‹ Dans l'ouest canadien: la Pointe-aux-RatsChapitre 14 sur 20 · EN CHASSE · texte numérisé non relu

EN CHASSE

H le savait bien, Charbonel, que le seul chemin praticable pour lui, si peu habitué au dé-

sert, était la chaine de hauteurs qui borde un côté de la rivière, contourne le lac Rond, et va mourir plus loin le long de la voie ferrée. Mais ce qu'il ignorait, c'est qu'à la hauteur du lac ces longues dunes de sable se rétrécissaient jusqu'à n'avoir plus qu'une centaine de mètres, et que la maison du trappeur Foster, dominant cet étranglement, en surveillait toute la largeur.

Aussi, lorsque à traversles cyprès clairsemés il aperçut la cabane, où soudain plusieurs chiens hurlèrent, il comprit qu'il ne pourrait tenter le passage que pendant la nuit, et, se dissimulant de son mieux, il se mit à ramper dans la direction de la rivière.

I allait atteindre le talus raide qui descendait vers l'eau lorsqu'un léger bruit lui fit tourner la tête : à peine à trente pas de lui, Fournier, Richard, Chevrier et Foster se glissaient sur sa trace, cherchant à l'entourer. Charbonel se redressa et leur fit face :

« Que me voulez-vous donc? demanda-t-1l effrontément. Pourquoi me pistez-vous?

— Et toi, lui dit Foster, pourquoi te cacher ainsi ? ”

Les quatre hommes armèrent leur carabine et continuèrent d'avancer en demi-cercle.

Charbonel restait toujours immobile, les bras croisés sur la poitrine.

“ Écoute-moi, Charbonel, dit Fournier : tu es poursuivi pour vol à Saint-Éloi ; tu as vendu Foster, incendié ma maison et ma scierie.

Mais tout cela nous te le pardonnerons si tu peux nous rendre ma fille. »

Charbonel se mit à rire :

« Ta fille? dit-il... Où veux-tu que je la prenne?

— Qu'as-tu fait d'elle? dis-le! cria Fournier dont les yeux flambèrent. Ta vie répond de la sienne, tu dois bien le savoir. Tu vois aussi qu'il est inutile de feindre et qu'il faudra toujours que tu parles, puisque tu ne peux plus nous échapper.

— En es-tu sûr? » goguenarda Charbonel.

Fournier marcha jusqu'à lui ct allongea le bras pour le saisir. Mais, d'un geste si vif que nul ne put le prévenir, Charbonel sortit un revolver de sa poche : une lucur, une détonation, et au mème instant Charhonel disparaissait, se laissant rouler sur Île talus et bondissant dans la rivière. Deux coups de carabine, tirés au hasard, éclatèrent simultanément : les balles ricochèrent sur l'eau et se perdirent dans le vide.

« Ne tirez plus, cria Richard, c'est vivant qu'il nous le faut! »

Fournier resta un instant immobile, toujours le bras tendu, conservant la même attitude qu'auparavant, mais les yeux démesurément ouverts; puis son bras retomba lentement, il vacilla deux ou trois fois sur ses jambes qui fléchirent, et il s’abattit, la face en avant. Ses compagnons se courbèrent vers lui et le retournèrent :

« Père! » murmura Richard.

Mais la tête de Fournier roulait inerte sur le sable, et sa longue barbe grise balayait les aiguilles desséchées des cyprès. Sombres et silencieux, 1ls soulevèrent le cadavre et l’étendirent dans un fourré.

Cependant Charbonel, qui s'était laissé dériver au fil de l'eau, reparaissait hors de portée, près du tournant de la rivière, escaladait la rive opposée, et disparaissait derrière les buissons. .

x En chasse! cria Foster... Barrez le côté du bois! »

Ils traversèrent la rivière à gué, franchirent le mince rideau de saules, puis se trouvèrent dans les vastes prairies humides qui s'étendent autour du lac Rond; comprenant sans plus de

paroles la tactique indiquée par Foster, ils se dirigèrent tout droit vers le bois d’épinettes, s'égaillant en avant de la lisière et surveillant la plaine.

Bientôt Charbonel parut, contournant les buissons de la rive. En apercevant les trois hommes, qui déjà lui coupaient le chemin, il eut un instant d’hésitation. Mais presque aussitôt il prit son parti et se mit à courir en s’éloignant de la rivière, obliquant peu à peu vers la sombre épinettière qui seule pouvait lui assurer un réel refuge.

Les chasseurs, eux aussi, avaient repris leur course, suivant en ligne droite la lisière du bois, et pendant longtemps ce fut une folle lutte de vitesse à travers les longues herbes de la prairie humide, sans changement appréciable dans Îles positions respectives en vain Charbonel fit-il des efforts d'animal traqué pour prendre un peu d'avance; en vain déploya-t-il une énergie et une endurance désespérées ; les trois hommes se maintenaient implacablement à sa hauteur, et s'interposaient toujours entre la forêt et lui.

Voyant son impuissance il voulut revenir vers la rivière, mais il comprit qu'un mouvement tournant de ses adversaires le rejetterait

juste en face de l’étroit coteau dégarni dominé par la maison du trappeur et qu'il y serait définitivement acculé. Alors il s'arrêta, tourné vers les chasseurs, leur lança un dernier défi, et s'assit sur une butte de terre, attendant les événements.

I fallait en finir : Foster, Chevrier et Richard s'avancèrent dans la plaine, forçant Charbonel à se relever et à fuir devant eux.

Lorsqu'ils furent assez loin du bois, pour rendre impossible tout nouvel effort dans cette direction, ils se remirent à courir, avec l'espoir de rejoindre celui qu'ils voulaient prendre avant sa disparition dans les épaisses saulaies du lac Rond.

Plus ils avançaient, plus la prairie devenait humide et la course pénible. Les flaques d’eau, les lagunes qu'il fallait contourner se multipliaient. Des coulées bourbeuses, pleines de grands roseaux morts, leur barraientlechemin, bordées parfois, à de lointains intervalles, de maigres bouquets de saules qui leur cachaient pendant quelques minutes la vue de Charbonel.

- Celui-ci courait, courait toujours, refoulé dans la direction du lac, mais il s'épuisait visiblement : le souffle paraissait lui manquer, il

trébuchait à chaque instant et commençait à perdre du terrain. Devant lui encore un mince rideau de saules qu'il franchit d’un bond; puis une prairie absolument plate à l'herbe plus fine et plus courte. Dans un effort suprême Charbonel s’y engagea : à deux cents mètres à peine commencaient les saulaies profondes où il pourrait se dissimuler.

« Halte! » cria soudain Foster.

Mais déjà Chevrier et Richard, arrivés les premiers au bord de la prairie unie, s'étaient arrêtés net :

« Il se perd lui-même, cria Chevrier. Que faire? »

Charbonel, haletant et inconscient, courait, courait toujours, les yeux fixés sur la saulaie. Il avait presque franchi la moitié de la distance qui le séparait de la lisière, lorsqu'il sentit le sol se balanter en lentes oscillations qui rapidement s’amplifiaient, trembler et rebondir sous ses pas comme s’il eût été formé d'un immense filet élastique.

Comprenant enfin le danger imminent, Charbonel s'arrêta soudain et se retourna; mais au même instant le mince réseau de fines racines enchevétrées, qui seul le sou-

tenait au-dessus de la vase mouvante, creva, et il s'enfonca jusqu'aux genoux. Une tentative désespérée pour se dégager de la glue liquide le fit s'enlizer jusqu'à la ceinture. Alors, se sachant perdu, il souleva sa casquette et l'agita dans la direction des chasseurs en leur criant un ironique adieu; puis il appuya sur sa tempe le canon de son revolver et fit feu.

Immobilisés sur le terrain solide, les autres avaient contemplé d’un air sombre cette scène si rapide. Ils virent le buste de Charbonel, qui seul émergeait encore, s'incliner et se renverser dans l'herbe. Mais ils songeaient en même temps que le misérable emportait avec lui, dans son suaire de vase, le secret de la destinée de Marthe, et qu'ils perdaient ainsi presque toute espérance de la retrouver si elle vivait encore.

Livide, Richard s’approcha de son père :

« Comment savoir ce qu'elle est devenue, à présent! » cria-t-il.

Mais Foster ne put répondre que par un geste vague. Et lentement, devant leurs regards attristés, la perfide prairie tremblante cngloutit à la fois le cadavre et le secret.

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