‹ Dans l'ouest canadien: la Pointe-aux-RatsChapitre 15 sur 20 · ON NE SAIT OÙ · texte numérisé non relu

ON NE SAIT OÙ

Ses yeux venaient de s'ouvrir et ses paupières battaient convulsivement, mais elle restait encore immobile, étendue sur le dos et les bras en croix, le cerveau complètement engourdi, la tête et les membres douloureux.

Puis des lambeaux de pensées imprécises flottèrent confusément dans son esprit; une angoisse inconsciente dont la cause lui échappait encore, un effroi d’elle ne savait quoi l'oppressèrent : elle se souleva sur un coude et regarda ce qui l'entourait avec une stupeur grandissante.

Autour d'elle tout était obscur : une obscurité grisâtre traversée de quelques minces fils de lumière qui filtraient par d'imperceptibles fissures. Cette lueur indécise lui permit d’entrevoir vaguement l'intérieur d'une assez grande cabane de troncs d'arbres où s'amoncelaient, étagés contre les murs, des caisses, des sacs et des barils.

Peu à peu cependant, son esprit se dégagea et la mémoire lui revint. Elle revit en une seconde les événements de la nuit précédente, et se releva fébrilement avec une exclamation d'épouvante.

Une rainure lumineuse, à peine perceptible, indiquait la porte : Marthe se jeta sur elle et tenta sans succès de l'ouvrir. Elle se retourna vers les murs et gratta la terre qui remplissait les interstices des troncs d'arbres, essayant avec ses ongles d'élargir les fissures pour donner de la lumière et voir au dehors, mais les troncs d'arbres, bien équarris, étaient épais, et des coins de bois solidement encastrés bouchaient les jointures à l'extérieur. Découragée elle s'assit sur un tonnelet contre lequel elle venait de trébucher, et se mit à réfléchir, évoquant peu à peu le souvenir de tout ce qui était survenu depuis son départ de la rivière Eau-Claire.

Elle était si joyeuse à ce moment! Cette journée de voyage ne lui rappelait que le continuel rève d’un bonheur qui lui semblait alors bien près de se réaliser; qu'une succession de visions douces qui du matin au soir l'avaient escortée sur le chemin de Saint-Éloi. Le soir même, tandis qu'elle travaillait dans la

minuscule clairière, ces mêmes visions flottaient encore devant ses regards, voltigeant gaiement autour d'elle en même temps que l’incertaine et mobile lumière du feu de camp.

Mais un homme, à peine entrevu dans l'ombre, avait soudain paru, bondissant comme unc panthère, et l'avait enlevée dans ses bras robustes; une large main s'était abatlue sur son visage, la suffoquant à demi, et elle s'était sentie emportée à travers le bois.

Presque étouffée par le bras puissant qui encerclait sa poitrine et la main qui comprimait sa bouche, horriblement secouée par les bonds continuels de son ravisseur fuyant parmi les obstacles, lacérée par les branches et les buissons fourrés qui la flagellaient au passage, elle avait bientôt perdu connaissance et ne se souvenait plus d'autre chose.

Où était-elle à présent? Qui l'avait enlevée? Dans quel but?

Brisée, le cerveau en désarroi, Marthe essayait de réfléchir et de comprendre. Des idées sans suite se succédaient et se mélaient inconsciemment dans sa tête avec une vitesse vertigineuse, mais c'est en vain qu'elle essayait de les fixer ct d'arrêter ce perpétuel papillonnement.

Des heures et des heures s'écoulèrent ainsi sans qu'elle fit le moindre mouvement, l'esprit toujours tendu par cet effort inutile; mais à la fin, étourdie et lassée, elle s'accouda sur ses genoux et cacha son front dans ses mains.

Sans qu'elle s'en aperçüt, les minces fils de lumière qui filtraient par d'imperceptibles fissures passèrent lentement du fauve à l'orange, puis ils devinrent grisätres et finirent par s'éteindre. Lorsque Marthe redressa la tète, arrachée à sa prostration par une fringale soudaine, toute trace de lumière avait disparu et l'obscurité la plus intense avait envahi la cabane. Alors, pour la première fois de sa vie, Marthe se sentit étreinte par une épouvante irraisonnée. Elle se releva en vacillant, tournoya dans les ténèbres, heurtant l'amoncellement de barils et de caisses au pied duquel elle vint s'écrouler avec une sourde plainte; puis elle rampa sur les genoux en tâtonnant jusqu’à ce qu'elle eût trouvé la porte, et se mit à la frapper de ses deux poings crispés en poussant de longs cris désespérés.

Elle cria tant qu'elle put, tant qu'elle ne fut pas à bout de souffle, puis elle écouta quelque

temps avec un vague espoir, mais rien ne se fit entendre au dehors.

Le silence, la nuit, la solitude et la faim achevaient de l’affoler ; une angoisse grandissante oppressail sa poitrine et une douleur aiguë labourait son cerveau; Marthe se remit à crier et à frapper la porte avec rage, essayant de s'étourdir à force de bruit et de mouvement, sentant qu'elle souffrirait trop si elle restait immobile. Parfois elle s'interrompait pour reprendre haleine, tendait vainement l'oreille vers l'extérieur, et recommençait au bout d'un instant.

Cependant la lassitude finit par l'emporter : les eris s’affaiblirent, devinrent plus rauques, se transformèrent peu à peu en gémissements eten sanglots coupés de temps à autre d’une exclamation douloureuse. Enfin Marthe se laissa retomber, appuyant son front brülant sur la terre nue et froide, et n’exhala plus qu'une plainte régulière et monotone, faible comme un vagissement.

Puis plus rien... Bientôt de légers grattements et des trots menus succédèrent à la lugubre plainte de Marthe : enhardies par le silence, les souris et les musaraignes prenaient possession de la cabane et se tré-

moussaient parmi les débris épars sur le sol.

Des heures et des heures s'écoulèrent encore. Les minces fils de lumière filtrant par d'imperceptübles fissures apparurent de nouveau, d'abord grisätres, puis blancs, puis roux. Les souris et les musaraignes cessèrent leur sarabande nocturne. La lueur indécise dissipa l'absolu des ténèbres, éclairant vaguement le monceau de caisses, de sacs, de barils, et le corps inanimé étendu en travers de la porte.

Lorsqu'elle revint à elle, brisée de fatigue et la tête alourdie, Marthe ressentit violemment les tortures de la faim. Elle se releva et se mit à chercher autour d'elle, palpant les sacs qu’elle sentit remplis de riz et de légumes secs inutilisables pour clle, examinant Îles barils contenant sans doute de la farine et du sucre, déplaçant les caisses les plus légères. Un fer de hache sans manche lui tomba sous la main; Marthe s'en saisit et essaya de déclouer une caisse, sans parvenir à autre chose qu'à se déchirer les mains et à s’arracher les ongles.

Voyant ses efforts inutiles, elle se tourna vers une pile de couvertures et de vêtements et renversa le tout sur le sol, découvrant ainsi d'autres barils dont plusieurs étaient défoncés. Marthe y plongea le bras et poussa une

exclamation de soulagement en sentant sous ses mains de larges morceaux de lard salé.

Elle se jeta sur cette viande grasse, rance et crue, et elle mordit avidement, mais l'excès de sel lui enflamma la bouche, son cœur se souleva, et elle la rejeta aussitôt.

Marthe se rassit à terre, la tête appuyée contre un sac. Bientôt une soif ardente la dévora ; ses yeux se dilatèrent, devinrent fixes et s'injectèrent; le plus léger mouvement lui causait, à présent, une souffrance intolérable et elle s'efforça de rester dans une immobilité absolue, de ne plus penser à rien, semblant vouloir s’hypnotiser en contemplant de la porte un des minuscules points lumineux qui étoilaient la muraille.

Et lentement les heures s'écoulèrent.…

Page 1