‹ Dans l'ouest canadien: la Pointe-aux-RatsChapitre 13 sur 20 · JUSQU'A L'AURE · texte numérisé non relu

JUSQU'A L'AURE

Fournier et Richard se sont élancés, et arrivent en même temps dans la clairière : ils la trouvent déserte et rien ne bouge aux alentours. Seul le feu de camp continue de balancer lentement ses longues flammes dans la nuit tranquille.

Richard, éperdu, court à la sombre lisière du bois et la suit sans la franchir, tournant follement autour de la petite clairière sans savoir de quel côté se diriger. Fournier se baisse vers le sol, cherchant à distinguer des traces, mais la nuit est trop noire et il n'apercoit rien.

Tous deux se dirigent instinctivement vers l'endroit où une étroite brèche de la muraille d’épinettes donne accès dans une tremblière, et finissent par s’v rejoindre.

« Est-ce un ours”? demande Richard tout bas.

— Pas un noir, dil Fournier. »

Ils se taisent, n’osant plus échanger de conjectures. Ils ne le savent que trop tous deux : seuls un grizzly ou une panthère sont capables de commettre aussi rapidement un tel rapt.

Mais depuis tant d'années l'on n'en avait pas vu trace dans ces parages!

Soudain ils s'immobilisent et tendent l'oreille : est-ce une illusion? Est-ce le hurlement lointain d’un lynx au fond de la cédrière ou le rire aigu d'un covote errant sur les dunes de sable? Est-ce la longue et puissante plainte d’un huard qui, sur le lac des Bouleaux, pleure l'absence du vent qui l'empêche de s'envoler? Là-bas, bien loin, par delà le coteau opposé, il leur a semblé entendre la voix de Marthe lancer un grand cri désespéré.

Ils bondissent sous bois dans cette direction, et, malgré l'obscurité profonde, se mettent à courir parmi les buissons. Ils s’embarrassent dans les racines, se déchirent aux épines, trébuchant dans les amas de troncs renversés qu'ils ne parviennent même pas à entrevoir, et cependant ils courent sans arrêts et appellent de toute leur force :

« Marthe!... Marthe! »

Les hautes voûtes sonores de la tremblière répercutent leur voix, qui parait s'amplifier,

s'étendre et s'éloigner lentement à travers le silence ; mais seule leur voix même leur répond, renvoyée par l'écho.

Les obstacles se multiplient et Ia tremblière devient presque impraticable. Fournier met le pied dans un terrier, tombe lourdement et se relève couvert de sang. Reprenant enfin conscience de leur impuissance, ils cessent leur course vaine cet se rapprochent l’un de l’autre.

« Que faut-il faire? murmure Richard.

— Retourner au camp, » dit Fournier.

Ils reprennent à contre-cœur le chemin du camp, croyant avoir couru pendant bien longtemps et être bien loin, et cependant ils arrivent en quelques minutes, surpris de retrouver, auprès de la petite tente vide, le feu aussi intense qu’au moment de leur départ.

« Que faire? demanda encore Richard.

— Rien jusqu’au jour, » dit Fournier.

Rien!... Ce mot exaspère d'autant plus Richard qu’il en reconnait la justesse. Il se met à marcher rageusement autour de la clairière, comme un captif enfermé entre ces murailles d'arbres et de buissons qui, dans la nuit, semblent les hautes parois d’un puits creusé dans du noir. Fournier s’assied auprès du feu, sur un tronc mort, les coudes sur les genoux

et le front dans les mains, tellement replié sur lui-même que sa longue barbe grise touche presque la terre.

« Père ! fait encore Richard d’une voix rauque, je vais la chercher!

— Où cela?» dit Fournier.

Où cela”... Richard n'en sait rien etne peut répondre, mais l’inaction le rend fou, et il reprend avec une rage croissante sa course inconsciente autour de la clairière.

- Et toute la nuit, cette nuit qui semble ne pas vouloir finir, s'écoule ainsi sans qu'ils échangent une parole de plus : parfois Richard s'arrête dans sa marche et tend l'oreille, avec le fol espoir d'entendre quelque chose : un cri, une plainte, un soupir qui lui fournisse une indication et lui donne la possibilité d'agir. Fournier se lève de temps à autre pour recharger le feu à demi éteint, et reprend aussitôt sa position primitive.

Enfin une exclamation de soulagement s'échappe en même temps de la poitrine des deux hommes : tout près d'eux, du fond d’un buisson, vient de s'élever, doux et grèle, le premier cri de l'oiseau du matin.

A l'horizon invisible, dans la direction du lointain lac des Cèdres, la grande lueur blanche

qui précède l'aurore commence à paraitre, et le ciel pälit légèrement au-dessus des hautes parois du puits noir. Puis une vague lumière cendrée descend tout doucement le long des murailles d'arbres. Elle envahit peu à peu la clairière, et les sous-bois s'éclatrent.

Alors Fournier et Richard, toujours silencieux, se baissent vers la terre et inspectent les environs. Soudain ils se courbent davantage vers un même point du sol : à la lisière des buissons, sur le bord de là tremblière, la marque d'un gros soulier, au talon bien distinct, est imprimée dans l'herbe.

« Ce n'est pas un mocassin, murmure Richard... Qui porte des souliers par ici?»

Ils se relèvent et se regardent, stupéfaits : mais soudain, dans un cri de fureur, le même nom leur échappe à tous deux :

« Charbonel!»

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