‹ Dans l'ouest canadien: la Pointe-aux-RatsChapitre 18 sur 20 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Les portes de la petite église de troncs d’arbres se sont enfin ouvertes devant Marthe, et tous ils étaient là, se pressant dans la nef, venus de Saint-Andrew aussi bien que de Saint- Éloi; mais ce n’était pas un hymne d’allégresse que chantait l'harmonium ni la Joie que reflétaient les visages, et le vieux curé à grande barbe avait des larmes au coin des paupières en serrant la main de Richard. Et maintenant il ne reste plus rien pour rappeler le souvenir de Marthe... rien qu'une croix de bois dans le cimetière de Saint-Éloi, parmi des croix semblables que l'été cache dans les fleurs ct dans la grande herbe, et l'hiver sous la neige profonde.

Là-bas, près de la rivière Eau-Claire, sur le petit coteau de sable entouré d’épinettières sombres, la scierie incendiée n'a pas été relevée, et les débris noircis de la maison forestière achèvent de se désagréger sous le

vent, la pluie et la neige. Seuls les ours, les martres et les carcajous rôdent encore aux alentours, cherchant parmi les ruines désertées les restes de provisions épargnées par le feu.

Depuis l'abandon de la scierie, Benoit avait disparu du lac des Cèdres, et pendant bien longtemps, malgré les recherches organisées par Sharp, nul ne put découvrir ce qu'il était devenu. Mais un matin d'hiver, sans qu’on ait jamais compris ce qu'il était venu faire là, on trouva couché dans le cimetière, devant la tombe de Marthe, le corps du garde-chantiers nigide et placé.

Richard erre toujours tristement dans les bois où s'écoulèrent en commun son enfance et celle de Marthe. Il mène l'existence d'un sauvage et ne se soucie plus de rien, fuvant les rares blancs qui parfois fréquentent la forêt, qui viennent l’importuner de leurs conseils ou de leurs exhortations à la raison, et il vit seul avec son vieux rêve irréalisé.

Jamais il n'approche des établissements.

Mais bien souvent, le soir, il va s'asseoir sous un wigwam, parmi les Indiens simples et compatissants, et longuement ïl leur parle de Marthe qu'eux aussi ont aimée.

« J'étais son ami, vous dis-je, et je crois même le seul blanc qui fut jamais toléré sous sa tente, car il ne les aimait guère, et si partout, ainsi que vous venez de le faire, on le traite de bandit ou de fou, c’est que personne ne l’a connu comme j'ai pu le connaitre...

Non! nul autre que: moi n'a pu savoir ce qu'était vraiment le Silencieux ; nul autre que moi n'a pu l'approcher d'assez près pour lire sur son visage hautain et triste la pensée réelle de cet homme taciturne, et nul n’a pu comprendre les véritables motifs de son acte sauvage... Criminel, soit, puisqu'il a laissé derrière lui plus de trente cadavres... Et pourtant!... Peut-on vraiment le traiter comme un vulgaire criminel?... Combien de fois me suisje demandé cela depuis! »

Le trappeur s'arrêta, semblant agité par de cruelles réflexions, et répéla presque bas « Était-il vraiment criminel? » Puis il eut un

geste de doute et de découragement et nous regarda de nouveau.

« J'ai tout fait pour expliquer la chose ct faire respecter au moins sa mémoire, reprit-il douloureusement : un guerrier, même quand il est seul à combattre, n'est pas un assassin. Mais nul n'a voulu m’entendre et encore moins me croire, et Dieu me pardonne! un peu plus j'étais arrêté comme complice!... J'avais cependant bien le droit de défendre anon ami mort, puisque c'est moi qui l'avais tué!

— Vous!

— Moil... Oui! moi!... Oh! je sais bien ce qu'ont raconté les journaux et les autres : la canonnade, le bois bombardé, le corps déchiqueté par la mitraille! Mais quand leur premier boulet fit sa trouée dans la broussaille, le Silencieux était déjà mort, et mort de ma main... Ah! si j'avais su! si j'avais su!... Si j'avais pu prévoir qu'ils amenaient du canon contre un homme seul, je les aurais bien laissés faire, et je n'aurais pas à me reprocher la mort de mon ami!... car cette mort m'a toujours pesé comme si j'étais coupable... Et cependant, je croyais bien faire!... Ai-je donc eu tort?... Ai-je eu raison?»

Le trappeur s'arrêta de nouveau, toujours

angoissé par le doute, peut-être par le remords, et réfléchit quelques minutes.

« Écoutez, nous dit-il enfin, il y avait déjà quelque temps que je fréquentais la réserve dont il était le chef, ami de tous, chassant avec l’un ou l’autre, reçu dans tous les wigwams, mais jamais le hautain Silencieux n'avait jeté un regard sur moi; il semblait ne pas s’apercevoir de mon existence, et jamais je n'étais entré dans sa cabane. Il habitait seul, chassait seul, et le soir, sombre et taciturne, il s’asseyait seul auprès du feu flambant devant sa porte. Jamais il ne parlait sans y être forcé, toujours pour donner des ordres ou quelques brefs conseils: les autres d’ailleurs, conscients de sa valeur, l’estimaient et le respectaient, et se laissaient presque aveuglément diriger par lui. 11 vivait de sa chasse et ne vendait presque jamais de pelleterics, même aux agents de la Compagnie (1), préférant se priver de tout ce qui excitait le désir des autres; et quand passait un trafiquant libre, même s’il était à peu près honnête, le Silencieux s'enfermait dans sa cabane et n’assistait pas aux marchés.

(1) Compagnie de la Baie d'Hudson

« Je n’arrivais pas à comprendre les causes de cette tristesse et de cet isolement permanents, de cette espèce de renoncement douloureux constamment peint sur la figure du chef, et c'est sans succès que j'avais interrogé les autres. Mais, uu jour, il me fut donné de voir clair.

« Un de ces trafiquants libres, un de ces trop nombreux animaux de proie, voleurs et criminels, qui n’apportent en fait de marchandises que de l'alcool frelaté, passa sur la réserve, ramassant, en échange de ses quelques galons de poison, toute la fourrure accumulée dans les wigwams. Triste et irrité, j'assistais à la vente, songeant aux scènes d'épilepsie, peut-être sanglantes, qui pendant plusieurs jours allaient se dérouler au camp sans qu'aucune puissance püt les conjurer.

Lorsque les échanges se terminèrent, j'étais près du traîneau du trafiquant, dont l'attelage de chiens n'attendait plus qu'un ordre pour partir.

“ — Eh bien, et vous, chasseur, me cria l'homme, vous n'avez donc rien à vendre?

« — Pas à vous, répondis-je rudement.

« — Oh! oh! fitil en riant, vous n'avez pas l'air de bonne humeur, mon ami, mais je

gage que je vais vous dérider... Tenez! regardez ce que j'ailà!»

« Le trafiquant développa une couverture, en sortit une cruche de grès et remplit un gobelet qu'il me tendit.

« — Goûtez-moi cela, dit-il en clignant de l'œil d'un air malin, c'est du bon, celui-là... et pas du whiskey de traite! »

« D'un revers de main, j'envovai le gobelet au diable.

a — Vous avez pris ici tout ce que vous pouviez prendre, dis-je durement. Pourquoi ne filez-vous pas? »

« Le trafñiquant était devenu blème et la colère semblait lui monter à la tête, mais je m'en souciais peu. »

« — Filez donc, vermine! repris-je... Filez vite, ou sinon...

« — Ah! c'est ainsi! ”

« Ivre de colère, il bondit sur moi, malgré le danger qu'il courait au milieu de cette tribu indienne. Je l'évitai d'un bond, lui saisis le poignet et le renversai d'une torsion de bras. Mais, en même temps, son autre main m'agrippait la gorge et la serrait violemment.

« J'étais en fächeuse posture et croyais bien déjà ne pas m'en tirer à bon compte,

lorsqu'une figure indienne parut au-dessus de nous. Courbé par une poigne de fer, mon adversaire dut me lächer. L'Indien le souleva par ses vêtements, le balanca dédaigneusement et l'envoya rouler au pied de son traineau. Puis il s’empara de la carabine du marchand et la dirigea vers lui.

« — Partez! » dit-il laconiquement.

“ Cette fois, le gueux ne se le fit pas dire deux fois. Sans réclamer sa carabine, il fit claquer son fouet en grommelant d'un air menaçant quelque chose d'inintelligible, et les chiens s'élancèrent sur la neige. Aussitôt libéré, je m'étais tourné vers mon défenseur, et c'est avec stupeur que j'avais reconnu le Silencieux lui-même. Oh! le regard que je vis alors!... Oh! le regard de haine flambant dans les prunelles noires du chef tandis qu'il suivait le traineau rapide qui fuyait à travers les bancs de neige! Tant que l'équipage fut en vue, ce regard étincelant et farouche l'accompagna; plusieurs fois mème la redoutable carabine à répétition s'éleva lentement et se coucba dans la même direction ; mais toujours la crosse retomba sur la terre. Enfin, l'Indien se retourna vers moi.

a =—— Bien! me dit-il, en me tendant la

main... J'ai vu et entendu. La place de mon ami est près du chef. »

« Nous nous étions compris.

« J'ai vécu bien souvent dans la cabane du Silencieux depuis lors. J'ai pu lire tour à tour sur son visage, lorsqu'une nouvelle misère, une nouvelle blessure ou une nouvelle dégradation affligeaient sa tribu, la résignation, la honte ou la fureur. Et j'ai compris... oui, j'ai compris Ja haine intense qu'il avait vouée aux blancs, et surtout au plus grand ennemi de son peuple : le trafiquant d'alcool.

« Vous ne pouvez la concevoir, vous autres, cette haine contre le blanc qui couve forcément dans le cœur de tous les [Indiens ardents et clairvoyants; vous ne savez pas à quelle sorte de blancs ils ont affaire : les plus honnêtes les méprisent et les humilient, les autres ne sont que des brutes ou des voleurs.

Peuvent-ils savoir s’il y en a d'autres? Ils ont vu,et ce n'est pas vieux, leur pæ8 bouleversé, le gibier qui les faisait vivre détruit, leurs tribus réduites par la misère et la maladie plus que par la guerre, ils ne voient des blancs que ce qu'il en existe de pire, et maintenant un nouveau fléau plus terrible que les autres :

l'alcool, envahit de plus en plus leurs forêts.

Le poison achève ce qu'ont si bien commencé la misère et la démoralisation, et ce qui reste de l'énergie et de la fierté indienne disparait peu à peu.

« Songez donc à ce que doit être la haine d'un homme intelligent, énergique et sobre comme le Silencieux, qui comprend la déchéance de son peuple, voit la dégradation complète où il court, et sent son impuissance |

« Avec les années elle ne fit que s’accroitre, cette haine, et ce qui devait arriver arriva. Un jour qu'un de ces marchands d'alcool, arrivé en canot, s’attardait par trop aux environs de la tribu, semblant vouloir jouir de l'effet que commençait à produire son poison, la carabine du chef partit toute seule, et l'homme, le crâne fracassé, culbuta dans la rivière. »

Le trappeur qui nous parlait asséna sur la table un vigoureux coup de poing, ses yeux étincelèrent, et il nous regarda d'un air de défi.

« C'était Wien! cria-t-il... Il avait raison, le Silencieux!... Qui donc oserait le blämer d’avoir abattu une pareille vermine? »

Mais bientôt les traits du trappeur se détendirent : il resta quelque temps immobile, et peu à peu ses yeux reflétèrent une sorte d’horreur.

« C'était bien, reprit-il d'une voix sourde, mais ce ne fut pas tout! Dès qu'il eut vu le résultat de son coup de feu, le Silencieux s'était lentement éloigné des cabanes, sa carabine sur l'épaule, et avait disparu parmi les buissons. Il était mon ami, vous dis-je!...

J'avais vu dans ses yeux une expression de haine et de froide résolution qui me faisait craindre quelque chose... je ne savais quoi.

Je ne pris que le temps d'aller chercher mes armes, ct je m'élançai sur sa trace.

« Mais la nuit tombait. La piste était dure à suivre sur les coteaux pierreux qui bordent la rivière. Bientôt, je dus faire halte et attendre le jour... Peut-être aurais-je pu éviter bien des malheurs sans cela!

« Dès l'aube j'avais repris ma route. Au lieu de s'enfoncer vers l'intérieur du bois, comme je le supposais d'abord, la trace du chef se dirigeait vers la lisière, où commencaient à naître les établissements où nous sommes, où s'éparpillaient déjà plus d'une centaine de fermes. Lorsque j'approchai de la sortie du bois, des coups de feu lointains et répétés me firent pressentir un malheur, et à peine arrivai-je dans la plaine que je me heurtai à deux cadavres. Devant une petite ferme, au milieu

d'un groupe d'enfants, s'agitait une femme atfolée.

« — Qu'y a-t-1l donc? lui demandai-je.

« — Un Indien! cria-t-elle en pleurant et d'un air égaré... Un Indien qui depuis ce malin tue tous ceux qu'il rencontre !... [l m'a tué mes deux fils quand ils partaient aux champs... Mon mari est là-bas avecles autres... Voyez!... on le poursuit!... Et il en tue toujours !...»

« Au loin, en effet, courait dans la plaine une foule en désarroi qui grossissait à chaque instant : des fermiers prévenus à la hâte ct accourus en armes; leurs coups de carabine crépitaient sans arrêt sur un but invisible, tandis que de temps à autre parmi eux un nouveau corps tombait. Peu après, cependant, cette troupe désordonnée recula brusquement vers la lisière du bois pour s'y dissimuler, et le silence se rétablit.

« Bientôt, j eus rejoint les fermiers. Plus de vingt cadavres, me dirent-ils d’un air sombre ct découragé, jonchaient déjà la plaine. L’Indien s'était retranché à cinq cents mètres de nous, dans un maigre bouquet d'arbres et de buissons entouré de marais difficilement praticables; de là, il surveillait tous les environs, et

il était impossible de quitter le bois sans être exposé à son feu. Un courrier avait été envoyé dès le matin jusqu’à la station la plus proche pour télégraphier ce qui se passait et demander l'envoi immédiat d'un détachement de police montée. Si ce renfort venait par train spécial, il arriverait avant la nuit, et l’on était résolu à l'attendre, en se contentant de surveiller le bouquet d'arbres, avant de prendre une décision.

« Ils étaient là près de deux cents hommes tenus en échec par un seul. Mais dans la plaine dégarnie entourant le bouquet d'arbres, dans les marais vaseux où la marche était pénible et lente, que de ravages pouvait causer un seul homme tel que le Silencieux, infaillible tireur, muni d’une carabine à dix coups qui vaut la meilleure arme de guerre et porte à plus de mille mètres!

« Vers le soir arriva par le bois le détachement de police. Dès qu'il eut reçu les explications nécessaires, l'officier commandant s'avança vers la lisière pour se rendre compte de la disposition des lieux. A demi soulevé au-dessus d'un buisson, il braqua sa jumelle. Mais soudain il tournoya sur lui-même en étendant les bras, et roula

sur le sol, la poitrine traversée d'une balle.

« Devant cette preuve de vigilance ct d'adresse supérieure, le sous-officier auquel revenait le commandement resta quelque temps stupéfé et perplexe.

« — Diable! fit-il, cela coûtera bien du monde! »

« Il fit coucher ses hommes, qui se glissèrent jusqu'à la lisière à l'abri des premiers troncs d'arbres, et une terrible fusillade commença. Que de poudre perdue! Que de balles gaspillées contre ce bouquet d'arbres où il était trop facile de s'abriter pour pouvoir craindre cette mitraille!

«* Au bout d'une heure de cet exercice, Île sous-officier fit relever ses soldats et commanda l'assaut. Lui-mèême, se plaçant en avant, s’élança dans la plaine. Mais à peine la petite troupe avait-elle atteint le bord du marais que le sergent faisait un bond terrible et tombait à son tour. Un léger flottement fit aussitôt onduler la ligne des soldats qui, privés de tout chef, hésitèrent un certain temps; mais en voyant dans leurs rangs, presque à intervalles réguliers, tomber de nouvelles victimes, ils reculèrent précipitamment et regagnèrent le bois.

« La nuit approchait et l'on croyait probable que l'Indien profiterait de l'obscurité pour s'enfuir; cependant, nul parmi les soldats ne voulut prendre la responsabilité de provoquer une nouvelle attaque, de faire sacrifier de nouvelles existences sans un nouveau chef et de nouveaux ordres, et un second courricr fut envoyé à la station. Mais moi je conuaissais trop bien le Silencieux pour croire qu'à présent il chercherait à fuir, et je savais bien qu'à présent, jusqu'à son deruier souffle, il voudrait assouvir sa haine.

« Elle fut longue et pénible, cette nuit-là!

Je m'étais assis à l'écart, terrifié de ce carnage inutile, songeant aussi avec douleur à la perte fatale de mon ami, angoissé à la pensée de ce qui allait suivre et me demandant ce que je pouvais faire pour essayer d'arrêter un tel massacre. Enfin, ma résolution fut prise, et au imoment où les premières blancheurs de l'aube faisaient pâlir les étoiles, je m'éloignai furtivement du bois en rampant dans la prairie.

« I] ne m'était pas très difficile, à moi, de me glisser sans bruit à travers les marais et d'arriver au bouquet d'arbres sans être vu ni entendu, mais il me fallait faire un détour énorme pour en approcher par derrière, et

agir avec une telle prudence que le trajet fut long. Lorsque j'atteignis les premiers buissons, le ciel était déjà rouge du côté de lorient et le soleil près de paraître.

« — C'est moi, chef! criai-je alors pour avertir. Je viens vous aider à fuir. »

« En même temps, je me relevai lentement et j'apercus, à vingt pas de moi, le Silencieux étendu à plat ventre derrière un bloc de pierre. C'est à peine s’il tourna lu tête et il ne me regarda qu'un instant, mais je pus lire dans ce regard un tel entêtement farouche qu'il me découragea. Sans me répondre, le Silencieux avait aussitôt repris sa première position, la carabine en main, les yeux fixés sur la forêt qui lui faisait face, comme un chat sauvage à l'affût.

« — Chef! repris-je, il est temps!... Nous pouvons encore fuir et dans quelques jours avoir traversé la frontière. Mais il y a là-bas cinq cents guerriers qui s'apprêtent, et bientôt nous serons forcément pris... Il faut partir, chef, il le faut!»

« L'Indien semblait ne pas m’entendre et ne pas même vouloir s'apercevoir de ma présence. Soudain, ses yeux étincelèrent, sa carabine se souleva lentement, le canon posé sur

une fourche de branche fichée en terre, et le coup partit, D'où j'étais placé je ne pouvais voir la plaine, mais une sourde exclamation de triomphe m'apprit qu'une nouvelle victime venait d’être faite.

« — Il faut cesser cela, chef! criai-je en approchant, c'est votre ami qui vous le demande. Un tel massacre ne peut servir à rien, et ceux que vous tuez là ne vous ont jamais rien fait. Il faut cesser cela, chef! »

« Mais, maintenant, la carabine du Silencieux se soulevait et se déchargeait sans arrêt, et en même temps une grêle de balles s’abattait autour de nous. Que se passait-il donc làbas? lrobablement un nouvel assaut qui se préparait... Combien encore allaient tomber dans la prairie!

« Alors, le cœur brisé, à demi fou, je fisun horrible effort pour pouvoir accomplir jusqu’au bout la résolution qui m'avait poussé là, et je criai d'une voix étranglée :

« — Eh bien, défendez-vous done, Silencieux! car, si cela m'est possible, il faudra que cela cesse. »

« L'Indien avait compris : d’un bond il se releva, me fit face et souleva sa carabine. Mais avec une promptitude dont je ne me serais pas

cru capable, j'ajustai le premier, et mon coup seul partit. Le Silencieux lâcha son arme et tomba la face contre terre.

« À ce moment même une puissante détonation ébranlait l’espace et un boulet traversait le petit bois, déchiquetant la broussaille et fauchant les arbustes. Deux heures plus tard, le bouquet d'arbres, d'où j'avais dû m'enfuir, était fauché à fond. Mais il était trop tard!

trop tard !... J'avais tué mon ami!... c'est moi qui l'avais tué!... et sa mort me pèse, voyezvous! »

Le trappeur, l'air égaré, regarda un instant de notre côté sans paraitre nous voir, puis il laissa tomber son front sur sa main.

« Ai-je eu tort?... Ai-je eu raison ?... »

« Pinette”?

— Il est pour nous.

— Vadeboncœur”?

— Pour nous.

— Et Landry?

— Oh! douteux, celui-là. »

C'était le matin d’un jour d'élections pour le parlement provincial, et, comme de coutume, la maison du père Morin avait été choisie comme maison de vote pour le district électoral de la Rivière qui Tourne. Au centre d'une table de bois blanc recouverte d'une toile cirée, l’urne de métal se dressait comme une tour carrée émergeant de liasses de bulletins de vote. Les trois contrôleurs assermentés, sans quitter leur pipe, s'installaient derrière la table sur les trois chaises adossées au mur, et, malgré les difficultés de passage, Îles premiers électeurs arrivaient.

Au dehors il pleuvait : une pluie diluvienne qui tombait sans discontinuer depuis plusieurs semaines. Sur un ciel gris sale, des loques de nues plus noires passaient avec vitesse, semblant raser la cime des arbres et crachant une mitraille liquide chassée presque horizontalement par le vent. Les prairies, submergées, n'étaient plus que de vastes marécages. La rivière, débordante, roulait des eaux torrentueuses et boueuses, et l'unique pont de bois reliant les deux rives avait été emporté par la crue.

« Qui rapportera l'urne? demanda quelqu'un. Par ce temps-là, tout le monde en a refusé la charge. »

Le père Moria cligna de l'œil d'un air malin, parut réfléchir un instant, et retira sa pipe de sa bouche.

« Poitras est bon pour ca, déclara-t-il avec gravité. C'est un homme de toute confiance; aucune fraude n’est à craindre avec lui, et il ne refusera certainement pas. En des circonstances aussi difficiles, c'est juste l'homme qu'il faut.

Tout le monde se mit à rire:

« De vrai, c'est une idée, » approuva-t-on gaiement.

Étendu sur une chaise-bascule, les pieds posés sur le rebord d’une fenêtre à guillotine, les yeux vagues, larges ouverts dans une figure stupide et complètement rasée, Poitras l'idiot, bûcheron de son métier, regardait tomber la pluie. Morin s'avança vers lui et lui posa la main sur l'épaule :

« Holà, Poitras! tu es nommé officier rapporteur. »

L'autre le regarda, surpris de cette marque de confiance imprévue.

4 AI right!

— Il faut que tu sois rendu à Makinak pas plus tard que sept heures, y seras-tu? »

Poitras regarda les loques de nuées noires qui couraient sur le ciel gris, la rivière torrentueuse qui passait devant la maison, puis il reprit son air placide.

« J'y serai, » dit-il simplement.

Cependant les électeurs, ruisselants, commençaient à affluer. Un à un ils prenaient un bulletin sur la table, disparaissaient un instant dans la pièce voisine, et revenaient déposer leur bulletin dans l’urne. Puis ils s’entassaient autour du poële rouge et allumaient leur pipe. Bientôt la vaste pièce, aux murs de troncs d'arbres équarris et blanchis à la chaux,

fut remplie d’un brouillard opaque où la vapeur d'eau émanant des vêtements fumants se mèêlait à la fumée, et une odeur écœurante :

odeur de foule malpropre, de tabac et d’étoffe roussie, vicia l'air, sans paraître incommoder ces hommes faits à tout.

Soudain un bruit de voix se ft entendre au dehors.

Morin ouvrit la porte et sortit. Sur la rive opposée, un groupe d'arrivants, arrêtés devant les débris du pont emporté etincapables de traverser la rivière, poussaient des cris d’appel :

« Ohé! Morin... Ohé! Faudrait voir à envoyer ton boat! »

Morin les regarda un instant et eut un geste de mauvaise humeur :

« Des rouges, tout ça! » grommela-t-il.

Puis, faisant un porte-voix de sa main :

u Passez comme vous pourrez, mes maudits! Mon boat n'est que pour les bleus!

— Faut pourtant que nous passions, Morin, sans ça, les élections seront nulles.

— Passez comme vous pourrez!

— Ah! verrat! Tu nous paieras ça! »

En tous pays, les hommes deviennent féroces au moment des élections. Morin, qui, un jour ordinaire, n'eût pas hésité à prêter

son bateau, laissa ses adversaires politiques se morfondre sous la pluie et rentra chez Jui.

Vers midi, cependant, presque tous les électeurs habitant la rive opposée, bleus comme rouges, trempés et grelottants, étaient réunis sur la berge, cherchant en vain un moyen de passer cette rivière gonflée.

« Ohé, Morin! Ohé, verrat!»

Une nouvelle apparition de Morin au seuil de la porte souleva de nouveaux appels et de nouvelles imprécations. Mais, en reconnaissant des amis dans la foule, Morin se décida.

« C'est bon, grommela-t-il; je passerai toute Ja bande. »

La rivière n'était pas très large, mais la rapidité du courant rendait la traversée difficile. Il fallut haler le bateau bien loin en amont, puis le laisser dériver obliquement vers l'autre rive. En arrivant, sa vitesse était si grande que l'abordage pouvait être périlleux, mais Morin le dirigea vers un épais rideau de buissons de saules à demi submergés, et les branches touffues et flexibles amortirent la violence du choc. Le retour dut s'opérer de la même façon et, pendant tout le reste du jour, le bateau fit ainsi la navette entre les deux rives.

Quatre heures! heure de la clôture.

« Faut partir, Poitras. »

Poitras se leva, prêta sur la Bible le serment d'usage et prit sa hache dans un coin. L'urne fut scellée par les contrôleurs en présence de l'officier rapporteur et remise entre ses mains.

« Faut arriver avant sept heures, Poitras.

J'arriverai avant sept heures.

— Faut-il te faire traverser l’eau? »

Poitras réfléchit un instant.

« Non, fit-il laconiquement.

— Comment passeras-tu la rivière? Il y a bien un boat chez Ladéroute, mais il y a un sacré bout pour aller jusque-là, et le muskeg cst dangereux par le temps qui court.

— Je la passerai. »

Poitras roula l’urne dans un morceau d’étoffe, la ficela avec une lanière de cuir, mit sa hache sur son épaule et sortit. Il y avait à peine huit milles en ligne droite pour atteindre Makinak, mais les difficultés de passage et l'inondation des prairies faisaient d’un tel voyage en un si court espace de temps un véritable tour de force.

Les loques de nuées noires couraient toujours sur le ciel gris, crachant leur mitraille liquide et glacée qui cinglait la figure et crépitait sur le sol mouillé; le vent gémissait dans les grands roseaux des lagunes, et les arbres se tordaient en craquant sous les rafales.

Sans se soucier du chemin ordinaire, Poitras s'engagea dans la vaste prairie marécageuse et se dirigea en ligne droite vers Makinak. De temps à autre, une coulée profonde lui barrait le chemin, l’eau lui montait jusqu'aux épaules et la vase l'engluait. Mais Poitras, tenant l’urne par l'extrémité de la lanière de cuir et la faisant tournoyer comme une fronde, la lançait sur l’autre rive, où elle culbutait dans l'herbe détrempée, se dépétrait de la fondrière et reprenait rapidement sa marche.

Lorsqu'il atteignit les bois sombres qui, plus loin, bordaient Ja rivière, Poitras choisit quelques gros trembles morts et encore debout, les abattit, les débita en billots de longueur égale, les réunit à l'aide de liens de saule, et construisit ainsi un petit radeau sur lequel il déposa l’urne et la hache. Il choisit une longue perche qu'il tint à la main, s’agenouilla derrière l'urne, et fit glisser le tout à la rivière. Bientôt, emporté par le courant rapide, le

radeau fila comme une flèche. En se sentant glisser avec une telle vitesse, Poitras eut un petit rire de satisfaction.

« J'arriverai avant une heure, » grommelat-il.

Mais une telle traversée n'était pas sans périls. Souvent pris dans des remous, le radeau roulait, tanguait et tournoyait sur lui-même, au risque de chavirer. Plus souvent encore il était lancé violemment vers la rive, mais Poitras, d’un coup de sa longue perche appuyée sur la berge, le renvoyait au fil de l'eau.

Cependant, il filait, filait toujours entre un double rideau d'arbres. Les tournants succédaient aux tournants. Sur les rives, au delà des grands ormes noirs et des buissons de saules qui plongeaient leurs pieds dans l’eau, les sapinières alternaient avec les tremblières et défilaient avec la même vitesse.

« Ça va ben! grognait Poitras... ça va ben!»

Et ses yeux pélillaient de plaisir.

Encore un tournant. Encore un autre. Une fois de plus le radeau est entrainé vers la rive, mais, cette fois, un arbre couché en travers, s’élevant à peine de deux pieds au-dessus de l'eau, barre le chenal, et malgré les efforts de Poitras et de sa perche, le choc a lieu.

« Han! » fait Poitras étourdi et presque renversé.

Mais tandis qu'il s'agrippe à l'arbre, essayant avec ses pieds de retenir son radeau, celui-ci glisse sous le tronc, chavire à démi, continue seul sa course, et l’urne, l’urne d'où dépend peut-être la destinée de la province, roule à la rivière !

Poitras n'a eu que le temps de retenir sa hache et de l'envoyer sur la berge. Il y sauterait bien à son tour et il hésite un instant, mais l'urne! l’urne! Elle est déjà loin, point gris flottant et roulant qui fuit et tournoie, emporté par le courant rapide!

« Ca va pas! grogna Poitras. Ca va pas! »

Atterré par cet accident imprévu, d'autant plus redoutable que le jour commençait à baisser, il plonge aussitôt et nage avec énergie, les yeux fixés sur le point gris, qu'il s’agit d'atteindre à tout prix. Peu à peu il s'en approche. Prise dans un remous, l'urne s’arrête et tourbillonne sur place. Poitras étend le bras pour la saisir, mais elle culbute brusquement sous sa main et reprend sa fuite en se balançant.

Empétré dans ses vêtements, Poitras fait

des efforts désespérés. De temps à autre,

comme pour le narguer, l'urne s'arrête dans un nouveau remous et semble l'attendre. Mais chaque fois qu'il croit la rejoindre, elle repart avec une nouvelle vitesse.

Enfin, par un heureux hasard, en approchant d'un coude de la rivière, elle se dirige vers la rive et s'arrête contre un épais rideau de buissons à demi submergés.

« Va ben! souffle Poitras en crachant l'eau qui, à chaque instant, lui emplit la bouche... Va ben! »

Mais, emporté par la violence du courant, il pénètre comme un coin dans les buissons, qui lui lacèrent la figure et le meurtrissent. Haletant et aveuglé, il reste un instant immobile, puis il se secoue dans les branches, aperçoit l'urne et pousse un soupir de soulagement.

« Va ben! répète-t-il, j'ai encore du temps. »

Lorsqu'il eut pris pied sur la berge, qu'il eut secoué ses vêtements ruisselants, Poitras remonta le cours de la rivière jusqu'à l'endroit où il avait laissé sa hache, et reprit rapidement sa marche en ligne droite, à travers bois et marais, dans la direction de Makinak. Il atteignit ainsi la lisière de la grande sapinière touffue et sombre et se crut sauvé. Deux milles à peine le séparaient de son but.

«J’arriverai, » murmura-t-il.

Et il s'engagea sous les arches sombres formées par les rameaux, enfoncant dans la mousse épaisse et détrempée, escaladant péniblement les amoncellements de troncs renversés et à demi pourris.

Il se préparait à franchir une fois de plus un de ces monceaux de troncs morts enchevêtrés, lorsque soudain une masse noire en émergea. Avant qu'il eût pu faire un mouvement, un choc en pleine poitrine l'envoyait rouler en arrière, et l'urne s’échappait de sa main.

Poitras se releva brusquement. A quelques pas devant lui, debout sur ses pattes de derrière, un ours, dérangé de son abri, l'examinait. Pendant un instant, tous deux se fixèrent, se tenant sur la défensive ; puis, l'animal, sans plus se soucier de l'homme, retomba dédaigneusement sur ses pattes, s’approcha de l’urne, la flaira curieusement, la fit rouler, et se mit à mordiller l'étoffe qui l'enveloppait.

Poitras attendit quelque temps, espérant que la bête se lasserait et s'éloignerait. Voyant son espoir déçu, il essaya de l’effrayer en criant et en fonçant sur elle. Mais l’ours gronda,

hérissa son poil, fonça à son tour, fit reculer l’homme et retourna ver l’urne.

« Ça va pas! grogna Poitras... Ca va pas! »

Le temps pressait : il fallait en finir. Résolument Poitras, dont l'habileté comme bücheron était peu commune, affermit sa hache dans ses mains et s'avança d’un pas ferme vers l'ours qui se mâta : un premier coup de hache dirigé vers la tête fut paré d’un coup de patte et la riposte ne se fit pas attendre. Les griffes puissantes mirent en lambeaux le veston de toile de Poitras et lui labourèrent le cou et la poitrine.

En dépit de la souffrance, Poitras renouvela son attaque, et les coups de hache tombèrent drus, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, avec une vitesse et un imprévu qui déconcertèrent l'animal. Tous les coups vers la tête étant parés, Poitras bücha les flancs, bücha les côtes ; puis une des pattes fut coupée, et l'ours, hurlant de douleur, retomba, essayant de fuir. Mais au même instant la hache, une dernière fois, s'abattait sur son cou et lui tranchait à demi la tête.

Haletant, épuisé, la poitrine demi-nue et ensanglantée, hblême de souffrance, Poitras

s’appuya sur son outil et contempla un instant sa victime :

« Va ben! grommela-t-il... Va ben! »

Sous les loques de nuées noires qui couraient sur le ciel gris, crachant toujours leur mitraille liquide, la nuit achevait de se dérouler : l'heure devait être proche. Poitras ramassa l’urne et reprit sa marche à la hâte.

Page 1