qui existent encore — ne une propriété de quatre hectares environ. Ses revenus étaient assez considérables et fort divers ®. Je ne sais depuis quand le prieuré était en commende. À la fin du siècle (1587), il ne comprenait plus que deux religieux avec le prieur.
C'est peut-être encore par héritage de son oncle Robert
(1) Arch. de la Loire-Inf., Registre des Insinuat. Eccl., t. IV, fo 271 vo. Lettres de tonsure de Charles d’Espinay, filius naturalis et legitimus nob. et pot. viri Guydonis d’Espinay parrochio de Campellis oriundus, sufficientis ætatis et litteraturæ repertus, lad. tonsure conféréa par Yves, év. de Rennes, in capella divi Guillelmi sita in manerio episcopali Redonensi, sub sigillo cameræ nostræ die mensis Aprilis octova 1537, ante Pascha (Communiqué par M. l'abbé A. Bourdeaut). Y. Mayeuc est mort en odeur de sainteté en 1541.
(2) GUILLOTIN DE CORSON, Pouillé, I, 161. Au XVe siècle, deux de ses oncles avaient été chantres de Rennes; son frère Louis le devint aussi.
(3) Sur Rob. d'Espinay à Gahard, voir Arch. d’Ille- et-Vil., 1 HSbis 74 (comptes de son agent Bourges pour 1531-1535); I H3 bis 70 (pièces de procès signées de lui). Rob. d’Espinay mourut en 1547. Tous les détails qui suivent sont pris, sauf indication contraire, dans GUILLOTIN DE CORSON, Pouillé histor., II, 397-406.
(4) Au XIIIe siècle du moins. Je ne sais si ce privilège ae encore au XVIe siècle. Pouillé histor., II, p. 400. \
(5) Nous voyons par exemple en ne Ch. d'Espinay juger un procès à propos de contrat de vente (Arch. I.-et-V., 1 H3 bis, 70).
(6) Détail dans le Pouillé, loc. cit. Une partie des revenus furent aliénés en 1563 et rachetés par le prieur (pièces dans Arch. d’Ille-et- Vil.. 1 HS bis, 74).
L'ÉVÊQUE 87 qu'il obtint un autre prieuré dépendant de Marmoutiers Saint-Jacques de Bécherel. C'était une maison pauvre, à peu près vide de religieux, et dont les bâtiments étaient alors en mauvais état 4).
Le 28 mai 1556 François Le Roulx de la Roche des Aubiers, son oncle ®; se désistait en sa faveur du prieuré bénédictin de Liré. La démission de l'ancien commendataire fut signée à Paris ®. Dans le même temps, Ch. d Espinay adressait au pape une supplique pour obtenir ce prieuré. Il s’y disait né de parents nobles, chargé déjà — par dispense du pape il est vrai — de l'abbaye de Saint-Gildas et il appuyait sa demande sur ce que le prieuré de Liré ne comportait pas charge d’âmes. Le pape le lui accorda le 2 juillet 1556 W, et le 12 du même mois le nouveau prieur, par l'intermédiaire de son procureur François Daguet, prenait, du château d'Escures, possession de Liré 5), Quels souvenirs ce nom évoque en nous | Je ne voudrais pas affirmer que le souci de ses moines ait jamais conduit le nouvel abbé à Liré; mais sans aucun doute sa parenté avec les Goulaine, les Montejan, les du Parc d'Ingrandes et son amitié pour Plessis Bérard l'ont attiré quelquelois aux environs d'Ancenis. Et si l’on considère que le second canzoniere de d'Espinay doit beaucoup plus à Du Bellay qu'à Ronsard, que la deuxième pièce de ce recueil, la première étant adressée au poète vandômois, est dédiée au poète
(1) Sur ce prieuré, cf. GUILLOTIN DE CORSON, Pouillé, IT, 366-375.
(2) La grand'mère de Louise de Goulaine, était Catherine Le Roulx de la Roche des Aubiers, De plus, François Le Roulx était beau-frère du maréchal de Vielleville dont, la fille aînée avait épousé Jean d'Espinay, frère de notre poète.
(3) Arch. de la Loire-Inf., Reg. des Insin. ecclés., IV, fo 273. « Nob. vir dominus Fcus Le Roulx, clericus andegavensis, prior commendatarius prioratus de Lyré, commemorans in Andegavia, nunc Parisiis existens v nomme procureur Mtre Jen, Quincé pour mettre sa démission en cour de Rome en faveur de Ch. d’Espinay, clericus Redonensis. « Acta fuerunt hæc Parisiis in domo qua pro insigni pendet Gallea, sita in vico Jacobeo ». Témoins : Joachim d’Availloles, abbé de Saint-Jeande-Montierneuf, diocèse de Poitiers, et Antoine Chevreul, clerc d'Angers.
(4) Arch. de la Loire-Inf., Reg. des Insin. ecclés., IV, fo 275.
(5) Arch. de la Loire-Inf., Reg. des Insin. ecclés., IV, fo 277. Procure donnée à François Daguet, datée d’'Escures. Témoins : Jean Lebigot, recteur de la Bouëxière et chanoine de Rennes, et Jean Mery, chanoine de Champeaux et recteur de Guipel. Insinué à Nantes le 17 novembre 1556. Jbid., fo 279 vo. Toutes ces pièces relatives au prieuré de Liré m'ont été communiquées par M. l'abbé A. Bourdeaut.
angevin qui semble être préféré à son rival, que d'Espinay emprunte aux Regrets les procédés et même le programme de leur auteur, que ce dernier était rentré de Rome à Paris en 1557, au moment où d'Espinay, de son côté, y arrivait, peut-être ne sera-t-1l pas excessif de présumer que cet enthousiasme et ce nouvel idéal poétique sont nés de relations personnelles entre l'abbé et le poète de Liré.
Vers 1554 :il devint abbé de Saint-Gildas-des-Bois, au diocèse de Nantes. C'était aussi une abbaye bénédictine très puissante ®. Siluée sur une hauteur au milieu des landes et des marécages dans la partie de la Loire-Inférieure qui touche au Morbihan, elle étendait sa domination sur 21 prieurés, S cures, À chapelles. Mais je ne sais si elle était aussi importante au XVT* siècle. L'aveu de 1575 ne mentionne que trois prieurés. L'abbé avait le droit de porter les ornements épiscopaux. La chapelle, actuellement église paroissiale, avait été restaurée en 1533. Mais l’abbaye était tombée en commende en 1492 et l'un des derniers abbés ®), Guillaume Eder (1533- 1544) s'était emparé du cloître, du réfectoire et du dortoir et avait relégué les religieux hors des lieux réguliers dans un
(1) Le ms. fr. 16822 de la Bibl. Nat. donne par erreur la date de 1566. L'acte qui le préconisa évêque de Dol (1559) lui laissa l'abbaye de Saint-Gildas. I1 rendit aveu au roi pour ce prieuré en 1558 (Gallia Christ., XIV. 851). M. DE LA BORDERIE a cru que Baudouin de Goulaine résigna vers 1557 (Le livre de Marg. de Bretagne, D. 5-7). C’est en 1552, d’après M. l’abhé Bourdeaut, que Baudouin de Goulaine renonça à l’abbaye. La Gallia Christiana lui donne pour successeur L. Lenegat. Enfin, 18 8 juillet 1554, Charles d'Espinay « abbas seu perpetuus commendatarius incliti monasterii Sancti Gildasii de Nemore » choisit Pierre Guenyveau, prêtre, recteur de Plusquellec au diocèse de Quimper, pour le suppléer dans l’administration de l’abbaye, ses nombreuses occupations l’'empêchant de résider. Il loue les bonnes mœurs, la science, la religion de) son vicaire et lui donne tout pouvoir pour régir la maison au temporel et au spirituel, réformer les mœurs, nommer et destituer le prieur et le sous:prieur, ainsi que les titulaires des bénéfices dépendant de l’abbaye. Daté de la Rivière d’Espinay en présence de Gilles de Balde et de François Daguet (Arch. de la Loire-Inf., Reg des Insinua#. ecclés., t'II], f0S 239-241, Communiqué par M. l'abbé Bourdeaut).
(2) Sur Saint-Gildas-des-Bois, voir Bibl. Nat., ms. fr. 16822: Hist. de Saint-Gildas- .
de-Ruis, livre II, ch. IV.
(3) Parmi ses prédécesseurs, citons seulement le cardinal d’Estouteville (vers 1450), Jean de Lansac, Denys Briçonnet (1517-1519), et Baudoïin de Goulaine (1548- 1552). :
Se
HS L'EVEQUE S9
logement bas du côté du verger. Îl est vrai que par contre il avait bâti pour l'abbé une jolie maison « avec deux beaux balcons artistement elabourés » et placé dans le jardin une gracièuse fontaine avec son bassin, dont les colonnes et leurs chapiteaux étaient « de pierre d’ardoise fort dure » ©. Les délégués de l'évêque de Nantes qui font la visite de l’abbaye y trouvent en 1563 six religieux, en 1564, quatre, en 1572, trois seulement. On se plaint à eux que les aumônes dues par l'abbaye ne soient pas faites, que les bâtiments aient besoin de grosses réparations. En retour ils doivent quelquefois rappeler les religieux à l'obéissance @. Quant à l'abbé, nous ne l'y trouvons qu'une fois, en juin 1561 ®.
Îl obtint plus tard, de Charles IX, l'établissement de deux foires par an, et d'un marché chaque semaine à Saint-Gildas 4. Avant donc que d’être évêque, son archet élait doré, selon le mot de Du Bellay. Le roi en 1560 allait faire sa « lvre crossée». Le roi se devait de récompenser en Charles les services rendus par sa maison. Colletet nous apprend qu'il le choisit aussi pour l'estime qu'il faisait de son intelligence et de son caractère 5. D'Espinay fut présenté pour le siège de Dol par le cardinal d'Armagnac. Le 20 juillet 1558 on aval proposé au consistoire un candidat. Nous ne savons s'il s'agissait de d'Espinay (6), L'année suivante, le mercredi des Quatre-Temps,
(1) Bibl. Nat., ms. fr. 16822, fo 471. G. Eder appartenait à une puissante famille bretonne. Il devint évêque de Quimper et fut sacré dans là chapelle: du château de Goulaine, le 25 décembre 1541 (LEVOT, Biogr. Bret., I, 669).
(2) Arch. de la Loïire-Inf., G. 44, fo 20 r0; G.-442; G. 45, fo 96; G. 46, f0 43.
(3) Arch. de la Loire-Inf., Reg. des Insin. ecclés., t. VI, fo 193. Toutes ces pièces m'ont été communiquées par M. l’abbé Bourdeaut.
(4) Les foires étaient le 4 mai, fête de Saint-Gildas, et le 1er juillet, jour de la réception de ses reliques à l’abbaye d’après l’Hist. de Saint-Gilaas-de-Ruis citée ci-dessus. Mais un aveu de Ch. d’Espinay daté de Gahard, 4 mai 1575, donne les dates de % avril (Saint-Marc) et 8 octobre (Saint-Simon et Saint-Jude) (Arch. de la Loire-Inf., B. 518).
(5) BARBIER, Examen crit. des dict. histor., Paris, 1820, p. 317.
(6) Rmus Decanus proposuit ecclesiam Dolens, et nominavit personam. Le nom a été laissé en blanc (Arch. Vaticanes, Arch. Cons. Canc., T Ko 196).
15 février 1559 (n. st), son nom fut mis en avant et agréé. On délibéra seulement pour savoir si on lui accorderait rémission des droits d'annales 1. Enfin le mercredi dans loctave de l'Ascension, 29 mai 1560, il fut préconisé évêque de Dol, avec permission de garder l'abbaye de Saint-Gildas-des-Bois et les prieurés de Bécherel et de Gahard ®. Aïnsi se renouait en la personne de Charles d'Espinay la tradition, un instant interrompue, qui voulait qu'il y eût un évêque dans la famille. Comme il n'avait que vingt-huit ans (l’âge canonique est de trente ans), qu'il n'était pas dans les ordres majeurs, — les actes consistoriaux lui donnent le titre de clericus, — que peut-être il ne se sentait point prêt à la vie nouvelle qui s'ouvrait devant lui, il fit ses adieux au mondé ® N se prépara à devenir évêque par la réception des ordres . Nous l’imaginons facilement soit adonné aux études soil retiré dans la solitude de son prieuré de Gahard qu'il affec-
Uüonnait particulièrement.
(1) Rmus Reomanus proposuit ecclesiam Dolen. et pro expeditione data fuerunt vota cum retentione Monasterii S. Gildasii in Nemore ordinis $. Benedicti Redonen. dioc. et aliorum. Sed quia petebat gratiam annatæ tam ex capite iustitiæ quam gratiæ fuit dilata expeditio et commissum tribus cardinalibus videlicet Rmis Camerlingo Camerario et Regenti, ut audirent et intelligerent an foret remissioni locus ex Capite iustitiæ; quantum ad gratiam postea possat videri per fabas in favorem Dni Caroli Depinaij (sic) Clerici in vigesimo octavo anno constituti (Act. consist. Cancellarii, 7 (1550 à 1559), F0 147 ro et vo).
(2) Referente eodem Rmo Cardle Armeniaco et ad nominationem Regis Chrismi SSTas providit ecclesiæ dolensi vacanti per obitum bonæ memoriæ Joannis ep. Dolens. de persona D. Caroli de Spinay (sic) clerici Redon. dioc. elect. cum retentione monasterii Sti Gildasii in Nemore ordinis Sti Benedicti Nanneten. dioc. et de Girardo et de Becherello dicti ordinis Redonen. et Maclovien. dioc. prioratuum sine cura et conventu et omnium aliorum compatibilium, etc, (Acta consist. Cancel., 8 (1559 à 1565), Fo 22 Autre texte, F0 35 vo, moins complet. Je dois la copie de tous ces textes à l’obligeance de M. l’abbé Roserot de Melin, membre de l’Ecole française de Rome. Voir aussi EUBEL, {Hierarchia catholica Medii Avi, III, P. 203; et GAMBS, Series episcop., p. 547.
(8) C’est probablement à l’occasion de sa nomination à l'évêché de Dol qu'il fit le sonnet 42, dont on à vu l’analyse en tête de ce chapitre.
(4) Les registres des Insinuations du diocèse de Rennes ayant disparu pour cette époque, il m'a été impossible de relever les dates de ces ordinations. Champeaux et Gahard, ses résidences habituelles, dépendant de Rennes, c’est là qu'il à dû être ordonné. Il en était, du reste, chanoine.
En”1562, avant même d'être sacré, il fit son premier acte épiscopal en assistant aux dernières séances du concile de Trente (1), Je ne sais s’il avait pris part à la réunion préparatoire provoquée à Paris par le roi en juin 1560. Le cardinal de Lorraine, chef reconnu du clergé français, arriva à Trente le 15 novembre 1562, suivi par les prélats français @. C'est vraisemblablement à cette époque que Ch. d'Espinay s'y rendit. Il y était en tout cas au début de décembre.
Le 2 et le 4 décembre 1562, en effet, le concile tint la congrégation générale de la 22° session où les Pères devaient régler les questions doctrinales fort ardues et depuis longtemps
ajournées du sacrement de l'Ordre, et spécialement celle de
la résidence des évêques. Dans la séance du 4 décembre le cardinal de Lorraine parla pendant deux heures. Laissant aux Espagnols les formules rigides et tranchantes sur l’obligalion de droit divin à la résidence, formules qui avaient pour but de soustraire les évêques à la juridiction du pape, le cardinal ramena la discussion à son vrai point de vue : définir contre les protestants ME divine de l’épiscopat et la primauté du siège de Rome ®. Les jours suivants furent occupés par les déclarations des évêques français qui, pour la plupart, se rallièrent aux idées de leur compatriote. Charles d'Espinay y acquiesça sans réserves (.
(1) Les érudits bretons ont cru jusqu'ici qu'il avait été chargé en 1561-1562 de négociations importantes entre la cour de France et celle de Rome. Les Instructions et lettres concernant le concîle de Trente (in-40, 1654) parlent très souvent en effet d'un abbé de Saint-Gildas qui fait la navette entre Paris et Rome pour le compte du légat dont il est le secrétaire. LEVOT (Biogr. bretonne, I, 685) et KERVILER ont cru, à la suite de l’abbé GOUJET (XV, 6), qu'il s'agissait de d'Espinay. C’est une erreur. Le négociateur en question est Niquet, secrétaire du légat FREE de Ferrare (Lelires de Catherine de Médicis, 1, 144).
(2) La réception solennelle du cardinal par le concile eut lieu le 24 novembre. PALLAVICINI, Isioria del Concilio di Trento, XIX, III.
(3) PALLAVICINI, 0P. ciît., XIX, V, 5, 9; XIX, VI, 2-4; LE PLAT, Canones et decrela concilii Tridentini, V, p. ‘582-584.
(4) THEINER, Acta genuina concilii Tridentini, 11, 191-194.
Au mois de mai 1563 le concile étudia les décrets de réformation sur le même sacrement de l'Ordre, et le cardinal intervint encore d'une façon aussi courageuse qu'éclatante contre des abus dont lui-même — il le reconnut franchement — avait bénéficié. 11 désapprouva que le choix des évêques fût réservé à Rome, mais s'éleva aussi avec énergie contre certains choix faits par les rois; demanda qu'on supprimât les évêques Ululaires, qu'on ne créât pas de cardinal âgé de moins de vingt-sept ans el qu'on obligeât ies évêques non encore sacrés à recevoir l'épiscopat ou à sortir du concile ©.
Que devait penser Charles d'Espinay, évêque élu de Dol, mais non sacré, choisi surtout pour l'éclat de son nom par le roi, el qui s'était préparé à cette sainte mission par la fréquentation des poètes et en écrivant des Sonnels amoureux ? Le 3 juin 1568, il se prononça pour la réforme du clergé. Il approuva le cardinal de Lorraine, demanda une réforme sérieuse des évêques, fut d'avis qu'on réglât aussi l'élection du pape et le choix des cardinaux, insista —— comme tout le monde — sur l'abus des évêques titulaires ®. Le 15 juillet suivant le concile tenait sa 23° session, l’une des plus imporlantes pour la réformation et y décidait notamment la fondalon des Séminaires.
Charles d'Espinay quitta Trente le 15 septembre 1563 probablement, avec le cardinal de Lorraine-%. Du Ferrier écrivant au roi le 25 septembre le cite parmi ceux qui accompagnent à Rome le cardinal ®. Mais quand ce dernier revint à Trente en passant par Venise pour assister à la séance de clôture du concile, l'évêque de Dol n'était plus avec lui. Il est probable qu'il s'était attardé à voir Rome et l'Italie avant de rentrer en France. À la dernière séance l’évêque d'Amboise,
1) PALLAVICINI, Istoria del Concilio di TTENtO XX XVI 1011. (2) THBINER, Acta genuina concilti Tridentini, If, 289. (3) PALLAVICINI, Istoria del concilio, XXII, SUMECX (4) Lettres et Instructions, p. 506.
L'ÉVÈQUE 93 Louis de Matha, fut son procureur et signa en son nom,
ainsi qu'au nom des évêques de Vannes et d' Angers U).
Il fut sacré le 16 septembre 1565 au prieuré de Gahard par Antoine Le Cirier 2, évêque d'Avranches, Etienne Boucher, évêque de Cornouaille et Roland de Neufville, évêque de Léon ®., Le nouvel évêque se présenta devant le chapitre de Dol le 4 février 1566 . Trois fois les chanoines lui demandèrent : Pater, est ingressus luus pacijicus?: il répondit trois fois : Pacijicus; il fit de même triple serment de garder les droits, libertés, immunités, coutumes, usages et statuts de l'église de Dol et du chapitre et de ne point aliéner les biens de son église 6). L'illustre cathédrale n'avait pas de pasteur en fait depuis près de douze ans. Le dernier évêque qui eût résidé était, en effet, François de Laval, fils naturel de Guy XVI de Laval et d'Anne d'Espinay, la grand'tante de notre poète. Il était décédé le 2 juillet 1554 ®. On lui avait donné pour successeur Jean du Mas de Mathefelon, fils de René de Mathefelon et de Marguerite de la Jaille, demi-frère utérin du maréchal de Vierlleville ?. C’est lui qui, alors abbé de Saint-Thierry et doyen de la cathédrale d'Angers, avait servi d'intermédiaire
(1) THEINER. Acta genuina conc. Trid., II, 513.
(2) Sur cet évêque, voir Gallia Christ., XI, 499.
(3) Memoires récens de l'Eglise de Dol, cités dans Bibl. Nat., ms. latin 1702, Fo 58. Ces prélats sont aussi nommés dans le ms. fr. 322%, pièce VII, Fe 121, où l’on fait remarquer qu'aux Etats de Bretagne Ch. d’Espinay avait la préséance sur eux, bien qu'ils l’eussent sacré évêque.
(4) Du lundi quatriesme de fevrier mil cinq cents soixante six, Messieurs Le Chantre, Richard, Hervy, Chapperon, Maingart, Leblay, Pinette et Lecorvaisier Chanoïnes de Dol congregez et assembiez à son de cloche eslurent chambre capitulaire. Le dit jour Mesdicts Sieurs le Chantre, Le Corvaisier, etc... chanoines capitulans et chapitre faisans en maniere accoustumée à son de campane ont Receu en leur chapr'e Reverend Pere en Dieu Mre Charles Despinay Evesque de Dol par la grace de Dieu et du St Siege apostolique, quel sieur Evesque a Juré garder les privileges desd. chapitre et Eglise (Arch. dép. I.-et-V., G 367, Rég. capil., 1563-1568 (fragments), Fo 69).
(5) GUILLOTIN DE CORSON, Pouillé, I, 440-441: Arch. d'’Ille-et- Vil., 5 G 108, F9 LxI r°
(6) IL avait dû naître vers 1501 (BROUSSILLON, Maison de Laval, IV, p. 21). Sur François de Laval, cf. Gallia Christ., XIV, 1063: Bulletin et Mém. de la SAR CT et-Vil., XII (sur un jeton de Fr. de a Annales de, Bretagne, janvier 1911, p. 357- 358 (sur son testament conservé aux Arch, d'Ille-et- Vil. ); EUBEL, Hierarchia cathol., III, 203; BROUSSILLON (ouvrage cité, IV, 150) donne son acte de légitimation (1539).
(7) Sur Jean du Mas, voir Mémoires de Y. Carloix, III, v; Arch. d’Ille-et-Vil., G 370 (copie de sa prise de possession de l'évêché de Dol); EUBEL, loc. cit. ous
pour le mariage de sa nièce Marguerite de Scepeaux et de Jean d'Espinay. Ses bulles étaient datées du 9 avril 1557. I prit possession de l'évêché de Dol par l'entremise de son procureur Louis d'Espinay, protonotaire apostolique, le 26 septembre 1557, mais ne vint jamais à Dol, semble-t-il, et même ne fut pas sacré. Il mourut le 12 octobre suivant M, après avoir dilapidé la mense épiscopale ).
Le diocèse de Dol comprenait en Bretagne 92 paroisses et 7 trèves, et en Normandie 4 paroisses ®. Les revenus en étaient plutôt médiocres. C'était, dit G. de Corson, le plus pauvre des évêchés d'Ille-et-Vilaine. En 1459 il n'avait que 3.637 livres de revenus. En 1790, ce revenu était de 23.542 livres W, Mais si les ressources de l'évêque étaient plutôt modiques, en revanche il était le premier évêque de
Bretagne. L'antiquité du siège de Dol, sa prétention à être
ie métropolitain de la province le distinguaient entre les autres églises bretonnes. De plus, l'évêque était comte de Dol et de ce fait l'un des premiers seigneurs de la contrée. Son regaire s'étendait sur les 18 paroisses qui entouraient Dol, où se trouvaient une quarantaine de fiefs à juridiction. Sa cour de Dol jugeait autrefois sans appel; au XV{° siècle elle ressortissait immédiatement au Parlement de Bretagne. L'évêque était aussi baron de Coëtmieux, près de Lamballe, et de Saint-Samson-de-la-Roque, près de Pont-Audemer. Evidemment ces droits honorifiques étaient le fondement de droits plus lucratifs sur les marchés, moulins, rivières, bois et
l’appelle par erreur Du Mar); Gallia Christ, XIV, 1064, qui donne son épitaphe en vers français d’après un manuscrit de Gaignières, et le fait prendre possession, par erreur, le 25 septembre; Bibl. Nat., ms. latin 170% (coll. Gaignières), Fos 58 et suiv., qui contient le dessin de son tombeau à Saint-Maurice d'Angers.
(1) Le 18 octobre 1557, le siège était vacant (Arch. dép. d’Ille-et-Vil., G. 370). Election de G. Lecorvaisier comme secrétaire par le Chapitre « le siège estant vacant ».
(2) EUBEL, loc. cit. J cé
(3) GUILLOTIN DE CORSON, Pouillé, I, 542; Arch. d'Ille-et-Vil., F. 416.
(4) Arch. d’Ille-et-Vil., F. 416; GŒUILLOTIN DE CORSON, Pouillé, I, 458. Les détails qui suivent sont pris à l'étude de G. de Corson, sauf indication contraire.
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