AU LAC DES CÈDRES
Soulevés par une légère brise et rayés de feu par le soleil, les flots transparents du grand lac des Cèdres venaient doucement
mourir en chuchotant sur une étroite plage de sable fin, dans le demi-cercle formé par la Baie à la Mousse. Partout ailleurs, sur les nombreux ilots comme sur le rivage, des bois touffus et sombres : épinettières et cédrières.
Non loin de la plage, Benoit était assis sur un escabeau, dans un grand espace dégarni par les bücherons au centre duquel se dressaient les chantiers dont il avait la garde.
Mais Benoit ne s'occupait ni du lac splendide ni de son äpre décor : immobile et les traits crispés, il fixait des yeux étincelants sur l’une des plus petites cabanes de troncs d'arbres, celle qui servait de magasin et dont seul il possédait la clef.
Derrière le magasin, une haute épinette, épargnée par la hache, découpait sur le ciel bleu sa silhouette solitaire et se balançait mollement à la brise.
Quelquefois cependant, sans cause apparente, Benoit tressaillait et son visage prenait une expression d'épouvante. Il se soulevait à demi et promenait aux alentours, sur toute la lisière du bois, des regards égarés et inquiets :
« Oh! les ombres! » murmurait-il d'une voix sourde.
D'autres fois, tandis qu'il fixait obstinément la petite cabane, une grosse gaieté détendait brusquement ses traits et faisait pétiller ses yeux; un rire effrayant secouait sa poitrine énorme et tordait sa figure de brute.
Parfois encore la lueur intense qui flambait dans ses prunelles s'éteignait progressivement ; ses yeux se voilaient et s'alanguissaient; il baïssait la tête vers le sol et se mettait à psalmodier, d'une voix lente et rauque, des fragments de complaintes naïves et sentimentales, entendues probablement lorsqu'il était enfant dans son lointain village des bords du Saint- Laurent :
Où allez-vous, mes anges, rois beaux angrs du ciel”?
Et la chanson, mélancolique et douce malgré le rude aspect du garde-chantiers, s’élevait avec la brise et s’envolait par-dessus les bois.
Le soleil avait déjà parcouru plus de la moitié de sa course. Une buée grise avait envahi un coin du ciel du côté de l'occident. Elle s'était assombrie peu à peu, s'était tassée sur l'horizon, et formait maintenant une épaisse nuée d'un noir sale, aux contours
arrondis, sur laquelle se mouvaient avec lenteur des volutes de vapeur blafarde.
Soudain les veux de Benoit se dirigèrent vers la lisière du bois où quelque chose remuait, etil se releva. Un homme venait d’apparaitre et se dirigeait vers les chantiers :
« Au large! cria Benoit d’une voix terrible... Au large!
— Voyons Benoit, répondit l'homme sans cesser de marcher, vous ne me reconnaissez donc pas ?
— Au large! cria Benoit... Au large!
— Allons donc, Benoit! Depuis quand refusez-vous l'hospitalité par un jour d'orage, surtout à un ami?... Je suis Foster, vous voyez bien : le trappeur Foster du lac Rond. Vous avez même ici des trappes à moi. »
Mais Benoit, pris d’un accès de fureur, armaii son fusil et le dirigeait vers le trappeur.
« Au large! criait-il toujours... Au large.»
Devant ces manifestations, Foster s'arrêta, inquiet, et se tourna du côté du bois où bientôt un second personnage parut :
« Richard! dit Foster, voilà Benoit complètement fou! »
Richard s’avançait à son tour, mais quand Benoit l'eut aperçu, sa fureur sembla faire
place à la terreur; il laissa retomber son arme et se mit à trembler.
« Benoit, dit doucement Richard sans s'arrêter, voilà l'orage qui vient; nous avons besoin de nous reposer et de causer avec vous; il faut que nous passions la nuit aux chantiers. »
Comme Richard, marchant toujours, se rapprochait du magasin, Benoit s'élança et s'interposa :
« Pas là, Richard! Il ne faut pas y aller!
— Pourquoi donc, Benoit?
— I y a trop d'ombres, Richard! 11 y a trop d'ombres!
— I n'y a pas d'ombres, Benoit.
— Il y a des ombres, Richard! reprit Benoit d’un air sauvage... Il y a des ombres! Je les voyais bien tout à l'heure tout du long de la lisière, mais elles n'osaient pas sortir du bois parce qu'il fait encore trop jour et que j'étais là prèt à tirer sur elles... Il y a des ombres, Richard !... Tenez! Tenez! Les voyezvous? Il y en a sous toutes les épinettes et même dans les branches!... Regyardez-les!.… Regardez-les!... Oh, oh, oh, oh!... Oh, oh, oh, oh!... Elles veulent venir au magasin, voyez-vous... mais elles n'y viendront pas!.., Non!... Elles n’y viendront pas!... Il ne faut
pas qu'elles y viennent! Il ne faut pas!
Oh! les ombres, Richard!
— Laissez les ombres, Benoit, et entrons aux chantiers.
— Par ici, Richard! par ici!»
Et Benoit conduisit les deux hommes vers une des cabanes les plus éloignées du magasin auquel elle faisait presque face.
Lorsqu'ils furent assis sur des escabeaux, Richard reprit la parole :
« Benoit, dit-il tristement, avant-hier, comme nous allions à Saint-Éloi avec le père Fournier, Marthe a été enlevée.
— Marthe, Richard! fit Benoit d'un ton d’effroi.
— Qui, Benoit... Et celui qui l’a fait, continua Richard avec un geste de fureur et de haine, est un bandit qui s'appelle Charbonel.
— Charbonel!... Oui, Richard! Charbonel!
— Le connaissez-vous?
— Je ne sais pas, Richard!
— Quelqu'un estl venu aux chantiers dans les derniers temps?
— Quelqu'un? Oh! non, Richard, il ne vient personne aux chantiers. Mais il vient des ombres, Richard, et il en vient par tous
les côtés à la fois! Il vient des ombres!
— Charbonel est mort hier, reprit Richard.
Nous ne savons pas ce qu'il a fait de Marthe et nous la cherchons partout dans les bois. Si elle vit encore, elle doit être aux environs du lac des Cèdres : puisse-t-elle se trouver parmi les Indiens qui tous la connaissent et l'aiment! Il faut que vous nous aidiez à la retrouver, Benoit, elle où son cadavre. Il faut que vous battiez les alentours à la recherche de sa trace, et, si vous la rencontrez, vous irez aussitôt prévenir chez ma mère... Vous savez?... chez ma mère... tout près du lac Rond.
— Oui, Richard, j'irai aussitôt.
— Merci, Benoit. »
Un lointain roulement de tonnerre venait de retentir; les trois hommes se rapprochèrent de la porte ouverte et regardèrent au dehors.
L'air était maintenant d’un calme absolu.
La nuée sombre arrivant de l’ouest commençait à se déplacer et à s'élargir avec une vitesse croissante et projetait jusqu'au zénith une large bande aux capricieux contours qui semblait un vaste promontoire émergeant du ciel bleu. Des éclairs diffus l'illuminaient sans cesse, et de temps à autre un grondement lent
et sourd, semblant étouffé par cette masse de vapeur, traînait et se prolongeait dans l'espace.
Bientôt d'autresnuées menacçantes, striées de lignes blanchâtres, surgirent de tous les points de l'horizon et rejoignirent la masse principale, couvrant le ciel presque tout entier. Le soleil avait disparu derrière ce rideau sombre, et, sous une demi-lumière livide, les eaux calmes du lac des Cèdres étaient devenues couleur de plomb.
Soudain un éblouissant éclair raya le noir des nuées; un violent coup de tonnerre ébranla l'atmosphère. Presque au même instant, le vent se déchainait, et la pluie, chassée par la bourrasque, crépitait, drue et large, sur le toit des chantiers. Et puis ce fut un chaos où tout, bruits et monvements, se mélait et se confondait, aux yeux comme aux oreilles.
Le vent, hurlant, fit ployer et craquer les grands arbres; les nuages bas, qui, comme affolés, coururent et tournoyèrent dans tous les sens, s’entre-choquant, se déformant à chaque minute et semblant rouler et rebondir les uns sur les autres. Des éclairs de toutes formes les sillonnèrent dans une sarabande échevelée partout à la fois, et le tonnerre ne discontinua plus.
Silencieux devant ce bouleversement, les trois hommes regardaient toujours au dehors, lorsqu'une ligne de feu absolument droite, accompagnée d’une détonation sèche et stridente, leur fit un instant baisser les paupières. La grande épinette solitaire qui s'élevait derrière le magasin avait frémi et chancelé : elle s’inclina lentement et s’abattit sur la cabane, dont la toiture s’effondra.
Benoit s'élançca devant la porte; mais un nouveau fracas vint s'ajouter à tous les fracas de la tempête : une mitraille de grêle s’abattit, résonnant sur les toits de bois, comme sur de gigantesques peaux de tambours, et fit reculer le garde-chantiers.
Dès que cette courte avalanche de grêle eut cessé, Benoit courait vers le magasin, suivi de près par Richard et Foster. Il ouvrit la porte et se mit à tourner à l'intérieur, paraissant chercher quelque chose, regardant même sous les débris enchevêtrés du toit :
« Oh! murmura-t-il d'un ton plaintif; elle est partie!
— Qui cela, Benoit? »
Mais Benoit ne répondit pas. Il sortit, l'air hébété, en chancelant, les yeux stupides, fit lentement le tour de la cabane, et vint s’ap-
puyer contre les racines arrachées de la grande épinette foudroyée.
« Partie! répéta-t-il d'une voix tremblante... Elle est partie! »
Brusquement il avança de quelques pas :
« Là!... Làal.,. » fital.
Il s'agenouilla sur la terre détrempée, fixant un point du sol, et fondit en larmes.
Richard se pencha vers lui et aperçut sur le sable les empreintes, bien distinctes malgré la violence de la pluie, d’un tout petit soulier :
« Marthe!... Marthe!... cria-t-il. C'est la piste de Marthe!»
Richard avait blémi soudain. Craignant de comprendre, il jeta vers le fou un regard où se mêlaient le doute et la stupeur; puis, sans pouvoir prononcer une parole, il s’élança sur la piste qui s’enfonçait dans l'épinettière.