LES OMBRES
En ce mois d'avril 1895, il v avait vingtdeux ans que le père Fournier était établi
dans Île bois fort, à une distance de trente milles de la colonie la plus proche, débitant en planches les billots que coupaient euxmêmes et lui amenaient pour leur propre compte les habitants des localités environnantes, depuis New-City jusqu’à Saint-Andrew. L'ouvrage ne manquait pas en hiver, lorsque la neige épaisse facilite les charrois. Mais après le dégel les fermiers n’ont plus le temps de venir au bois. Personne d'ailleurs ne se serait risqué avec une lourde charge sur le vieux chemin indien qui relie la rivière Eau- Claire à Saint-Éloi. La petite scierie fermait ses portes, et le père Fournier s'occupait d'autre chose.
C'est là que Marthe était née, là qu’elle avait toujours vécu; ne se rendant guère aux établissements qu'au moment des grandes fêtes, ou lorsqu'une occasion exceptionnelle lui permettait de faire ce voyage avec d’autres que le père Fournier. Une seule fois, lorsqu'elle avait cinq ans, elle était restée longtemps loin de la rivière Eau-Claire : c'était à l'époque où sa mère, malade, avait dû être transportée à Saint-Éloi. La mère avait langui trois mois avant de mourir. Puis on l’avait déposée dans le petit cimetière de la colonie
naissante et Marthe était revenue à la scierie avec son père.
En même temps que Fournier, le trappeur Foster, arrivant des États-Unis, avait fait son apparition vers les sources de la rivière Eau- Claire. Il avait trouvé la place bonne et avait établi sa famille au bord du lac Rond, construisant des camps et poussant peu à peu ses chemins de piégeage sur une distance de plus de cent milles en long comme en large; couvrant ainsi un vaste quadrilatère, borné du côté du désert par la rivière aux Roches et le grand lac des Cèdres, et du côté de la civilisation par les colonies d'avant-garde s’alignant de Saint-Andrew jusqu'à New-City, où, depuis 1882, passait le chemin de fer.
Fournier et Foster avaient été bien longtemps les seuls blancs établis à demeure dans ce désert. Mais, un jour, l'immense pan de forêt, jusqu'à la rivière Eau-Claire, avait été affermé à un grand industriel pour l’exploitation du bois de scierie, et depuis cette époque un troisième personnage, le garde-chantiers Benoit, vivait d’une façon permanente dans les mêmes parages.
D'abord engagé comme bücheron, Benoit avait eu les doigts coupés par la maladresse
d'un compagnon. Le froid et le manque de soins immédiats avaient fait le reste, provoquant la gangrène, et l'on avait dù lui amputer complètement trois doigts de Ia main gauche, ne laissant que le pouce et l'index.
Sharp, le concessionnaire du bois, avait conservé l’estropié à son service, lui confiant la garde de ses chantiers et de son magasin.
Les chantiers de Sharp, longues constructions de troncs d'arbres recouvertes d'une toiture en auges (1), se trouvaient alors à la pointe de la Baie à la Mousse, sur le grand lac des Cèdres, à cinquante milles de la rivière {au-Claire. Pendant tout l'hiver, une soixantaine de bûcherons logeuient dans ces cabanes, abattant aux environs les grands arbres de la forêt primitive et transportant les billots sur le bord du lac. Mais, aussitôt le dégel, les billots étaient mis à l’eau, réunis en radeaux, remorqués sur le lac jusqu'aux importantes scieries de X... par des vapeurs appartenant au concessionnaire, et les bûcherons s'en allaient. Benoit restait alors absolument seul jusqu'à l'hiver suivant, chargé d'entretenir les chan-
(1) Troncs d'arbres creusés en forme de gouttières, employés souvent pour couvrir les maisons forestières.
tiers, responsable des provisions, des effets et des outils accumulés dans le magasin.
C'était un homme simple, doux et serviable, malgré sa force colossale et sa figure de brute enfouie dans une grande barbe inculte. Mais cette vie solitaire avait progressivement obscurci le peu d'intelligence qu'il avait, et depuis quelques années, pendant les longs mois où les chantiers étaient déserts, 1l lui arrivait souvent de divaguer.…
Or, ce jour-là, dès le matin, le garde-chantiers Benoît s'était présenté à la scierie, où Marthe se trouvait seule.
« Bonjour, Benoit.
— Bonjour, Marthe. »
Benoit avait posé son fusil à piston dans un coin et s'était assis près de la table, s'adossant au mur.
« Avez-vous déjeuné, Benoit?
Non, Marthe. »
Marthe tira de nouveau du buffet le pain et le plat de viande qu'elle venait de ranger et les plaça devant Benoit. Le garde-chantiers se mit à manger lentement, s'arrêtant de temps à autre et s'accoudant sur la table pour suivre des yeux la jeune fille qui commençait le net-
toyage de la cabane.
a N'étiez-vous pas hier dans les environs, Benoit ?
— Si, Marthe... Il fallait que je vienne.
— Pourquoi donc?
— Je ne sais pas, fit Benoit en ouvrant de grands yeux, mais il fallait que je vienne. Je ne pouvais pas rester là-bas, voyez-vous... Je ne pouvais pas... [Il y a trop d'ombres autour des chantiers.
— Il n'y en a donc pas par ici? demanda Marthe en souriant.
— Oh! si, Marthe! Il yen a partout dans les bois!
— Il n'y a pas d’ombres, Benoit; c'est une idée que vous vous faites.
— Il y a des ombres, Marthe. I] y a des ombres qui remuent dans les arbres!... Je les vois bien!... [lÿena sous les épinettes basses ; il y en a sous les buissons ; il yen a qui sortent du tronc des cyprès et des trembles. Quand il fait jour, elles restent dans les bois sombres et je les vois sur les lisières; mais le soir il y en a partout; elles entrent même dans les chantiers, et alors il faut bien que je m'en aille!
— Il n’y a pas d'ombres, Benoit.
— Il y a des ombres, Marthe!... Elles tournent autour de moi sous les épinettes en glis-
LA FORESTIÉRE 155
sant sur la mousse; et puis elles se lèvent quand elles croient que je ne les vois pas, mais je les vois bien tout de même; et quand je tourne la tête pour les regarder en face, elles s'aplatissent par terre et rentrent sous les branches ou dans les troncs... Il y en a une surtout, une grande, qui me suit partout quand Je suis dehors. Je sais bien qu'elle est là, j'en suis certain, et je me tourne souvent pour la voir; mais elle sait bien aussi que je vais me retourner, et elle se cache!... Il ya des ombres, Marthe!
— NH ne faut pas penser à elles, Benoit. Il faut les oublier. »
Benoit avait fini de manger. Voyant Marthe prendre deux seaux à côté du buffet, il les lui retira des mains et courut chercher de l'eau à la source limpide qui jaillissait du sable au bord de l'épinettière. Puis il reprit sa place, surveillant les mouvements de la jeune fille et se levant pour l'aider chaque fois qu'il en découvrait l'occasion.
Il y avait quelque temps qu'ils se tenaient ainsi mutuellement compagnie sans échanger une parole, lorsque Richard parut. Marthe s'arrêta dans son travail et eut un geste de surprise.
«“ Vous n'êtes donc pas parti, Richard?
— Non, Marthe. Il n'est pas nécessaire que j'aille à Saint-Éloi : Chevrier est ici. »
Richard s'était assis, regardant gaiement Marthe. Celle-ci s'appuyait d'une main contre le mur, attendant des explications complémentaires. Benoit avait pris machinalement un couteau sur la table et en polissait la lame en la frottant au bord de la planche.
« Chevrier est ici depuis hier avec toute sa famille, Marthe; je les ai rencontrés tout à l'heure. Ils viennent à la racine (1) sur les coteaux du lac des Bouleaux et sont campés près de Ia Grande-Butte. [ls nous loueront leur wagon et leurs chevaux. »
Benoit avait levé les yeux, sans cesser de frotter son couteau, et regardait attentivement Richard qui lui tournait presque le dos.
« Si vous le voulez bien, Marthe, continua Richard en prenant la main de la jeune fille, nous quitterons la rivière Eau-Claire dès demain. »
Un claquement sec leur fit tourner la tête :
Benoït avait probablement pesé trop fort sur
(1) Racine de Senccas, racine de serpent, Polygala.
le manche du couteau, car la lame venait de casser net.
« Que faites-vous donc, Benoit? demanda Marthe en souriant.
— Rien, dit Benoit en examinant le couteau :ila cassé! »
Marthe et Richard reprirent leur position primitive sans s'occuper davantage du gardechantiers, qui maintenant les fixait l’un et l'autre avec des yeux ardents.
« Et dans quatre jours, Marthe, reprit gaiement Richard, nous serons mariés! »
Un son rauque, pareil à un râle, leur fit de nouveau tourner la tête :
u Qu'avez-vous donc, Benoit? »
Mais Benoit ne répondit pas. Il s'était levé tout à coup, avait saisi son fusil sur lequel il s’appuyait, et regardait tantôt Marthe, tantôt Richard.
« Qu'avez-vous donc, Benoit?
— Ah! fitail d'un air égaré... J'ai vu... j'ai vu... n
Brusquement il bondit vers la porte et sortit.
« Toujours ses folies! dit Marthe avec un sourire triste. Que lui prend-il? »
Les deux jeunes gens s’avancèrent sur le
seuil. Ils virent Benoit arrêté à peu de distance, frappant à coups redoublés son front dur contre le tronc d’un cyprès.
« Benoit! ”
Le garde-chantiers releva la tête, les yeux dirigés vers l'extrémité du coteau. Soudain il leva son fusil, épaula vivement et fit feu dans la direction de l'épinettière.
« Qu'y a-t-il donc, Benoit? demanda Richard en approchant.
— Là! Là! fit Benoit d’une voix sourde en étendant la main... La voyez-vous, l'ombre!
La voyez-vous? »
Il épaula de nouveau et tira son second coup.
« Il n'y a rien, Benoit. Rentrez avec nous. »
Le garde-chantiers se retourna, se passa la main sur le front, et regarda Richard.
« Rentrez donc avec nous, Benoit.
— Rentrer avec vous? dit-il d’un ton plus calme... Non... non... ce n’est pas possible... Je vais aux chantiers. »
Il jeta son arme sur son épaule et s’éloigna rapidement sous les pins.
“ Pauvre Benoit! » dit Marthe en soupirant.